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Une jeunesse hypothéquée

Paris sportifs et Casinos

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Lucile Germanangue. CC BY-NC-ND.

Les jeunes sont la cible des opérateurs de paris sportifs. Le langage des publicités s’adresse à eux. L’attrait de l’argent facile fait le reste. Agence ou casino, la jeunesse cherche le gros lot.

Elles ont crié. « Non, Monsieur, faut pas y aller. Vous allez perdre tout votre argent. » Au vu de leurs expressions, elles avaient réellement peur pour moi et voulaient me dissuader d’aller au casino comme je venais d’en manifester l’intention. J’ai eu beau expliquer que c’était pour documenter un article, elles n’en démordaient pas. Pour elles, ce lieu détruisait votre volonté et vous transformait instantanément en adepte. Journaliste ou pas, le casino était plus fort que moi. Plus fort que tout le monde. La meilleure chose à faire, c’était de ne pas y mettre un doigt de pied.

Ali a enfoncé le clou : « Prenez, moi, Monsieur. J’ai été au casino juste parce qu’on m’a dit que la bouffe et les boissons étaient gratuites. Mes potes me tannaient pour y aller et c’est comme ça qu’ils m’ont convaincu. Je ne voulais pas jouer à la base, je voulais juste manger gratuitement en les regardant jouer. Et puis voilà, je suis tombé dedans. »

Ambiance de ouf

Ces jeunes avec qui je discute sont élèves dans une classe de cinquième d’un lycée technique de Liège. Il y a dix filles et huit garçons de 18 ans et plus. Aucune des filles ne joue. Tous les gars ont déjà cédé à la tentation. Le plus souvent au BetFirst ou au Ladbrokes entre potes. De préférence lors de grands matchs de football, Champion’s League ou affiches des championnats anglais et espagnols. Et des affiches, il y en a quasiment toutes les semaines.

« On peut parier sur tout, Monsieur. Sur tout. Si on sent qu’un joueur est nerveux, on peut parier qu’il va prendre une carte jaune. Si un joueur est chaud de la tête, on peut parier qu’il va marquer sur corner. On peut parier sur un but à telle minute, le score à la mi-temps, tout, Monsieur, tout. Au BetFirst, il y a plein de bornes où on peut jouer. Sur l’écran, il y a tous les sports que vous voulez, tous les championnats de tous les pays. Tu paries avec du liquide ou avec ta carte. Quand il y a des gros matchs, on parie tous dessus. Ça change la façon de regarder. Ça rend la partie plus excitante. Les gars crient. Y a une ambiance de ouf. »

Il suffit de se pencher sur une machine dans un centre de paris sportifs pour constater le nombre ahurissant de paris possibles. Pour chaque pari, le gain potentiel est indiqué sur l’écran et on se rend vite compte qu’on gagne potentiellement bien plus si on parie sur une carte jaune ou sur plusieurs résultats combinés que si on parie simplement sur la victoire d’une équipe. Ces paris permettent de maximiser les profits des bookmakers de par leur faible probabilité de gains.

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Lucile Germanangue. CC BY-NC-ND

Gagner le pactole

Dans la classe, les filles n’ont pas grand-chose à dire, mais les gars, eux, sont lancés. Ils racontent mille anecdotes sur des amis qui ont raté le pactole à cause d’un pari trop tardif ou parce qu’au dernier moment, ils n’ont pas osé… Malik se rappelle un gars de son quartier qui a « eu les couilles » de miser gros et a gagné 10 000 euros.

Louisa intervient. « Lui il a gagné, mais il y en a combien qui perdent ? Franchement, à quoi ça sert de jouer ? De toute façon, même si tu gagnes à un moment, à la fin c’est sûr, tu perds tout. Pourquoi perdre son argent pour rien ? En plus, la religion l’interdit. »

Les gars acquiescent. Pour ces jeunes dont les parents sont originaires de Turquie, du Maroc ou d’Afrique subsaharienne, le jeu est vécu un peu comme une honte sociale, à laquelle s’ajoute un interdit religieux. Gare à eux si la famille ou le voisinage apprennent qu’ils sont « tombés dans le jeu ».

« Un voisin m’a vu entrer au BetFirst. Je faisais super attention pourtant… Il l’a dit à mon père. On a eu une discussion d’homme à homme. Il m’a dit que j’avais fait une erreur, mais que je ne devais pas en faire deux. Depuis, j’ai tout arrêté. » Moussa n’est pas d’accord avec Ali.

« Dis la vérité ! Il n’y a même pas deux semaines, v’là que je le vois entrer au BetFirst et jouer des cinq euros à chaque coup. Il a gagné, hein, de grosses sommes en plus, mais demandez-lui maintenant “elles sont où, les grosses sommes ?”. »

« C’était pas des grosses sommes. J’ai juste gagné des 300-400 euros, mais à chaque fois c’est parti en fumée. »

« Au lieu de les garder et de faire quelque chose de bien avec. »

« Qu’est-ce que tu veux faire avec 400 euros ? Moi je voulais gagner le pactole. »

« Les 10 000 euros du gars du quartier ? »

« Plus que ça. »

Il faut prendre des risques pour gagner gros. Mohamed Henni, youtubeur marseillais très populaire dans la jeunesse, en Belgique ou en France, et bien connu pour détruire sa télé à chaque fois que le résultat d’un match ne lui convient pas, le répète à longueur de messages qui accompagnent ses gros paris : « Vous n’ prenez jamais de risques et après vous vous plaignez que votre vie c’est de la merde. »

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Lucile Germanangue. CC BY-NC-ND

« Tu as le goût du risque ?… BetFirst, pas pour les petits joueurs », les spots de pub de la société de paris sportifs sont faits pour toucher une jeunesse qui valorise ce storytelling du mec qui se démarque par son audace et s’en voit récompensé. Il n’est pas inutile de préciser que les sociétés de paris sportifs tirent profit de ces paris à grosses cotes. Sur la borne du BetFirst, on fait miroiter des gains bien plus élevés si on mise sur le Petit Poucet ou si on combine plusieurs matchs sur un même pari. Des messages et des promotions apparaissent sur l’écran pour vous y encourager. Une armée de statisticiens ayant accès à de grosses banques de données des résultats passés et à tout un tas de variables (composition d’équipes, état de forme,…) ont veillé à ce que la très grande majorité des coups de folie soient perdants.

14 équipes sur 18

Cela va donc être compliqué d’être plus malin qu’une industrie qui pèse économiquement plus gros que le cinéma et la musique réunis. Un secteur économique qui a massivement ciblé la jeunesse urbaine et populaire et qui déploie des moyens de marketing colossaux pour augmenter le nombre de parieurs. C’est aussi une véritable appropriation de la passion pour le football qui s’opère. Dans un rapport d’août 2019, la Commission des jeux de hasard note que « 14 des 18 équipes participant aux play-offs comptent donc au moins un opérateur de jeux de hasard ou de paris parmi leurs sponsors ».

On retrouve l’image des sites de jeu sur les panneaux publicitaires, sur les vareuses des équipes du Standard de Liège (Circus a succédé à Unibet) ou de l’Antwerp (BetFirst), dans des spots télévisés à la mi-temps des matchs, sur les réseaux sociaux via des messages personnalisés qui offrent jusqu’à 200 euros pour parier.

Ce marketing agressif porte ses fruits et les entreprises du secteur voient leurs chiffres d’affaires exploser (2 milliards d’euros en 2019) et le nombre de parieurs s’envole, notamment chez les plus jeunes. Et ce n’est pas sans conséquences. Le centre de consultation médico-psychologique Confluences et la clinique du jeu Brugmann constatent, sur les cinq dernières années, une augmentation du nombre de jeunes (moins de 30 ans) qui développent des problèmes vis-à-vis du jeu.

Les dégâts psychologiques, financiers et sociaux liés au développement des jeux d’argent ont incité le pouvoir politique à réagir. Alors que le Conseil de la santé préconise depuis 2015 une interdiction pure et simple de la publicité pour les jeux de hasard, le ministre de la Justice (et vice-Premier) Vincent Van Quickenborne a écrit un arrêté royal en voie de promulgation la limitant drastiquement.

« La normalisation des jeux de hasard au sein de la société a conduit à ne pas prendre conscience que ces jeux sont potentiellement dangereux, avance le ministre. Cela est bien sûr dû à l’omniprésence de la publicité pour les jeux de hasard. Jouer à des jeux de hasard est présenté comme une activité normale, un loisir. Cette activité est présentée comme allant de soi, presque aussi normale que de manger un hamburger pendant un match de football. Mais ce n’est pas le cas, car elle est potentiellement dangereuse. »

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Lucile Germanangue. CC BY-NC-ND

Quatre Ice Tea pour 50 euros

Ali est d’accord avec Van Quick. « Il y en a trop qui essaient de nous manipuler. C’est difficile de garder tout le temps la tête froide. » Les bookmakers ne sont pas les seuls à vouloir vider les poches de la jeunesse. Les casinos se positionnent aussi pour pouvoir renouveler leurs publics vieillissants. Les machines à sous imitent le design des jeux vidéo tandis que le poker est popularisé via de grands tournois ouverts à tous, des retransmissions à la télévision et des joueurs qui accèdent au vedettariat. Les casinos organisent aussi des soirées brochettes géantes ou boulets-frites à prix modiques dans des formules incluant des crédits pour jouer (casinos de Dinant et de Spa). C’est ainsi qu’Ali a été attiré. Par l’estomac.

« J’ai mangé et j’ai bu gratuitement. Mais au bout de quatre Ice Tea, t’en as marre. Je regardais les autres jouer et, à un moment, j’ai craqué. J’ai changé 50 euros et, pfffuit, perdus en moins de deux. Ils sont entrés dans ma tête. »

« Le casino, ce n’est pas interdit aux moins de 21 ans ? »

« À Maastricht, tu peux entrer quand tu as 18 ans. C’est pour ça que t’as plein de Liégeois de notre âge qui y vont. »

Malgré les avertissements des filles, je me rends donc au casino Holland de Valkenburg qu’Ali m’a indiqué. Il se situe à 30 minutes de Liège, près de Maastricht. Le bâtiment majestueux situé au sommet d’un mont impressionne avec ses énormes portes tournantes comme dans les grands hôtels. Je donne ma carte d’identité à un type très souriant qui me la rend avec une carte du casino à mon nom et me souhaite bonne chance en français. Rien à payer. Me voilà dans le ventre de la bête. Ça brille. Ça scintille. Ça drelingue du côté des machines à sous. La moquette est épaisse. Les sièges sont confortables. Nœuds pap, pantalons et gilets assortis pour le personnel. Casual pour les clients. Les softs et boissons chaudes sont gratuits et à volonté pour les détenteurs de carte de fidélité. Plutôt agréable le septième cercle de l’enfer promis par les lycéennes. Je remarque quand même que l’heure n’est indiquée nulle part et qu’il n’y a pas de fenêtres. Un point pour Satan. Les machines à sous sont d’un côté. La roulette et le Black-jack de l’autre. Et, un peu à part, les tables de poker où se retrouvent les aristocrates du jeu.

Je me rapproche des tables de roulette. Une table à 10 euros la mise et les deux autres à 5 euros. On y parle principalement français. Les clients comme les croupiers qui leur répondent. Et ça joue gros. Je n’ai jamais vu autant de billets de cent euros réunis. Des dizaines qui sont jetés nonchalamment par les joueurs vers les croupiers qui les convertissent aussitôt en jetons tandis que les billets s’évanouissent aussitôt dans une fente. Toutes les deux-trois minutes, la bille est envoyée, mais ça ne suffit pas à certains qui jouent simultanément sur les trois tables. Des écrans renseignent sur l’historique des numéros qui sont sortis. Un écran avec un décor glaciaire vous indique les numéros qui ne sont pas sortis de la soirée. Un autre représentant des flammes indique les numéros sortis à plusieurs reprises. Le casino encourage ainsi le sophisme de Monte-Carlo qui nie l’indépendance des événements. « Si ce numéro n’est pas sorti depuis le début, il y a de fortes chances qu’il sorte maintenant », nous dit notre cerveau en dépit des évidences mathématiques. À l’inverse, si ce numéro est chaud, quelque chose, quelque part, influence les choses et fait que la bille s’arrête dessus sans arrêt. Je trempe un doigt dans le sophisme de Monte-Carlo et choisis mentalement parmi les numéros glacés celui sur lequel la bille va s’arrêter. J’entends un groupe de trois jeunes francophones qui jouent au même jeu que moi. Arthur, Steve et Léo ont 18 ans et viennent de Liège. Et, pour l’instant, ils ne font que regarder.

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Lucille Germanangue. CC BY-NC-ND

Ciné et croupiers

Yanis et Atman, eux aussi, viennent de Liège. Ils jouent au Black-jack. Un jeu de cartes où on joue contre le casino. Le but du jeu est de se rapprocher ou d’égaler 21 avec des cartes de différentes valeurs. Si on dépasse, c’est le casino qui gagne. En cas d’égalité, c’est le casino qui gagne. Nos deux Liégeois gagnent quelques parties. Et en perdent un peu plus. Atman veut se refaire, il double les mises. Sa pile se réduit et se volatilise sur un dernier coup où il a tenté le diable. Je les retrouve devant des machines à sous.

Tous les deux ont 18 ans. Ils ont découvert le monde du casino pendant des vacances en Espagne et ça leur a bien plu. Ils viennent à Maastricht une ou deux fois par mois. C’est leur petite sortie. Ils me désignent des personnes qui jouent à la roulette. « On n’est pas accros comme eux qui dépensent des centaines d’euros. Nous, on prend juste 50 euros pour jouer, pas plus. Comme si on se faisait un cinéma. »

La première fois, ils étaient un peu intimidés par les croupiers ; alors, ils se contentaient de regarder ou de jouer aux machines à sous. Puis ils se sont encouragés l’un l’autre avant de se lancer à la table de Black-jack. Peut-être un jour la table de poker, mais ils ne se sentent pas encore de taille. Durant la discussion, Yanis ne lâche pas des yeux sa machine à sous qu’il abreuve des vingt euros de jetons qu’il s’est résolu à retirer en plus des 50 euros. Parce que, si on ne joue pas, on s’ennuie.

Du côté des machines à sous, des séries de visages fermés qui appuient machinalement sur des touches et qui n’expriment aucune joie lorsqu’ils gagnent et que les pièces tombent. Elles sont simplement ramassées et réintroduites dans les fentes prévues à cet effet.

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Lucile Germanangue. CC BY-NC-ND

Arthur, Steve et Léo sautent le pas. Ils vont, eux aussi, changer leurs 50 euros. La joie, l’adrénaline qu’ils ressentent transpirent à 20 mètres, là où je les observe. Ils s’attablent à la roulette. Léo et Arthur décident de miser ensemble. Steve garde son indépendance. Léo veut rester raisonnable et miser petit à petit. Arthur mise avec lui mais pose aussi ses propres jetons sur le tapis. Il les dispose au croisement de quatre numéros. Ça lui réussit. Huit fois sa mise. Plusieurs fois. La croupière le flatte. Encore gagné. Il rosit de plaisir. Steve perd tout. Il va changer 50 nouveaux euros et se dirige vers la table de Black-jack qui propose une mort un peu plus lente. Visage fermé, petits gestes, c’est reparti pour l’hypnose. Arthur continue à la roulette où il multiplie les combinaisons. Léo fait des va-et-vient entre ses deux amis. À chaque fois la même question : « T’en es à combien ? » Arthur est monté jusqu’à 500 euros et maintenant c’est le temps de la dégringolade. Il veut se refaire et dégringole plus bas. Tout en bas. « J’ai perdu que 50 euros en fait. C’est ce que j’avais prévu », se ment-il à lui-même. C’est perdu pour Léo qui a finalement lâché les quelques jetons qui lui restaient sur un rouge glacé tandis que le noir s’enflammait six fois d’affilée. Steve aussi est rincé. Les trois amis continuent un moment de regarder les liasses de billets continuellement déposées sur la table. Un gars dépose 300 euros et file aussitôt pour suivre son pari trois tables plus loin. La croupière me tend les jetons en échange. Ce n’est pas à moi, Madame. Les jeunes rigolent de la situation. Elle repose les billets sur la table. Orphelins pendant cinq bonnes minutes. Le gars revient finalement et les échange contre des jetons. Perte de sens, perte de valeur.

Temps d’en finir

Le jeu au casino représente moins de 15 % du total du jeu en Belgique, mais c’est le parfait laboratoire pour observer les pièges cognitifs et le pouvoir d’attraction que peuvent avoir les jeux de hasard sur la jeunesse. Pas que la jeunesse d’ailleurs. Quatre heures après avoir poussé les énormes portes tournantes, je dois bien avouer que je suis tenté de mettre un petit billet sur le rouge qui n’est pas sorti depuis six tours. Où est-ce que ça me mènerait ? Un petit plaisir récréatif comme un autre. Ou bien le doigt dans un engrenage. Il est temps pour moi de rentrer.

Il est 2 heures du matin, Yanis et Atman sont toujours devant les machines à sous tandis que Steve, Arthur et Léo se dirigent vers la sortie. Rentrés chez eux, ils ne seront pas à l’abri de la tentation. Un smartphone, une application, une carte de crédit et on peut jouer 24 h/24. Le chiffre d’affaires des casinos en ligne est cinq fois plus important que celui du casino en dur.

Bombe à retardement.

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  1. Le propos est très argumenté dans La fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, Thomas Amadieu.

  2. Chiffre avancé par le Ministre Van Quickenborne le 9 mai 2022.

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