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L’éternité et un like

Nous passons 1 heure 45 par jour sur les réseaux sociaux, à lire et à regarder des publications qui disparaissent instantanément. La durée de vie d’un post Facebook tourne autour des six heures. Deux jours si on le dope à coups de publicité, ce que Médor a décidé de ne jamais faire. Un tweet, lui, s’éteindrait au bout de 18 minutes. Depuis début 2021, les partis politiques belges ont dépensé plus de 4 millions d’euros, extirpés de leurs dotations publiques (donc de l’argent du contribuable), pour sponsoriser des posts Facebook. Des millions pour quelques secondes de notre attention.

Au sommet de l’État, c’est l’éternité qu’on se prend dans la figure, et les pieds dans le plus délicat des dossiers : le nucléaire. Les déchets radioactifs vivront entre quelques centaines et un million d’années, selon l’ONDRAF, l’organisme public chargé de leur gestion. Même si ces déchets sont en partie retraités, ils symbolisent l’enjeu que le nucléaire porte en lui depuis le début.

Petits chats et grandes échéances.

En 1946, le physicien américain Enrico Fermi, qui a produit la première réaction nucléaire en chaîne, déclarait « qu’il n’était pas clair que le public accepterait une source d’énergie qui produit autant de radioactivité ». Le physicien Alvin Weinberg, qui participa au projet Manhattan (accouchant des deux bombes atomiques), mais aussi à la naissance du nucléaire civil, estima qu’adopter l’énergie nucléaire était un « pacte faustien ». D’un côté, il y avait cette énergie quasiment illimitée. De l’autre, les risques posés par les centrales et les déchets, dont la gestion exigeait « à la fois une vigilance et une longévité de nos institutions sociales auxquelles nous ne sommes pas habitués ». Le « pharmakon » atomique. En grec ancien, à la fois un remède et un poison.

Dans ce numéro, vous lirez du Facebook et du nucléaire. De l’instantanéité et de l’éternité. Les petits chats et les grandes échéances. Absurde, non ? En Belgique, l’éternité se gère dans l’éphémère. Misère du politique…

Nos dirigeants sont de plus en plus des communicants. Soyons de bon compte. Leur public et les médias partagent la responsabilité du futile en traquant la petite phrase, assoiffés de buzz, addicts à l’anecdotique. Tant d’énergie perdue. Collectivement incapables, le nez dans le guidon, de voir l’horizon. De penser le long terme. Que ce soit en matière d’environnement (l’« urgence climatique », quel oxymore devenu lieu commun !), de pensions ou d’énergie.

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Camille Potte. CC BY-SA

Comment est-ce possible ?

Sur le dossier de la sortie du nucléaire, l’avenir des générations futures a été gâché par des visions électoralistes à court terme. Qu’a-t-on anticipé depuis 2003 ? Comment est-il possible qu’en 20 ans nos gouvernants n’aient pu penser et préparer la transition ? Comment est-il envisageable que cette dernière tienne à un fil, à un rapport d’approvisionnement à peine livré, déjà remis en question ?

Il est à craindre que notre destin se négocie dans l’immédiateté, qu’un débat aussi capital que la sécurisation de notre avenir énergétique se joue, lors des élections fédérales de 2024, sur les réseaux sociaux. MR et N-VA défendront la reprise du dossier nucléaire. Et, dans ce match permanent entre opposition et majorité, aucun consensus national d’intérêt public, aucun G1000 durable ne fédérera les visions. Au prochain accord de majorité, on changera à nouveau les horizons. On like, vraiment ?

Un aigri, Stiegler ?

Nous sommes gavés en permanence de slogans par réseaux sociaux interposés, des élus organisent leur parole au Parlement en anticipant une « minute TikTok ». Le philosophe des techniques Bernard Stiegler, décédé l’année dernière, martelait que Facebook était un modèle « toxique et avilissant ». Un outil qui, sous couvert de permettre la liberté d’expression, pouvait rompre les « modes de vie communs » : la famille, l’éducation et, désormais, le débat démocratique (la prise du Congrès américain par des extrémistes en est l’exemple le plus célèbre). Un aigri, Stiegler ? Comme nous ? Pour lui, le problème n’est pas la tuyauterie (ce qu’est internet, au fond), mais ce qu’on en fait et les rôles qu’on accepte de nous faire jouer. Cet incroyable moyen de diffusion et de partage des connaissances se retrouve désormais sous la coupe des intérêts privés, avec l’appui des gouvernements.

En nous enfermant dans Facebook, nous acceptons une prison dorée, le monde politique en premier. La liberté d’expression y est facilitée, normée, cadrée, dictée, mais quelle pensée y crée-t-on ? Pour l’essentiel, les réseaux sociaux sont une fabrique du temps perdu. Il est l’heure de les domestiquer. Renoncer à y gaspiller de l’argent. Gérer les vraies urgences et prévoir notre éternité.

Il est plus que jamais indispensable de recourir aux informations indépendantes et transparentes pour exercer sa citoyenneté. Pensez à nous lire, et nous offrir  !

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