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De l’impossibilité de travailler moins de 60 heures par semaine (4/5)

Le problème est systémique. Mais aussi financier ?

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Marin Driguez. CC BY-NC-ND.

“Pour le moment, les médecins en formation sont là pour soulager les pertes financières des hôpitaux. Nous devrions pourtant être là pour être formés”

La question fait son apparition au cours d’une longue conversation, un jeudi matin à la mi-octobre, entre six cafés et une pile de documents hospitaliers. Jean-Michel Mot revient de sa garde aux urgences. Géraldine Chartier, juriste, commence sa journée au moment où celle de son compagnon se termine.

Le couple nous demande : « Si l’ABSYM (Association belge des syndicats médicaux, ndlr) dit qu’il y a assez de médecins dans les hôpitaux belges, comment expliquer que les assistants doivent parfois travailler 80 heures par semaine ?

Géraldine Chartier et Jean-Michel Mot ont rejoint le CIMACS il y a 6 mois, pour représenter les médecins PG et pousser ce genre de questions à l’agenda des hôpitaux. Pourquoi les MACCS travaillent autant ? Le couple propose cette lecture : « La survie financière des hôpitaux belges dépend du maintien des conditions de rémunération actuelles des assistants, et des économies faites sur leur dos. N’avoir que des médecins superviseurs à l’horaire, ça coûte un os et il y a beaucoup d’horaires à assurer. Les assistants rapportent énormément à l’hôpital parce qu’ils font du chiffre.”

Plusieurs MACCS nous ont livré une analyse très semblable, tournée vers la santé financière des hôpitaux wallons et bruxellois.

  1. Le futur urologue qui nous avait ouvert son carnet de stage en début de dossier plante le décor. Il explique que « les conditions et le temps de travail des assistants sont liés à la structure des soins de santé. Pour diminuer le temps de travail individuel, il faut obligatoirement augmenter le nombre d’assistants ou de médecins résidents, ce qui augmenterait les coûts salariaux des hôpitaux… Donc inévitablement, le coût des soins de santé pour l’ensemble de la société”, pointe-t-il.
  2. La démonstration continue avec, cette fois, une ancienne assistante en soins intensifs, aujourd’hui médecin résidente dans un hôpital bruxellois : « Tout le système repose sur le dépassement des normes d’horaires. L’organisation des hôpitaux est telle qu’ils ne peuvent pas se permettre de voir l’ensemble des assistants refuser l’opting out. Le système de tarification fait qu’il y a aujourd’hui de moins en moins de médecins diplômés qui veulent travailler dans les hôpitaux publics, à cause des mécanismes de financement mis en place. Les assistants sont donc là pour combler les trous et chaque négociation pour améliorer le temps de travail des MACCS est dès lors prise en otage par la continuité des soins. » Elle précise : « Il y a une sorte de compétition entre les médecins résidents et les assistants spécialistes. Les résidents doivent facturer des actes qui rapportent des sous à l’hôpital. Typiquement, un gastroentérologue doit faire des rectoscopies. Un cardiologue doit faire des examens cardiaques, etc. L’hôpital engage les médecins résidents pour faire cela - des actes techniques. L’hôpital ne va dès lors pas les encourager à aller dans les services pour accompagner les plus jeunes, ou pour faire le suivi des patients et des hospitalisations (la fameuse continuité des soins, ndlr). C’est donc aux assistants de le faire, et c’est là que ça foire : au niveau de la supervision des assistants quand ils font le suivi des hospitalisations. »
  3. Pour ce futur urgentiste liégeois, ça « foire » plus tôt que cela, dès l’arrivée des patients aux urgences, bien avant les hospitalisations : « Ce qui est contradictoire, c’est qu’il existe désormais une spécialisation pour apprendre à devenir urgentiste. On reconnaît donc qu’il s’agit d’une spécialisation à part entière. Mais dans les faits, beaucoup d’assistants qui n’ont pas la vocation d’être urgentiste, ni de formation dans cette spécialisation, sont amenés dès la premières années, à faire des gardes aux urgences. » Les urgences font effectivement partie des passages obligés dans le parcours des MACCS. « Il n’y a, en fait, pas assez de médecins résidents urgentistes pour gérer seuls les urgences. Si on ne devait compter que sur eux, on devrait fermer un service d’urgence de nuit, c’est aussi simple que cela. »
  4. Un anesthésiste récemment diplômé du réseau UCLouvain généralise ce constat à l’ensemble des services des hôpitaux universitaires : « Si tous les assistants de Saint-Luc s’en tenaient aux horaires sans opting out, l’hôpital s’écroulerait. Ce ne serait pas tenable, rien ne fonctionnerait, dans aucun service. »
  5. Conclusion ? « Pour le moment, les médecins en formation sont là pour soulager les pertes financières des hôpitaux. Nous devrions pourtant être là pour être formés », estime un assistant très au fait de la problématique, puisque fort investi dans un groupement de défense des droits des assistant·e·s, et dès lors fréquemment en contact avec son université et les hôpitaux universitaires.

Qu’en disent les universités francophones ? Sans opting out pour élargir les horaires des assistant·e·s, les hôpitaux tiennent-ils le coup ?

« Saint-Luc fonctionnerait différemment, mais il fonctionnerait, répond Cédric Hermans pour le Réseau Santé Louvain. On le voit avec la crise COVID, les hôpitaux peuvent s’adapter. »

Jean-Christophe Goffard pour l’ULB : « Oui, je le confirme, il y a une dépendance aux PG. Notamment parce qu’ils font partie intégrante du cadre médical. Ils reçoivent un salaire pour leur formation, ils occupent des places au sein du cadre et ils y assument des responsabilités. Mais si on utilise autant les PG, c’est parce qu’on a encore une double cohorte. »

La fameuse double cohorte, celle qui a tant fait parler d’elle en 2017, jusqu’en commission parlementaire au fédéral où l’on s’est inquiété de son apparition prochaine. Elle est la conséquence directe du raccourcissement du tronçon général de médecine, passé de 7 à 6 ans. En octobre 2018, deux années de diplômés ont simultanément entamé leurs assistanats. Durant 5 à 6 ans, soit jusqu’en 2024, cette double cohorte occupera beaucoup d’espace dans les services des hôpitaux.

Sur le terrain, les MACCS estiment qu’il manque d’assistant·e·s et de personnel médical, ce qui plombe leurs conditions de formation. Pour les universités, c’est exactement l’inverse : les assistant·e·s sont trop nombreux·ses, ce qui menace tout autant les conditions de formation.

« Pour l’arrivée de la double cohorte, on a vraiment dû partir à la chasse aux lieux de stage, rappelle Cédric Hermans, co-président du Réseau Santé Louvain, mais aussi médecin résident en hématologie à Saint-Luc. Il est possible que durant cette chasse, des endroits de stage moins performants aient fait leur apparition. »

Le Réseau Santé Louvain encadre actuellement 1 300 MACCS, envoyés dans une trentaine d’hôpitaux en Wallonie comme à Bruxelles. « C’est pour cela que nous avons besoin de partenariats avec les hôpitaux. S’ils ne sont pas prêts à avoir des maîtres de stages qui pourront consacrer du temps aux assistants, il n’y aura tout simplement plus de nouveaux spécialistes… Il y a donc aussi une dépendance envers les hôpitaux partenaires. »

« On est dans un dilemme, poursuit Jean-Christophe Goffard, qui porte également une double casquette : président du master de spécialisation de l’ULB et chef de la médecine interne à Erasme. On a des étudiants brillants qui peuvent prétendre à une spécialité, mais la seule façon de les former, c’est de leur trouver des conventions de stage. Il est donc certain qu’avec cette double cohorte, on a probablement été moins regardants sur la qualité des lieux de stage. Les PG en sont bien conscients. »

« Mais lorsque le numerus clausus arrivera au niveau des spécialisations, on vivra alors le phénomène inverse, précise Jean-Christophe Goffard. Beaucoup de secteurs n’auront plus la possibilité d’avoir des PG. Si les PG diminuent, ils seront remplacés par du cadre définitif. Les hôpitaux devront forcément s’adapter… Ce qui augmentera les coûts. De toute façon, on est tous en faillite, donc ce n’est pas trop grave. »

Il s’était mis à rigoler, en prononçant cette dernière phrase. On remarque, en la retranscrivant ici, qu’il s’agit d’une excellente réponse à l’analyse avancée par le CIMACS, ce jeudi matin d’octobre, entre six tasses de café et une pile de documents hospitaliers : « La survie financière des hôpitaux belges dépend du maintien des assistants ».

Où se concentre le pouvoir d’agir et de décider ? Du côté des assistant·e·s, des universités, des hôpitaux ou du pouvoir politique ? Si les universités courent après les hôpitaux pour caser leurs assistant·e·s ; si les hôpitaux dépendent des « PG » pour faire tourner la boutique ; si les MACCS ne parviennent pas à se mobiliser pour se faire entendre, ni par les hôpitaux, ni par les universités… Comment progresser ?

Ce manège ne date pas de l’apparition de la double cohorte. En 2011 déjà, le constat était le même. Et depuis, pas d’avancées notables.

Chapitre suivant :

LA QUÊTE DE SOLUTIONS : EN DIX ANS, PEU DE CHANGEMENTS

Chapitre précédent :

LES CAUSES : POURQUOI LES MACCS ACCEPTENT-ILS CES DÉBORDEMENTS D’HORAIRES ?

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