2min

Papier dévoré

Un livre par jour, en forme toujours. C’est le conseil que donne le National Geographic pour survivre au stress de la pandémie, dans un article consacré à la bibliothérapie, cet art de se soigner de notre époque anxieuse par les livres. Une mère et son enfant racontent comment les livres sont leur « vaccin social », un moyen d’échapper aux restrictions tout en ouvrant des perspectives dans un monde à l’horizon bouché.

C’est la meilleure nouvelle de la pandémie : on lit, on lit, on lit. Sur du vrai papier, en plus. Les enquêtes, en français, en anglais, partout, sont formelles : le monde entier, ou presque, a lu plus que d’habitude depuis janvier 2020. Et les petites librairies indépendantes cartonnent. Plus 14 % de ventes en 2021 en Belgique. Bon, ça reste moins que chez Amazon, Fnac et consorts, mais ne boudons pas notre plaisir : les ventes augmentent partout (+ 10 % de littérature, + 35 % de BD dont + 99 % de mangas) et dans un secteur de l’édition et de la distribution fragile, ce n’est pas rien.

Lors du deuxième confinement de 2020, le secteur du livre a été reconnu comme « essentiel » chez nous. Les librairies ont pu rester ouvertes et faire bien plus que garder la tête hors de l’eau. Mais un livre, c’est, comme le thon en conserve (l’un des ingrédients phares de notre enquêteke et de sa « contrepêcherie ») : l’aboutissement de toute une chaîne d’approvisionnement.

Si vous lisez cet édito dans votre magazine papier, affalé dans votre fauteuil ou bercé par le ronronnement d’un wagon SNCB, si vous pouvez toucher ce papier qui a tant la cote, le tâter, le humer, vous avez de la chance. Car vous tenez en main un objet de luxe. Pas seulement pour l’incroyable exclusivité des textes qu’il contient et l’amour que nous y avons mis. Non, hélas. Mais bien parce que, le 19 janvier 2022, notre imprimeur (Bietlot) a écrit ceci à Laurence Jenard, notre fakira-directrice, décidément habituée à marcher sur des clous :

« Nous faisons face à une pénurie de papier. Les délais sont extrêmement longs et les prix ont augmenté de 80 % par rapport à janvier 2021, c’est la folie ! » Vous avez bien lu : 80 %. Répercussion, le long de la chaîne : pour nous, le coût de l’impression de Médor augmentera donc d’un peu moins de 10 %, passant de 1,1 € par exemplaire à 1,2 €. Un détail essentiel.

Pourquoi le papier est-il devenu si rare et si cher ? Les causes sont complexes, mais en disent long sur notre époque. Tout d’abord, le passage au numérique a érodé lentement la consommation de papier d’imprimerie. Là-dessus, au début de la pandémie, les usines de papier ont réduit leur production pour se tourner vers le marché porteur du moment : les cartons d’emballage, dont la demande explosait pour l’e-commerce, lui-même en pleine explosion grâce à… la pandémie. Et qui dit e-commerce dit Amazon.

Or, Amazon met la pression sur les maisons d’édition, aux États-Unis, pour leur acheter des livres à des prix dérisoires, les obligeant à répercuter leurs pertes sur leurs fournisseurs – dont les producteurs de papier.

Vous suivez toujours ? Ça continue…

La fermeture des ports et plusieurs catastrophes climatiques ont achevé de plomber la chaîne d’approvisionnement du papier. Et, quand le coronavirus s’est un peu relâché, la demande est repartie à la hausse.

Un cube avec des feuilles

« Qu’est-ce qu’un livre si nous ne l’ouvrons pas ?, demandait Jorge Luis Borges dans ses Conférences. Un simple cube de papier et de cuir avec des feuilles ; mais, si nous le lisons, il se passe quelque chose d’étrange. Je crois qu’il change à chaque fois. »

« Quelque chose d’étrange », c’est ce que nous cherchons nous aussi à faire – même sans le quart du talent de Borges : tenter de raconter la société, dans ses grands écarts et sa large myopie. Avec l’envie de décoder le réel, le dénoncer quand il nous enchaîne, mais aussi de façonner des imaginaires collectifs aux ciels pas trop bouchés. En alliant le plaisir et la légèreté d’une poilade autour des pêches au thon à la difficulté de raconter le destin des mineurs étrangers non accompagnés, le racisme subi par les Asiatiques, l’extrême droite ultra-catho ou les arcanes boiteux de la cyberdéfense belge.

S’il existe des Jeff Bezos (Amazon) qui rêvent de conquérir tout seuls les astéroïdes, il existe aussi, sous nos humbles latitudes, des éditeurs qui imaginent des circuits de diffusion alternatifs aux gros de l’e-commerce ; des petits médias, comme Médor, qui réfléchissent à une manière de coopérer entre eux pour être lus davantage ; des libraires qui tiennent debout pour nous permettre, à nous, lectrices, lecteurs, d’avoir notre petit « vaccin social ». Et de se déboucher la vue.

Tags
  1. « How a book a day can keep pandemic stress away », 3 mai 2021.

Dernière mise à jour

Vous avez une question sur cet article ? Une idée pour aller plus loin ?

ou écrivez à pilotes@medor.coop

Un journalisme exigeant peut améliorer notre société. Voulez‑vous rejoindre notre projet ?

La communauté Médor, c’est déjà 2845 membres et 1727 coopérateurs

Médor ne vous traque pas à travers ses cookies. Il n’en utilise que 3 maximum pour la sécurité et la navigation.
En savoir plus