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Lasne, cette commune en roue libre

Dont la devise pourrait être : « Forge toi-même ton destin ».

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Trop de promotion immobilière, trop mal cadrée par le pouvoir communal. Crispations chez les proprios et riverains. A gauche, le nouveau lotissement "Coeur de Lasne" (un avaloir à voitures). A droite, l’ancienne gare.

Colin Delfosse. CC BY-NC-ND.

La fable du « Cœur de Lasne », celle d’une commune gérée comme un club privé. Un nouveau lotissement pourrait monter les habitants aisés les uns contre les autres. Certains n’ont pas d’accès à la voirie. D’autres sont obligés d’acheter un 4X4 pour accéder à la rue. Plus loin, un riche proprio rêve toujours de transformer une réserve à biches en lotissement haut de gamme. Et que fait la commune ? Elle campe sur un postulat contestable : « Les Lasnois aiment qu’on les laisse en paix. »

Le « Cœur de Lasne ». Au centre d’une commune qui le porte à droite. La bourgmestre Laurence Rotthier est MR. Celle qui la précédait était aussi libérale. Et avant ça, Thierry Rotthier, le paternel, a dirigé ces terres vertes pendant plus d’un quart de siècle en limitant les subsides, en favorisant les gros propriétaires et en vantant la libre entreprise.

Chez les Rotthier, chez les Lasnois, on a intériorisé les lois du marché. Forge ton destin, compte avant tout sur toi et la commune t’assurera la tranquillité. Dans son bureau, la maïeure bleu vif partage avec ses visiteurs cette vision des choses qui, chez les nantis, peut paraître naturelle. Extraits d’un tableau offert par une artiste locale : « Rouler en Porsche ou en Mini. Flâner aux jardins d’Aywiers (privatisés et ouverts deux fois l’an). S’abonner au Sport Village (idem et assez cher) (…) Jouer au golf de Waterloo (8 000 euros pour décrocher un simple droit d’entrée si on a plus de 40 ans) ». C’est cela « Être Lasnois ».

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La bourgmestre Laurence Rotthier : piégée sur l’immobilier.
Colin Delfosse. CC BY-NC-ND

Il faut reconnaître que le collège échevinal le plus sélect de Wallonie peut accrocher quelques plumes à son chapeau. Lasne n’est pas La Louvière (l’étape précédente de notre Médor Tour) ou Huy (la suivante). La rue de l’Eglise et le début de la route d’Ohain sont des artères commerçantes sans quasi aucun magasin à remettre. Et l’immobilier nourrit la poule aux œufs d’or. « Il y a vingt ans, dit Vincent François, j’ai acheté une maison en contrebas de la rue de La Closière, en plein centre (à 200 mètres de l’église Sainte-Gertrude, pour un oiseau). Je suis dessinateur en bâtiment. J’avais le début de la trentaine. Tout ça me paraissait bien… dessiné. »

Le premier Plan particulier d’aménagement (PPA) dont s’est dotée la commune de Lasne pour gérer son développement urbain, en accord avec les prescrits wallons, date de 1992. Un bureau d’architectes de Bruxelles a aidé le bourgmestre Thierry Rotthier, brasseur dans une vie parallèle. C’est à ce bureau bruxellois qu’on doit le modèle « Bokrijk » qui lave plus blanc que blanc dans le centre de Lasne : le look fermette. Hype avant l’heure. « Même chose pour moi, raconte une voisine. Au début, tout était rose. Un petit parc, plus bas, pour les petits enfants, un beau sentier au bout de ma rue et l’accès aux commerces à pied. »

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Le premier plan d’aménagement de Lasne, datant de 1992.

Pour la suite, on pourrait dire : on ne va tout de même pas les plaindre. Il s’agit des tribulations d’une classe moyenne élevée avec deux voitures et quatre chambres. Plus de 500 000 euros la maison – en moyenne, l’entité de Lasne détient le « record » régional des transactions immobilières à prix éclatés. De nombreuses agences de cette entité de Lasne comportant cinq villages et deux hameaux ne les affichent d’ailleurs pas.

Au début des années 2000, le mini quartier de la Closière qu’habitent ces deux néo-Lasnois a accueilli en parallèle le premier grand lotissement de la rue. Un total de neuf maisons ou appartements entièrement clos, achevé proprement et entouré de grilles (en général, à Lasne, ce sont des haies). De la densification urbaine pour gens aisés, en phase avec le modèle imposé partout en Wallonie : simple régulation d’une tendance lourde aux quatre façades et préférence régionale accordée aux logements situés près des transports publics.

Puis les notables à qui appartenaient ces terrains à haute spéculation et la commune ont cédé aux sirènes de la promotion immobilière. Des agriculteurs dont les descendants sont parfois échevins deviennent eux-mêmes des promoteurs. En l’occurrence, exemple parmi d’autres, le groupe flamand Willemen a déposé les plans du « Cœur de Lasne », situé juste à côté du premier regroupement « familial » de 9 habitations. Mais cette fois, sur une superficie égale, un total actuel de… 23 petites maisons ou appartements de 60 à 100 mètres carrés environ. C’est tout neuf, blanc frais, et ça a déjà filé comme les petits pains chérots de la rue de l’Eglise. Un dernier appart est en vente, à 309 500 euros + TVA pour un trois pièces de 93 m², orienté au nord.

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Des deux ronds-points qui régulent avec tant de difficultés le tout-à-la-bagnole bloquant le centre de Lasne, dès 7h30, comme dans beaucoup de localités du Brabant wallon, on ne voit pas le Kafka qui sommeillait dans les cerveaux des architectes bruxellois. Ces génies pensaient Bokrijk. C’était bling bling, presque exotique. Derrière la façade, toutefois, on est parfois au niveau d’une basse-cour.

« Regardez, reprend Vincent François avec un recul de vingt ans. J’ai dû acheter un 4X4 pour accéder à la rue où nous sommes domiciliés. Il n’y a pas de voirie devant chez moi. » Quand il neige, le 4X4 permet de remonter un chemin de terre partagé avec les voisins d’en haut. Une solution provisoire, en attendant un accès carrossable vers le bas. Sauf que cela dure depuis… le siècle dernier. Une embrouille de servitudes et de sentiers peu engageants pour les promeneurs perdus au cœur de Lasne.

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Plus bas, un locataire du tout nouveau lotissement a déjà saisi ce qui l’attend sans doute : vu les absences de la commune (« forge toi-même ton destin »), il risque d’attendre bien longtemps son trottoir. La bouche en cul de poule, les bâtisseurs de ce cœur de Lasne ont posé des caillebotis en caoutchouc, au sol, pour les vingt mètres qui amènent les nouveaux résidents d’un parking précaire de cailloux à leur éden blanc.

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Du provisoire définitif, encore ? A Louvain-La-Neuve, situation comparable, les nouveaux habitants du centre-ville (sur la rue Charlemagne reliant la gare au cinéma, par exemple) sont en litige avec le promoteur, puis les repreneurs qui, de sociétés en sociétés, se sont dématérialisés dans l’État offshore du Delaware. Restent des vices de forme vieux de dix ans et l’eau qui coule dans les parkings souterrains. Les habitants pleurent, les bâtisseurs s’en moquent et la commune reste passive.

« Perso, poursuit Vincent François, je préfèrerais éviter les places en sous-sol destinées aux usagers du Cœur de Lasne. Tout le Brabant wallon est tout de même exposé à des inondations ou à des coulées de boue en recrudescence. » Or, le terrain est en pente. Et l’excès de béton favorise le ruissellement des eaux.

Avant et après les élections, plusieurs habitants du quartier ont cherché à interpeller l’administration, les échevins et même le président du MR Olivier Chastel, qui a entre temps quitté son poste, sur ces soucis de voirie et de… cohabitation. C’est clair, Médor l’a testé, ce flou urbanistique risque de monter les voisins les uns contre les autres (« c’est mon chemin », « c’est ma place »). Réponse du candidat Alexis della Faille de Leverghem à notre architecte-dessinateur Vincent François : « Oui, m’a-t-il dit avant le passage aux urnes. C’est compliqué parce que la bande de terre située en contrebas des lotissements est une zone de non-droit. »

Rassurant pour un juriste… Le MR della Faille est avocat et, selon nos informations, il s’est bien gardé de revendiquer la compétence de l’aménagement du territoire après les élections. Urbanisme, travaux publics, aménagement du territoire : ces trois matières sensibles sont aux mains de trois échevins différents. Comme si personne n’avait envie de soigner le cœur de Lasne. « Je vous promets que nous faisons tout pour que cela se règle au mieux et au plus vite », déclare l’échevine de l’Aménagement du territoire Julie Peeters-Cardon de Lichtbuer. Une des « voiries » à problèmes (le chemin qui monte sur la photo) appartient à la commune, celle-ci aimerait imposer au promoteur « sa » solution et en attendant les riverains enfilent les bottes. Un permis spécifique est toujours en débats. On en est à la énième mouture. La première date de 2014. Tout ça pour régler un bout de route de 4 mètres de large et 20 de long…

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Julie Peeters : "Je le reconnais, il y a du retard".
Colin Delfosse. CC BY-NC-ND

Or, autour de ce projet, ça se bouscule encore. Passons sur la réhabilitation de l’ancienne gare vicinale qui décrépit dans l’indifférence générale, à deux pas de là (juste sous les deux lotissements). C’est un autre terrain stratégique qui fait bouillir discrètement la marmite. Il appartient au fils d’un grand propriétaire. Il abrite actuellement une belle propriété arborée, l’élevage de cervidés du papa et deux beaux étangs verts. Le sentier public P6 le borde. Les anciens Lasnois et les enfants de l’école primaire voisine l’empruntent pour rejoindre leurs maisons ou le centre sportif de Lasne, où de nombreuses activités sont organisées.

On se situe ici dans le haut des fameux lotissements, à 100 mètres du point le plus bas (la gare vicinale). « Les habitants de la rue de la Closière ont prévenu les autorités communales, raconte Fanny (nom d’emprunt). Si la voirie d’accès à ce nouveau lotissement de trois villas et une demeure de prestige passe par chez nous, ce sera l’engorgement. Il est possible qu’un camion de pompiers ne puisse même pas passer. Ou qu’il bloque une ambulance. Déjà que les camions poubelles ne viennent pas jusqu’à nous… De toute manière, j’ai dû conseiller à mes petits-enfants de ne plus jouer à l’avant de notre maison. Quant aux écoliers, ils devront faire attention en traversant la voirie… »

Des arbres centenaires ont été dégagés pour préparer le béton. Avec un permis régulier ? Des plans initiaux recommandaient d’ouvrir une route par un autre passage. Des riverains ont sollicité le Conseil d’Etat pour défendre leurs droits. En 2012, ils ont obtenu gain de cause. Un set remporté, puis trois autres dans la figure ? Jusqu’où ira l’épreuve de force entre un riche propriétaire, un notaire, et des habitants roulant dans une gamme de voiture plus réduite ? Une échevine dit que le dossier est gelé, un autre décideur politique dit qu’il verra le jour « quoi qu’il en soit ».

Cette fable urbaine en plein cœur d’une commune aussi tranquille qu’un vestiaire de golf illustre une tiédeur assumée de la gestion publique. Lasne favorise la quiétude de ses habitants – il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Elle est gérée en roue libre par une majorité absolue qui n’a même pas besoin de se montrer arrogante ou agressive pour faire taire les opposants. Il n’y a plus de PS, pas vraiment de cdH, Défi est emmené par un ancien commissaire… recalé sur les listes libérales (sur le dossier Coeur de Lasne, il ne reçoit pas de réponse convaincante à ses questions au conseil communal) et Ecolo n’a pas traduit concrètement le rapport de force découlant des trois mandats de conseillers communaux conquis lors des élections d’octobre 2018. On dit pertinent et « libéralo-compatible » l’avocat Laurent Masson, le virtuel chef de l’opposition. Sur cette question sensible d’aménagement du territoire et de préservation d’un espace vert, on ne l’entend pas.

Coeur de Lasne, mobilité, sécurité : la politique du flou

Les choix politiques des Lasnois sont donc quasiment monochromes. Pour reprendre l’expression d’une habitante de Maransart, « il y a du bleu, du presque bleu, du à peine bleu et du vert délavé ». Par contre, côté projets politiques ou grands chantiers, depuis octobre 2018, c’est très pâle. Carrément absentes, les initiatives publiques ? Sur des problématiques délicates comme la mobilité ou la sécurité, nous sommes ressortis de notre rencontre avec Laurence Rotthier envahis par le sentiment que la bourgmestre et la commune se reposent essentiellement sur des initiatives citoyennes ou privées - ce qui revient à peu près au même.

Sam Drive, l’entreprise lasnoise qui organise avec succès des navettes dans la commune ? « Fantastique. » Les zones 30 ? « Imposer une zone 30, ça ne marche pas, il faut que ce soit un réel projet citoyen. » Les PLP, partenariats locaux de prévention, initiatives émanant (en théorie du moins) de voisins soucieux de veiller ensemble à leur sécurité ? « Très bien. Et la plus belle réussite des PLP, c’est que les gens se retrouvent et se rencontrent. » Ah. D’aucuns pourraient y voir un échec de l’autorité communale à susciter du vivre ensemble. Laurence Rottier ? « Non, certainement pas. Il y a plein de choses qui se font à Lasne, ça n’arrête pas », et de toute façon : « Les Lasnois ne demandent pas de ça. Il y en a qui veulent juste de la tranquillité, rentrer du boulot et être au calme, rester dans leur beau jardin. » Alors effectivement, pourquoi s’ennuyer.

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