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« Plus de qualité que de quantité »

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Amélie Carpentier. CC BY-NC-ND.

Suite de l’interview d’Anne Wilmot, ancienne institutrice qui a participé à différents processus de réformes de l’enseignement et entend aujourd’hui faire connaître son mécontentement. On en demanderait beaucoup trop à l’école.

Te reste-t-il tout de même un peu d’espoir concernant les réformes à venir  ?

Oui, heureusement, il m’en reste (soupir). Étrangement, c’est maintenant la crise sanitaire qui me donne de l’espoir. Le virus pourrait réussir là où nous avons échoué, en freinant le processus infernal et en ouvrant les yeux de tous sur les mensonges et tabous. Le virus est un spot allumé sur un tas de dysfonctionnements cachés. Il a éclairé d’une lumière crue des inégalités vertigineuses, non seulement entre élèves mais aussi entre écoles ou entre enseignants (lire les témoignages recueillis pendant le confinement, NDLR). Il a révélé la surcharge des enseignants, leurs difficultés, les injonctions contradictoires qu’ils reçoivent… Il y en a tant qui s’investissent à fond et souffrent de leurs missions impossibles. Certains en sont malades. Prenons juste l’exemple des toilettes ; tout à coup, les pouvoirs publics sont obligés d’admettre qu’il faut investir massivement pour avoir des toilettes propres. Mais ce n’est qu’un exemple, car il y a tant d’équipements absents. Trouves-tu normal qu’une école, pour avoir le matériel nécessaire, doive faire des fancy-fair, des tombolas et je ne sais quoi d’autre pour soutirer de l’argent aux parents ? Est-ce normal qu’une institutrice doive aller de sa poche pour réaliser avec ses élèves des bricolages dignes de ce nom ?

Les écoles ne vont-elles pas recevoir d’importants budgets pour mettre en place l’allongement du tronc commun  ?

Non, pas vraiment. Les écoles vont surtout recevoir de nouvelles charges, en particulier celle d’organiser un tronc commun polytechnique , ce qui implique de très gros investissements. Mais elles ne vont pas recevoir, loin de là, l’argent nécessaire pour accomplir ces nouvelles missions. Il y a là, encore une fois, un très gros mensonge, une promesse si énorme qu’il m’est interdit d’y croire. Un autre exemple est celui de l’apprentissage des langues. On prétend en faire plus alors que la pénurie d’enseignants est énorme dans ces matières.

Si tes espoirs concernant «  l’effet virus  » étaient fondés, comment la crise sanitaire pourrait-elle conduire à une meilleure école  ?

On rouvrirait le chantier d’une manière véritablement participative et représentative. On se donnerait le temps. On s’attaquerait en priorité aux problèmes exprimés par les gens de terrain. On aborderait tous ces sujets sur lesquels le Pacte a jeté un voile pudique. On s’inspirerait davantage de l’école existante et des travaux participatifs précédents, sans prétendre tout réinventer, sans passer au bulldozer. Il en sortirait, par exemple, une révision sérieuse de la formation initiale des enseignants, où les théoriciens ne pourraient plus prendre de haut les praticiens, où seraient prises en charge les grosses lacunes des aspirants-enseignants en termes de maîtrise de la langue, où l’espoir d’uniformisation serait remplacé par la confiance dans la gestion locale des réalités locales, où serait mis à l’honneur l’énorme investissement personnel de la plupart des enseignants d’aujourd’hui…

Tu sembles avoir beaucoup d’idées pour agir de manière constructive. Veux-tu continuer  ?

Oui, c’était mon travail de collecter les idées venues du terrain et je continue de le faire. Je me fais donc un devoir de transmettre ces idées . J’ai beaucoup d’amertume quand je pense aux directions et aux équipes éducatives à qui nous avons promis que la réforme précédente (2014-2016) serait durable. Une fois la confiance gagnée, nous avons réalisé un travail colossal pour fixer des objectifs précis, négociés, praticables… Objectifs que le Pacte a balayés presque aussitôt. Ces objectifs répondaient au souci d’être plus dans la qualité et moins dans la quantité. Aussi, nous avons voulu agir en faveur d’un plus grand soutien aux jeunes enseignants : systèmes de parrainage, de co-titulariat, de travail collaboratif… Tout cela demande du temps, que les enseignants n’ont pas quand on leur fixe des objectifs démesurés. Il faut agir également sur les disparités entre élèves, qui deviennent telles que les enseignants ne peuvent plus assurer un suivi individualisé. Cela pourrait se traduire par des prises en charge distinctes de certaines difficultés : difficultés dans la maîtrise du français, difficultés liées à des troubles « dys »…

Mais il se raconte un peu partout que le gouvernement va supprimer l’enseignement en intégration .

Ce n’est pas une rumeur, malheureusement ! La ministre (Caroline Désir, NDLR) dit qu’on va « simplement » réduire l’intégration (lire "Le long chemin vers l’école inclusive", NDLR) mais, ce qui se prépare, c’est une réduction radicale ! La raison est simple : l’intégration est perçue comme beaucoup trop coûteuse. Aux observateurs extérieurs, les défenseurs du Pacte essayent parfois de faire croire que la réforme va améliorer – ou même instituer ! – l’intégration. Encore des mensonges ! Ces systèmes d’inclusion existent depuis des années, prouvent d’excellents résultats et ont besoin, à l’inverse de ce qui se prépare, d’être largement développés (lire "Quand l’enseignement devient une voie de garage", NDLR). Sans cet accompagnement individualisé, la tâche impossible des enseignants sera encore plus redoutable.

Les jeunes enseignants seront-ils, demain, encore plus nombreux à abandonner leurs rêves de carrière  ?

Oui, c’est un risque évident. La démesure et l’impraticabilité des exigences, ajoutées aux disparités croissantes entre élèves, tout cela précipite les enseignants dans un flot de désillusions. Cependant, le problème des nombreux jeunes qui quittent la carrière est probablement dû aussi aux préjugés sur le métier : l’idée qu’il y aurait beaucoup de congés (des moments bien nécessaires pour penser ses cours et s’adapter aux besoins des élèves), l’idée de « temps libres » (qui vont aux corrections, préparations, conseils de classes, charges administratives…)… Nous parlons d’un métier dans lequel il faut savoir se mettre au service des autres, ce qui n’est pas donné à tout le monde, ni appris dans toutes les écoles de formation des enseignants, loin de là.

Pour gérer les disparités entre élèves (lire "Des écoles trop belles pour eux" ou "On a créé des écoles de seconde zone"), certaines écoles créent de l’homogénéité lors des inscriptions. Ne faut-il pas encore lutter contre ça  ?

Bien sûr Il y a encore des écoles qui demandent la profession des parents lors de l’inscription, ce qui est naturellement illégal. Il faudrait les enregistrer, mais je ne suis même pas sûre qu’un procès serait concluant. Il y a beaucoup d’inégalités initiées par les écoles elles-mêmes, sans que les directions soient inquiétées. Cela fait partie des problèmes sur lesquels les réformes actuelles ont jeté un voile pudique. Pourtant, au début, le Pacte prévoyait de régler le problème des écoles qui se targuent de « préparer des élites ». Cela s’est perdu et je vois, par exemple, des écoles qui réclament, dès l’inscription, que les parents promettent, par écrits signés, que leurs enfants participeront à toutes les sorties scolaires, y compris aux classes de neige, classes de mer et classes vertes. Cela montre bien que les écoles se sentent le droit de faire n’importe quoi.

Il y a aussi des enseignants qui font n’importe quoi, d’après les témoignages et les enquêtes publiés par Médor. Faut-il, comme le prévoit le gouvernement actuel, faciliter le licenciement  ?

Oui. Aujourd’hui, il est impossible de licencier un enseignant. Ou alors il faudrait qu’il ait assassiné un élève devant témoins. Mais il y a des profs qui conduisent des élèves au suicide. J’ai connu un prof qui mettait des élèves de 2ème primaire à la poubelle en leur disant que c’était leur place parce qu’ils n’étaient pas suffisamment soigneux. J’en ai connu un qui, au tableau, dessinait l’un de ses élèves (de 12 ans) dans un cercueil. Un autre, suite à des affaires d’attouchements, a seulement accepté de signer sa démission sous la menace d’un déballage dans la presse… Il a recommencé dans une autre école, 50 km plus loin. Bref, il faut arrêter avec la nomination sans contrôle ! Dans les témoignages collectés par Médor, qui donnent un peu le vertige et brillent par leur diversité, on voit bien qu’un prof peut épanouir mais peut aussi casser à vie ou même tuer virtuellement un élève. L’un de mes préférés est le témoignage de Sabri, qui a eu la chance et la force de s’en sortir et qui trouve les mots justes… Pour revenir au contrôle des enseignants, je dois dire aussi qu’il faudra un contrôle humain. Je crains parfois que les objectifs impossibles servent de prétexte pour sanctionner des profs qui ont le souci de bien faire et qui pourraient alors renoncer. Combien ne disent pas, déjà aujourd’hui, qu’on n’arrive pas à boucler son programme ! ? !

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  1. gros morceau du Pacte d’excellence qui promet d’assurer à peu près le même enseignement pour tous jusqu’à la fin de la 3ème secondaire

  2. via la découverte de métiers techniques

  3. Anne assure encore une charge de cours, intitulée « Structuration des apprentissages », à destination des enseignants, via la Haute école provinciale de Namur

  4. Inclusion dans l’enseignement ordinaire d’élèves qui viennent de l’enseignement spécialisé et qui présentent d’importants troubles «  dys  » ou de l’attention, voire d’autres formes de handicaps légers

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