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Cadavres exquis

Croque-Madame, l’originale

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Simon Loiseau. Tous droits réservés.

Elle dit qu’elle aime autant la vie, car elle travaille avec la mort. Rien de lugubre ou de déprimant chez Cléo Duponcheel, 33 ans, croque-mort, qui tente de faire du trépas un sujet moins plombant. Et de rendre le dernier voyage plus singulier, joyeux et écoresponsable, surtout depuis qu’une pandémie a amplifié ce besoin de repenser les rites.

« Depuis un certain temps, les morts s’étaient faits discrets, perdant toute visibilité. Aujourd’hui, il se pourrait que les choses changent et que les morts soient à nouveau plus actifs. » Au bonheur des morts de Vinciane Despret est pour Cléo Duponcheel un incontournable de la littérature mortuaire. Le livre est exposé entre Vivre avec l’invisible de Marie de Hennezel et Après le suicide d’un proche de Christophe Fauré. Sur l’étagère voisine, des urnes design et des crânes mexicains.

Sa « petite boutique », comme elle l’appelle, vient d’ouvrir au 12 de la rue René Declercq à Bruxelles, sorte de concept store de la mort en bas, bureau de pompes funèbres en haut. En vitrine, pas de plaques en marbre, de fleurs en plastique ou d’avis de décès aux allures immobilières. « J’essaie de donner une vision de la mort un peu plus joyeuse et légère. » Quitte à en faire son métier, autant que ça ne soit pas un drame au quotidien. Cléo Duponcheel est entrepreneuse en pompes funèbres, populairement appelée « croque-mort ». Son entreprise s’appelle Croque-Madame, son corbillard est une Chrysler familiale revisitée et son anticonformisme est inversement proportionnel au poids de la tradition qui teinte le monde de la pompa funebris.

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Simon Loiseau. Tous droits réservés

Dans sa boutique pimpante trône aussi de la littérature jeunesse. Qui ne s’est pas demandé comment parler de la mort aux enfants ? « Ils n’ont pas de filtres, il faut les laisser poser leurs questions et leur répondre sans leur mentir ou les faire fantasmer sur la mort. On a beaucoup à apprendre de leur spontanéité », estime Cléo. Enfant, elle n’a pas de passion précoce pour les souris crevées, pas d’accointances avec l’hémoglobine. « J’étais plutôt une petite nature. La mort, il ne fallait pas m’en parler, j’avais une peur bleue de perdre mes parents. » Plus tard, il y a cet intérêt pour l’anatomie qui la pousse à suivre un bout de cursus en médecine vétérinaire à l’ULB – entre une incursion en langues germaniques et un passage en « Art and Design » au Cambridge Regional College, pour devenir costumière. Entre habiller les comédiens ou les morts, il n’y a qu’un pas.

Mais il y a surtout cette liste de métiers que lui présente l’assistante sociale du CPAS d’Ixelles. Quelque part entre « tabacologue » et « traductrice », cet intitulé étrange : « Thanatopractrice », un métier « que personne ne fait », ce qui a le don d’attirer Cléo. L’idée plaît au paternel. « Enfin, disons que j’ai eu un moment de surprise : ce n’est pas courant d’imaginer son enfant s’occuper de cadavres. » Jean-Luc Duponcheel dirige un village retraite (comme une maison de retraite, sauf que c’est un village) au milieu de la France. « Quand elle fréquentait les personnes âgées en souffrance, elle avait le don de trouver le bon geste, la bonne parole. Elle a une sensibilité exacerbée et est très ouverte aux autres. Évidemment, je suis partial, j’adore ma fille. » Amené de fait à appeler de temps à autre les pompes funèbres, Jean-Luc lui déniche un stage d’observation en moins de temps qu’il n’en faut pour mourir. Confirmée dans son orientation mortuaire, Cléo part se former aux métiers funéraires à Vedène, près d’Avignon.

La vidange corporelle

En sortant, elle passe par la maison de pompes funèbres française Sibottier Frères et par le groupe belge A&G Funeral, Altenloh & Greindl à l’époque, croque-mort attitré de la haute société belge. « Elle faisait pour nous un boulot que j’admire et que je serais bien incapable de faire : elle s’occupait des soins de conservation et le faisait très bien », se rappelle Jean-Philippe Altenloh (A&G Funeral). Les soins de conservation ou de thanatopraxie consistent à remplacer les liquides du corps (sang, urines, selles…) par du formaldéhyde pour ralentir sa putréfaction ; à boucher tous les trous ; et à réparer ce qui doit l’être. Cette vidange corporelle n’est pas la norme en Belgique, où les familles optent souvent pour une simple toilette, qui consiste à habiller et maquiller le défunt.

« La toilette mortuaire est une des étapes que je préfère, c’est ma façon de rendre hommage au défunt. » De l’homme qui s’est jeté du quatrième étage à celui qu’elle a dû aller récupérer dans les toilettes d’une salle des fêtes pendant que les fêtards continuaient à danser, Cléo en a vu passer des verts et des pas mûrs pour l’au-delà. Comme cette première petite fille dont elle est amenée à s’occuper. C’est quand la famille lui remet un doudou qu’elle comprend qu’il s’agit d’une enfant. « Je ne sais pas pourquoi, quand la mère m’a parlé de sa fille au téléphone, j’avais imaginé une personne de 30 ans. »

Très vite, Cléo veut faire les choses à sa manière. « Dans ce métier, on fait parfois perdurer des traditions qui n’ont pas de sens. Sans se demander si c’est encore adapté à l’évolution de notre société. C’est ce qu’on nous apprend à l’école : à respecter la procédure, à pencher la tête comme des robots sur le côté pour sortir le “sincères condoléances” le plus obséquieux possible. » Les phrases toutes faites comme « rendre sa dignité au défunt » ont le don de l’exaspérer. « Quelqu’un qui meurt perdrait sa dignité ? » Cléo veut de la légèreté. C’est sûr que cette photo prise avec deux amies dans un corbillard vide, entourées de bouteilles de bière pour simuler leur mise en bière, détonne dans le monde qu’elle décrit. Pour laisser sa vision s’épanouir, elle préfère donc se mettre à son compte en 2018. Ses maîtresses valeurs sont liberté, joie, humanité et durabilité.

Plus belle la mort

Croque-Madame s’inscrit dans la lignée de ceux que Le Monde appelait récemment les « partisans de la mort positive » dans un article décrivant ces initiatives pour réenchanter le trépas. Elles fleurissent depuis quelques années – surtout depuis le trauma covidique et ses cérémonies funéraires confisquées – aux États-Unis, mais aussi en France, où le site Happy End, fondé par l’ex-journaliste Sarah Dumont, fait figure de précurseur. « La cérémonie à l’église, au cimetière ou au funérarium, par exemple, n’est pas une obligation. On peut imaginer des tas de choses, mais les gens sont mal informés. Quand un de leurs proches décède, ils sont perdus et font confiance aux pompes funèbres. J’essaie donc de prendre le temps, de les informer, et de leur ouvrir la voie à toutes les possibilités », explique Cléo. En proposant, par exemple, des cérémonies d’adieu plus personnalisées, comme celles qu’elle organise dans la forêt cinéraire de Soleilmont, à Fleurus, où depuis quelques années les Belges peuvent déposer les cendres d’un proche. Pourquoi pas un dernier hommage au crépuscule, un cortège à vélo ou même déguisé en superhéros, si telles étaient les inclinations du défunt de son vivant ?

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Simon Loiseau. Tous droits réservés

Après la cérémonie vient le deuil. « Dans notre société, il représente quelque chose de gênant, qui empêche d’avancer », estime Cléo. L’enjeu est de faire disparaître les morts pour laisser vivre les vivants. « Une fois notre travail terminé, on lâche les gens avec leur extrait d’acte de décès et leur deuil qui commence. Je ne suis pas psy, mais j’aimerais aider à assurer un suivi. » D’où l’organisation, à Namur déjà, à Bruxelles bientôt, d’ateliers ou de cafés mortels, qui rassemblent des personnes en deuil ou intéressées par le sujet. « On va tous mourir et on n’en parle jamais ; c’est la plus grosse schizophrénie de notre société. » Pour sortir la faucheuse du silence, Croque-Madame l’invite sur sa nouvelle chaîne YouTube. Comme la thanatopractrice française Stéphanie Sounac, alias Thana Nanou sur TikTok, ou l’Américaine Caitlin Doughty et ses deux millions d’abonnés sur sa chaîne YouTube Ask a Mortician ? « On ne s’emballe pas, je n’ai fait que deux vidéos pour le moment. Mon métier, c’est croque-mort, pas influenceuse. »

Dans Comment rédiger ses dernières volontés like a boss, elle nous enjoint avec humour de faire de la prévoyance funéraire. Dans son slogan « Croque-Madame, la vie d’après… », ce n’est pas qu’à celle du défunt qu’elle pense, mais aussi à ceux qui restent. Elle ne veut pas retrouver les familles les bras ballants, le menton tremblant et l’œil démuni quand il s’agit de choisir le mode de funérailles de l’être chéri, tant chéri qu’on a oublié de lui demander s’il souhaitait être brûlé ou enterré. Ce choix entre la crémation et l’inhumation peut être formulé à la commune dans une déclaration de dernières volontés. Dans son carnet de funérailles, Croque-Madame étend ce questionnement à divers aspects post-trépas : du choix du cimetière à celui de la tenue vestimentaire, en passant par le type de soins :

Je souhaite que mon corps soit préparé :

ouinon mes proches choisiront

Si oui :

Simple habillement

Toilette complète

Toilette écologique*

Soin de conservation (embaumement)

L’astérisque met en exergue le dernier souci de Cléo Duponcheel, l’écologie. Elle précise : « Une toilette écologique n’utilise que des produits naturels et sans risque pour la santé ni de pollution. Ce service n’est pas proposé par toutes les entreprises de pompes funèbres. » Croque-Madame le propose, mais ne se targue pas pour autant d’offrir des funérailles 100 % vertes, promesse intenable en l’état actuel de la législation. On en parlait à l’été 2022 (article « Compost Mortem », Médor n°27) : même décédé, on pollue, qu’on soit inhumé ou incinéré, les deux modes de sépulture autorisés en Belgique.

Dans le premier cas, on enfouit sous terre un cercueil et son occupant chargé des métaux lourds, perturbateurs endocriniens et résidus pharmaceutiques d’une vie à l’ère de la chimie de synthèse. Sans oublier les litres de formol toxique utilisés en cas d’embaumement. Un corps enterré se décompose dans son jus, à savoir le liquide de putréfaction, qui va ensuite s’infiltrer dans le sol avec son cocktail de toxines corporelles, ainsi que la putrescine et la cadavérine, toxiques encore, libérées par la décomposition. Quant à la crémation, elle consomme 200 litres de mazout par cadavre enfourné et rejette toutes ces substances délétères dans l’air ou dans les égouts après nettoyage des filtres censés les retenir. Bref, le macchabée en savasana – posture du cadavre en sanscrit – a l’air aussi inoffensif que les yogis qui la pratiquent, mais il est un affront redoutable pour l’environnement.

Cléo Duponcheel milite pour l’humusation, c’est-à-dire le compostage du corps, une méthode déjà industrialisée aux États-Unis. Dans sa version belge, la dépouille est posée à la surface du sol et recouverte de broyat végétal jusqu’à former une sorte de butte de 3 m². Cette technique transformerait en plus ou moins 12 mois le corps en humus grâce aux micro-organismes présents à la surface du sol. Elle nous éviterait de polluer post-mortem et, bonus, nous transformerait en ressource pour la terre. C’est pourquoi la coopérative Humusation, dont Cléo est devenue vice-présidente, travaille à sa légalisation en la testant sur des animaux avec le centre de recherche Agra-Ost. En juillet dernier, dans la région de Stavelot, ils s’étaient donné rendez-vous pour ouvrir les buttes contenant des dépouilles de cochons en décomposition, premiers tests depuis les résultats décevants d’études menées en 2020 par l’UCLouvain.

Des corps et des épluchures

« Je suis en train de séparer des vertèbres et des côtes. On récupère les os pour les passer au broyeur. La dégradation se passe bien et il n’y a presque pas d’odeurs. C’est très positif », rapporte Cléo. L’humusation n’est toutefois pas pour demain. « Outre la peur du changement, on est dans une société hyperhygiéniste, qui rend certaines évolutions compliquées. » En attendant, Cléo propose aux familles de commencer par utiliser des fleurs locales, des habits d’adieu en matières naturelles, des cercueils sans vernis, etc. Elle n’est pas la seule dans le secteur. « Ça commence doucement à changer, même si certains, par opportunité commerciale, inventent de beaux slogans de greenwashing, sans rien changer d’autre que leur communication. »

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Simon Loiseau. Tous droits réservés

Peut-être une évolution à espérer de la prochaine génération de croque-morts, que Cléo Duponcheel forme au sein de l’EFP (centre de formation en alternance). Et dans laquelle on observe aussi une féminisation croissante. « Il y a encore cette vieille mentalité dans le secteur qui véhicule qu’une femme ne sait pas porter, mais répond mieux au téléphone qu’un homme. Quand j’étais employée, on me faisait bien comprendre que je n’étais pas capable de faire certaines choses, mais, quand il s’agissait d’effectuer des toilettes compliquées sur des corps en surpoids, très abîmés ou en décomposition, on m’envoyait bien toute seule. Et quand je montrais les fûts de sang de mes soins de conservation à certains collègues masculins, ils n’en menaient pas large. Mais ça change : aujourd’hui, sur 13 étudiants, j’ai 11 filles. »

Marie Wastchenko était l’une d’elles en 2018 avant de rejoindre une entreprise familiale de pompes funèbres à Evere. Elle ne souscrit pas à l’idée, très médiatique selon elle, que les pompes funèbres sont engluées dans la tradition. « On répond surtout à une demande qui reste assez traditionnelle. Là où je rejoins Cléo par contre, c’est qu’on est dans une société qui a écarté la mort. Quand le crématorium me dit que je dois proposer une cérémonie de 25 minutes au maximum, ça me pose question. Après, l’originalité de Cléo est surtout qu’elle s’est lancée très jeune et en tant que femme dans ce milieu difficile et pas très féminin, et qu’elle garde cette force de développer son projet en toute autonomie. » Une autre des étudiantes de Cléo, Kate Houben, ex-graphiste reconvertie sur le tard, a lancé en 2022 Le Cerf blanc, une entreprise à la philosophie très proche de celle de Croque-Madame. « Nous nous préoccupons beaucoup, toutes les deux, de remettre la mort dans la vie », reconnaît Kate Houben. Outre ces deux actrices bruxelloises, les pompes funèbres Courage et Trøst à Anvers ou encore Doodgewoon à Bruges sont les quelques initiatives belges qui se revendiquent plus humaines, plus à l’écoute, plus durables ou plus personnalisées. Et toutes… lancées par des femmes.

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