Steaks de conflit, saucisses de paix

Tous les trois mois, Médor décortique une question parlementaire, qui en dit plus long qu’il n’y parait. Premier épisode en mode couperet : vous n’êtes pas près de manger du foie vegan.

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Priscilla Beccari. CC BY-NC-ND

Le 24 mars 2026, la députée régionale PTB Alice Bernard envoie une question parlementaire à la ministre régionale de l’Agriculture et de la Ruralité Anne-Catherine Dalcq (MR) :

Titre : La guerre du steak.

Inspiration : Un article du même nom dans le journal agricole et horticole Le Sillon Belge.

Objet : Alice Bernard rappelle que l’Union européenne vient d’interdire l’appellation « steak végétal », mais autorise pourtant l’utilisation d’autres vocables typiquement viandards pour des produits végétariens : « burger » et « saucisse ». Elle soulève l’incohérence de la règle et demande au gouvernement wallon sa position sur la question. Interdire d’appeler un steak sans viande un « steak », est-ce réellement un « soutien pertinent » aux éleveurs wallons ?

Origines : C’est une guerre de noms qui implique les plus hautes instances européennes, une politicienne française réac’, les chaines Lidl et Aldi et même Paul McCartney. Le conflit était déjà installé depuis une dizaine d’années mais les échauffourées démarrent vraiment en France en 2020.

À l’époque (on est sous Macron), le Parlement vote une loi soutenue à pleines dents par le lobby de la viande. On ne peut plus utiliser des noms de « denrées alimentaires d’origine animale » pour « décrire, commercialiser ou promouvoir des denrées comportant des protéines végétales. »

Sauf qu’en face du lobby de la viande, il y a le lobby de la protéine végétale (notamment Protéine France, fondée par les sept plus gros producteurs du secteur, dont Avril et Roquette), et que celle-ci a le vent en poupe. Gros clash juridique pendant cinq ans, entre décrets d’application, recours au Conseil d’État qui demande lui-même son avis à la Cour de justice de l’Union européenne. Qui estime que le droit européen ne permet pas à un État membre d’interdire d’appeler un steak végétal un steak ! Débat plié, on repart sur les grands enjeux ?

Pas vraiment. Une eurodéputée française, Céline Imart, agricultrice conventionnelle membre des Républicains, se dit : « Et si on changeait la loi européenne ? » Dans un parlement marqué à droite, très à l’écoute du lobby de la viande, Imart sait qu’elle a ses chances. En octobre 2025, le texte est soutenu par 355 eurodéputés contre 247. L’eurodéputée se défend de vouloir interdire les alternatives végétales à la viande. Elle dit œuvrer pour « la transparence » à l’égard des consommateurs et soutenir les éleveurs bovins. La droite carnée a gagné une bataille mais pas encore la guerre.

Un des Beatles en scène

En décembre, des députés travaillistes anglais soutenus par Paul McCartney, végétarien strict, appellent l’Europe à garder ses « saucisses » et « steaks » végétaux. Ils ne sont pas les seuls : Lidl et Aldi, en Allemagne, estiment que leurs consommateurs et consommatrices sont déjà habitués aux termes.

En mars 2026, l’Europe accouche d’un compromis qui ne contente personne, même si Céline Imart dit quand même avoir obtenu gain de cause. On ne pourra plus se servir de l’adjectif « végétal » pour les steaks, les escalopes, les foies et le bacon végétariens. L’Europe tolérera, en revanche, les saucisses et les burgers végétaux. La viande produite en laboratoire ne pourra, elle, pas s’appeler « viande » – si elle s’impose un jour sur le marché européen.

Cheptel en chute

L’enjeu pour la Wallonie : si Alice Bernard a posé sa question, c’est parce qu’elle « se demandait quelles allaient être les répercussions pour les consommateurs wallons d’une décision si incongrue. Il y a un risque que ce ne soit plus très clair pour eux ce qui est végétal et ce qui ne l’est pas ». Les steaks végétaux vont en effet devoir, à terme, trouver un autre nom. De magnifiques séances de remue-méninges d’entreprise en perspective. Surtout, la décision chèvre-choutiste de l’Europe incarne à merveille la complexité de la cohabitation de la chair et du végétal à l’échelle des États membres.

Une étude de 2024 de l’Agence wallonne pour la promotion d’une agriculture de qualité (APAC-W) montre que sur un échantillon de 1 000 personnes, près de la moitié consomme des alternatives végétales. Le secteur est en pleine expansion, alors que d’un autre côté, on consomme un peu moins de viande chaque année. En 2024, le cheptel bovin belge est passé pour la première fois sous la barre du million. Une chute continue depuis 40 ans, alors que le nombre de têtes par exploitant, lui, grandit, ce qui trahit la concentration croissante du secteur agricole.

Dans ce contexte, pour le monde politique, dire non au steak végétal, c’est la voie rapide pour soutenir les éleveurs. Le gouvernement wallon pense-t-il donc aussi qu’il fallait bannir cette appellation ?

Dans sa réponse à la question parlementaire, la ministre de l’Agriculture et de la Ruralité Anne-Catherine Dalcq dit que ce n’est pas de sa compétence. Sans doute renvoie-t-elle vers le fédéral (David Clarinval à l’Agriculture, ou Rob Beenders à la Protection des consommateurs). Mais elle répond quand même.

L’interdit du steak « va dans le bon sens ». C’est « dommage » que les saucisses et les boulettes y aient échappé. La réponse de la ministre, agricultrice elle-même, va plus loin, et se transforme en plaidoyer pour « préserver le cheptel wallon », « garantir une production locale de qualité » face aux produits importés, aux exigences souvent moins élevées.

Ultime clin d’œil aux éleveurs : Anne-Catherine Dalcq cite une étude de Gembloux Agro-Bio-Tech (où elle a étudié), qui rappelle le rôle des bovins et de leur matière organique pour la fertilisation des sols et la biodiversité. Les réponses aux questions parlementaires, ça sert aussi à rassurer l’électorat. La même étude rappelle quand même que nos régimes alimentaires occidentaux incluent trop de protéines animales et pas assez d’aliments végétaux riches en fibre.

Quittant les foires agricoles, l’enjeu a été âprement discuté jusque dans les fils Reddit. De vastes débats numériques rappelaientque les burgers avec 51 % de bœuf industriel, plein d’ognons et autres farines bizarres étaient, plus que les saucisses de pois chiches, l’ennemi à combattre. D’autres rappellent que le steak végétal peut, lui aussi, être vachement transformé. Prendre position en faveur d’un secteur pour le « sauver » doit-il cependant se faire en invoquant la protection du consommateur, qui confondrait (ce n’est pas prouvé) le rayon nuggets falafels avec l’étal à blanc-bleu-belge ?

Tout est une question d’équilibre, autant dans nos choix personnels que dans les choix politiques. Eux aussi pourraient tenter de soutenir à la fois la viande locale de qualité et des alternatives végétariennes, locales et de qualité également, plutôt que de mettre en affrontement deux régimes alimentaires. Et forcer les « gros », que ce soit l’industrie du biftèque ou celle de l’escalope de tofu ultra-transformée, à être entièrement transparents sur ce qu’ils mettent dans leurs préparations.

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