91 millions du pharma, les médecins aux petits soins

Comment les médecins vivent leur relation avec l’industrie pharmaceutique

Margaux Dinam. CC BY-NC-ND.

26 350 personnes actives dans la santé ont reçu au moins un euro de la part d’une entreprise pharmaceutique entre 2017 et 2020. Certaines ont reçu beaucoup plus, jusqu’à 700 000 euros. Des transferts sans influence ? La plupart des spécialistes les mieux rémunérés l’assurent. Le psychiatre Manuel Morrens a un autre avis : « Chaque médecin est lourdement influencé par le pharma ».

91 millions d’euros, c’est la somme que les firmes pharmaceutiques et fabricants d’implants déclarent avoir versé au personnel des soins de santé, entre 2017 et 2020, en frais de consultance, frais de logement et de voyage, inscription à des colloques, etc. Un financement stable qui s’établit autour de 26 millions d’euros par an, avec une forte chute, due à la crise du coronavirus, en 2020 (11,5 millions).

26350 personnes sont concernées. Des médecins principalement, mais aussi des dentistes, des infirmières ou des directeurs d’hôpitaux. A noter que ces chiffres et montants sont certainement en-deçà de la réalité, la faute aux nombreuses failles du registre BeTransparent - le fait que plus de 2 000 médecins perçoivent des fonds via leur société et non en leur nom propre, par exemple.

Dans le top 20 établi par De Tijd, Knack, Le Soir et Médor, les sommes perçues entre 2017 et 2020 oscillent entre 200 000 et 700 000 euros. Mais parmi l’ensemble des médecins repris dans BeTransparent, tous ne sont pas logés à la même enseigne, certains reçoivent « à peine » une centaine d’euros pour l’inscription à l’un ou l’autre congrès. « C’est logique. Regardez l’équipe nationale de football. Il y a 11 joueurs sur le terrain, pourtant il y a pas mal de joueurs professionnels belges en Belgique ou à l’étranger. C’est pareil dans nos spécialités », détaille un rhumatologue. Sa spécialité est, par ailleurs, la mieux financée ces quatre dernières années.

Nous avons contacté les 20 personnes qui ont touché le plus des firmes pharmas entre 2017 et 2020 (7,4 millions à eux seuls), ainsi qu’une vingtaine de spécialistes dans les domaines les mieux financés. Majoritairement des Key Opinion Leaders, des personnes considérées comme des pointures dans leur domaine. Certains ont préféré s’exprimer sous couvert de l’anonymat tandis que d’autres ont accepté de témoigner en leur nom propre. Par souci d’équité, nous n’utiliserons que les initiales de ces derniers.

S’ils connaissent le registre BeTransparent ? Bien sûr. Certains l’ont déjà feuilleté, (très) peu ont pris la peine d’entrer leur nom dans le moteur de recherche, et encore moins ont demandé à ce que la déclaration à leur nom soit corrigée. Comme nous l’avons révélé, les erreurs d’encodage sont légion. « En 2019, je me suis amusée à jeter un coup d’œil. Imaginez que le fisc aille regarder et me dise : ‘Vous avez touché 30 000 euros, mais vous n’avez pas remis de fiche fiscale’. Alors que je n’ai rien perçu et que tout est allé à mon université… », s’exclame C.M. Une bonne idée, BeTransparent, alors ? « Une idée géniale, mais le site est inefficace. « Dans les 20 contacts que vous avez vérifié, deux m’ont contacté, soulagés que la majorité des fonds qu’ils touchent via des firmes  pharmaceutiques non européennes ne sont pas repris sur le site. L’une d’elle me disait s’assurer de travailler avec des firmes qui ne remplissent pas betransparent », affirme B.T.

La fin des congrès bidons, des restos à foison

Les congrès bidons se transformant en vacances en famille, les dégustations de vin à plusieurs centaines d’euros la bouteille sont d’une époque bien révolue, assurent les personnes contactées. « Quand j’étais jeune résident, fin des années 90, je suis allé remplacer mon patron à un congrès au Costa Rica. Me voilà parti, fleur au fusil, pour donner deux conférences. Conférences que je n’ai jamais donné puisqu’il s’agissait d’aller une semaine dans un hôtel 5 étoiles et faire du tourisme… », se remémore un urologue. « S’il y a encore des congrès bidons, je n’y suis pas invité », commente un autre médecin.

Ce dont ils se plaignent aujourd’hui, c’est plutôt de payer pour les excès passés. « Quand vous allez en congrès, Mdeon vérifie que vous partez avec le vol le plus proche du début et que vous repartez avec le vol le plus proche de la fin », témoigne B.T.

Les règles seraient devenues tellement strictes que certains préfèrent gérer leurs déplacements eux-mêmes. « On arrive à des situations absurdes. Par exemple, devoir prendre un avion à 6h du matin pour participer à un congrès à 11h parce que partir la veille au soir aurait nécessité une nuit d’hôtel non justifiée… », pointe E.L.

Même constat pour les contrats et les conventions avec les firmes. A chaque acte, un contrat d’une dizaine de pages, souvent rédigé en anglais. Une convention qui, selon eux, protège plus la firme que le médecin. « Il faut vraiment être juriste pour comprendre », commente G.M. Des millions, pour quelles prestations ? Souvent hors de leurs heures de travail à l’université ou dans leur hôpital, pendant les week-ends ou jours fériés, ils et elles parcourent le globe - jusqu’à 70 hôpitaux différents par an - pour former des confrères à certaines techniques, donner des conférences ou leur avis aux firmes.

Si près de la moitié des 91 millions d’euros sont des frais de consultance, le poste suivant concerne les frais de voyage et de logement : 29 millions d’euros. Ils l’assurent, l’argent n’est pas le moteur premier. « Si vous me demandez ce qui me pousse à donner des exposés en Chine à 6 heures du matin, ce n’est pas l’attrait financier. C’est éduquer les gens, et faire avancer la santé des patients. Évidemment, il y a quand même un stimulus financier pour mon institution qui peut réinvestir dans la recherche », explique une endocrinologue. Le stimulus intellectuel, l’échange avec des confrères du monde entier, le prestige… c’est ce que beaucoup mettent en avant. « On donne aussi beaucoup de conférences à titre gratuit. Et ça, ça ne figure pas dans BeTransparent », notent plusieurs d’entre elles. « J’ai même considérablement réduit mes activités parce qu’elles n’étaient plus compatibles avec mon travail clinique et surtout, avec ma famille », souligne K.B.

Ils sont également plusieurs à parler du rôle de guidance qu’ils exercent pour les firmes. « Si on guide les compagnies, par exemple pour le design d’un essai clinique, elles font moins de stupidités, insiste une médecin. On a vraiment un rôle à jouer. »

« C’est important que les personnes défrayées par l’industrie fassent prévaloir les intérêts du patient et n’autorisent aucune ingérence. C’est là qu’est le nœud du problème : le secteur a un modèle économique et doit présenter des chiffres annuels », insiste M.M. De fait, pour les firmes, l’intérêt d’inviter des médecins à des conférences, de former des spécialistes à utiliser leur produit est aussi économique. « Le prix des médicaments est déterminé par l’augmentation constante des coûts de R&D, dans une moindre mesure par les coûts de production, mais aussi par la fixation des prix sur le marché – totalement dérégulé – des Etats-Unis ». Des médicaments chers, donc des marges bénéficiaires potentiellement élevées.

« D’un point de vue économique, c’est logique que les firmes souhaitent investir dans l’éducation des prescripteurs pour positionner un médicament », conclut un rhumatologue de l’UZ Leuven. Les relations qu’entretiennent les médecins avec les firmes influencent-elles les pratiques ? « Aux Etats-Unis, des centaines d’articles scientifiques montrent que, dans le contexte du pays, les paiements ont un effet sur les prescriptions », confirme Shai Mulinari, sociologue qui travaille sur les relations entre médecins et industrie à l’université de Lund (Suède).

Quand on leur parle de la relation qu’ils entretiennent avec le Big Pharma, les médecins tiennent un discours plutôt nuancé. Pour eux, la relation est bénéfique, une sorte de win-win. « Est-ce que ce type de relation peut influencer votre jugement ? Ça, j’aurais tendance à dire oui. Le seul moyen de s’en prémunir, c’est de consulter pour tout le monde », assure B.T. « Ça a peu d’influence, on choisit nous-mêmes ce qu’on décide de faire. Il n’y a pas de contrat avec la firme qui dit : ‘il faut faire autant d’implants’ », insiste P.O. « Ce n’est pas comme si je portais un tee-shirt publicitaire pour une certaine entreprise. En travaillant avec tout le monde, on préserve sa neutralité », continue un troisième médecin. Parce qu’ils travaillent avec toutes les firmes de leur domaine, qu’ils n’utilisent pas les produits pour lesquels ils font de la consultance ou tout simplement qu’une molécule sur laquelle ils ont travaillé n’est pas disponible en Belgique, les spécialistes contactés estiment généralement être indépendants des firmes. « Je pense qu’il peut toujours y avoir une influence. Qu’elle soit consciente ou inconsciente. Mais ces dernières années, il y a eu une énorme évolution, qui a réduit l’influence du pharma par 10 voire 100 », nuance M.P. « Quand vous utilisez certains produits, que vous les connaissez bien, ce n’est pas si aisé de s’en débarrasser et de les échanger contre quelque chose d’inconnu », regrette M.M.

Le psychiatre Manuel Morrens ne partage pas tout à fait ces avis.

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

Une enquête comme celle-là n’est possible que dans une démocratie où les médias peuvent travailler en toute indépendance. Maintenant plus que jamais soutenez la presse d’investigation !

OPENPHARMA.png
Tags

Dernière mise à jour

Un journalisme exigeant peut améliorer notre société. Voulez‑vous rejoindre notre projet ?

La communauté Médor, c’est déjà 2978 membres et 1715 coopérateurs

Vous avez une question sur cet article ? Une idée pour aller plus loin ?

ou écrivez à pilotes@medor.coop

Médor ne vous traque pas à travers ses cookies. Il n’en utilise que 3 maximum pour la sécurité et la navigation.
En savoir plus