Mais c’est quoi son problème ?

A l’école, il ne veut rien entendre

Dylan, 5 ans, a un retard dans le langage et les apprentissages. L’année prochaine, il n’ira pas en 1ère primaire mais en maternelle spécialisée. Ses parents, désarmés, se demandent ce qu’ils ont bien pu foirer.

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Comment tu te vois quand tu seras grand ? Les élèves de l’école des Fleuristes (centre pédagogique de Vlaesendael) à Bruxelles, enseignement spécialisé de type 1 et 8, ont accepté de répondre en dessin à cette question. Nous reproduisons leurs œuvres dans cette série d’articles.
Les élèves de l’école des Fleuristes. Tous droits réservés

Notre enquête sur les inégalités scolaires « A cinq ans, ils sont déjà largués », (à lire en ligne ou dans le Médor n°29), se penche sur un phénomène en augmentation en Fédération Wallonie-Bruxelles : l’orientation d’enfants de maternelles vers l’enseignement spécialisé.

En dix ans, entre 2010 et 2020, les chiffres ont bondi de + 18 %. Ces écoles, destinées aux enfants porteurs de maladies, de troubles ou de handicaps, se divisent en différentes catégories nommées « type + un numéro ». Le « type 3 » s’adresse aux élèves porteurs de « troubles de la personnalité et/ou du comportement » mais sans problème intellectuel. C’est l’un des types où l’évolution, en maternelle, est la plus forte. C’est là aussi qu’on trouve, en moyenne, les enfants les plus pauvres de tout notre paysage scolaire.

Enseignants, directions et professionnels de la santé mentale véhiculent volontiers un discours optimiste : au plus tôt les enfants rejoignent le spécialisé, au plus on augmente les chances qu’ils retournent rapidement dans l’ordinaire. En théorie. Car les chiffres (détaillés dans notre enquête papier) démentent cette idée. Mettre un pied dans le spécialisé, c’est courir le risque de ne jamais en sortir. Et de voir ses perspectives d’avenir sérieusement limitées.

Le Pacte d’excellence, la grande réforme en cours de notre enseignement, entend favoriser le maintien ou le retour des enfants dans l’ordinaire. Mais rien ne laisse supposer qu’il aura des effets rapides et significatifs sur les élèves du type 3, qui requièrent un encadrement important et qui cumulent souvent les difficultés. Cette enquête suit Dylan et Iris lors de leur entrée en maternelle spécialisée à Marcinelle.

La série web que vous lisez ici explore, en 4 épisodes, le cas de Dylan et la façon dont on a conclu, avant son entrée en primaire, qu’il avait des « troubles du comportement » et qu’il serait mieux dans une école spécialisée.

Cette série démarre dans la cuisine d’une petite maison de Charleroi.

- Stéphane : « Quand on lira l’article de Madame, au moins, on saura où on s’est planté. »

- Nancy : « Parce que tu vas te mettre à lire, du coup ? »

- Stéphane : « Non. Tu me feras un compte-rendu. »

La « Madame », c’est moi, la journaliste qui s’intéresse à leur histoire. Et ce couple qui se taquine, ce sont les parents de Dylan.

Ensemble, Stéphane et Nancy ont deux filles, deux garçons et 13 perruches. Dylan est l’avant-dernier de la fratrie. Stéphane a aussi deux grands enfants d’une précédente union.

Un prénom porte-malheur

Pendant que Stéphane donne des chipitos aux perruches, Nancy entame le portrait de son fils : « C’est un enfant très speed. Il a un retard au niveau du langage. A l’école, il est beaucoup dans l’opposition. Il est nulle part dans les apprentissages. » C’est aussi un petit blondinet très craquant, qui communique avec ses oiseaux et se fait copain avec tout le monde.

En matière d’agitation et de turbulence, Dylan surpasse de loin ses trois frères et sœurs. Pour expliquer cette situation, Nancy et Stéphane ont échafaudé 1000 hypothèses.

- Stéphane : « On aurait peut-être du choisir un autre prénom ? »

- Nancy : « Ou c’est la sage-femme qui nous a porté malheur. Elle avait dit de pas l’appeler comme ça. »

- Stéphane : « Et puis, tu as fait un bloc moteur (paralysie temporaire suite à une péridurale, NDLR)…  »

- Nancy : « Est-ce que ça aurait pu avoir un effet sur son langage ? »

L’hypothèse du retard mental, en revanche, semble exclue. Ni les parents, ni l’école, ni aucun spécialiste qui s’est penché sur le cas de Dylan ne pense qu’il a un problème intellectuel.

« On a dû louper un truc », suppose dès lors Nancy. Elle a même une petite idée de ce que pourrait être ce « truc »…

Enfant sur-couvé

Juste avant la naissance de Dylan, la vie quotidienne de cette famille ressemblait à ça : chaque matin, Nancy rassemblait son énergie, sa poussette, ses deux enfants et son sac pour le train. Elle se rendait à Nivelles pour rendre visite à Stéphane, à la prison. Tous les jours, par tous les temps, pendant deux ans – y compris le jour où elle est sortie de la maternité avec la deuxième. « C’était la course », admet-elle. « Ils ont été un peu ballotés. » Le soir, à la maison, Nancy gérait seule ses deux petits, mais aussi l’ado de Stéphane, qu’il fallait bien tenir à l’oeil.

Puis, un beau jour, la vie est redevenue plus douce. Stéphane est sorti du trou. Et, surprise, Nancy est tombée enceinte.

Dylan est né dans cette atmosphère de retrouvailles familiales.

- Stéphane : « On avait moins de soucis. Je me suis retrouvé avec les enfants. Et, à mon avis, on a laissé faire. On voulait rattraper le temps perdu. »

- Nancy : « Dylan, je l’ai beaucoup trop couvé. Beaucoup, beaucoup trop. »

Deux ans après la naissance de Dylan, Nancy retombe enceinte. Et c’est là que le couple remarque que quelque chose ne tourne plus rond. « Dylan s’est bloqué dans son langage, s’est mis à faire des crises. On a commencé un tout petit peu à se tracasser. On nous a dit que ça allait passer, que c’était lié au fait de perdre sa place de petit. »

Mais le temps a filé, sa petite sœur est née et Dylan est resté coincé avec sa poignée de mots et sa colère. Seule sa maman parvient à le comprendre. « Moi, j’ai pas reçu le décodeur », rigole Stéphane.

Les instits non plus n’ont pas reçu le décodeur. A l’âge où les autres apprennent à parler, découper, colorier ou chanter, Dylan grimpe sur les radiateurs, explore le monde et crie son refus à ceux qui voudraient le faire asseoir sur une chaise. Pour une instit, c’est ingérable.

Les parents débordés

L’école dit de ne pas s’inquiéter. Et Nancy ne voit personne autour d’elle qui pourrait l’orienter. Les enfants sont suivis par un médecin et par l’ONE mais elle ne les consulte que pour les questions médicales. Et sur le plan de la santé, tout semble normal.

Sur le groupe Facebook « Les parents débordés », Nancy cherche des solutions. Elle essaie tout : l’hypnose, le reiki, la logopédie, dans l’espoir que quelqu’un parvienne à débloquer son fils.

Nancy et Stéphane n’ont pas de travail. Elle a étudié la coiffure en secondaire, puis a travaillé dans le nettoyage par la suite ; lui a fait un peu de mécanique dans l’enseignement spécialisé. Rien qui les propulse dans les bras des employeurs. Et il y a quatre enfants à gérer.

Ils sont pourtant prêts à soulever des montagnes pour aider leur fils. Stéphane : «  On se sent responsables. C’est normal comme parents. Alors, on cherche des solutions. » Quitte à faire des kilomètres le mercredi après-midi pour des séances de logopédie et de psychomotricité relationnelle, qui semblent avoir quand même un effet positif.

« Je n’ai pas le don d’institutrice »

Aujourd’hui, à 5 ans, Dylan parle un peu mieux ; s’excite moins. Mais, à la maison comme à l’école, on est d’accord pour dire que son évolution n’est pas suffisante pour qu’il entre en primaire. « La coupure Covid, ça n’a pas aidé, précise Nancy. Les enfants, je peux m’en occuper, je peux les soigner, mais je n’ai pas le don d’institutrice. Et ils étaient tout le temps ici. On a enchaîné les cas contacts. »

Puisque le redoublement n’existe plus en maternelles (sauf rares exceptions), il va donc falloir prendre une grande décision pour la rentrée prochaine de Dylan.

Dans l’épisode 2, vous découvrirez comment l’orientation de Dylan vers l’enseignement spécialisé de type 3 s’est décidée.

Lundi 5 décembre à 12h à La Casserole (Namur), venez discuter avec Céline Gautier, l’autrice de cet article. Ce moment d’échanges, intitulé "Nos bébés méritent l’attention des politiques" ouvrira nos Pop Up de décembre. Plus d’infos ici.

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Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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  1. Les prénoms des enfants et de leurs parents ont été modifiés.

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