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La voyageuse qui reste

Lieve Joris

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Lieve Joris et Boubacar Traoré

Malik Sidibe. Tous droits réservés.

Lieve Joris, l’une des grandes figures de la non-fiction contemporaine, a mis en place une méthode de travail et d’écriture : passer du temps, beaucoup de temps, avec des êtres humains croisés en route. Sonder leurs destins pour mieux raconter la grande histoire. Nous lui avons demandé si elle avait un peu de temps à nous consacrer…

Quand elle était enfant, Lieve Joris passait des heures chez sa grand-mère en face de la maison familiale, à Neerpelt, bourgade de la Campine flamande. Elle profitait « du calme et de l’ordre » qui régnaient chez « bomma ». À quelques mètres, un père fonctionnaire, souvent dépassé, et une mère qui avait donné vie à neuf enfants, dont une fille trisomique, tentaient de maintenir le radeau familial à flot. Lieve, la cinquième, scrutait le tumulte, souvent causé par Fonny, le troisième, être solitaire et rebelle qui allait finir par se brûler les ailes. Fou de musique, porté par le vent des années 60, Fonny transforma l’air saturé de valeurs chrétiennes qui enveloppait cette famille nombreuse. Avant de tomber dans le cannabis, l’alcool, les relations toxiques, le speed et l’héroïne.

Dès ses 18 ans, à l’aube des années septante, Lieve veut aller voir ailleurs. Elle part étudier à Louvain, séjourne aux États-Unis, où un homme, Kamal, artiste, mi-amoureux, mi-mentor, lui dit de croire en son talent et d’oser manipuler les mots. Aux Pays-Bas, elle devient journ­a­liste, tendance long cours. Se frotte au Proche-Orient, bifurque au Congo, sur les traces d’un oncle missionnaire dont elle déviera rapidement (Mon oncle du Congo, 1987). Une méthode s’installe chez celle qui deviendra l’une des figures de la non-fiction contemporaine : passer du temps, beaucoup de temps, avec des êtres humains croisés en route. Sonder leurs destins pour mieux raconter la grande histoire. Qu’ils s’appellent Hala, une amie syrienne en liberté surveillée (Les Portes de Damas, 1993), Kar Kar, chanteur de blues en plein doute (Mali Blues, 1996), ou Assani, haut gradé congolais qui luttera pour et contre les Kabila (L’Heure des rebelles, 2006).

Tout ce travail sur le terrain des autres va l’amener, enfin, à creuser le sien. Fonny, paru en 2019, dresse l’épopée de sa propre famille, déglinguée mais chargée de vie. Dans sa maison d’Amsterdam, avec son escalier en pente raide et sa vue sur le canal, Lieve Joris partage sa vie avec Marek, son compagnon depuis quarante-trois ans. Dans le bureau, une photo de Fonny, guitare en main. « Il était encore bien, à ce moment-là. »

Sur les murs de la cuisine et de la salle à manger, des tableaux de peintres populaires congolais, dont deux que j’ai la chance de connaître, Chéri Chérin et Botalatala (de lui, j’ai d’ailleurs exactement la même toile, La cuisine congolaise). Elle prend de leurs nouvelles. Marek, persuadé qu’un journaliste belge aime forcément la viande, a acheté du saucisson fumé. La table est prête. Du houmous syrien, du fromage hollandais, du pain plat, du thé au gingembre. On démarre par le plat de résistance : les histoires de famille.

MÉDOR : Avec un personnage comme Fonny, beaucoup de familles auraient éclaté. Comment la vôtre a-t-elle tenu le coup ?

Lieve Joris : Malgré les difficultés, il y avait beaucoup d’amour. Je le sens encore aujourd’hui. Quand j’ai écrit le livre, j’appréhendais un peu la réaction de mes frères et sœurs, même si j’ai changé leurs noms. Ils étaient là pour la présentation à Passa Porta (librairie à Bruxelles, NDLR). Je voulais qu’ils viennent. Leurs amis, des vieux voisins du village de mon père, des gens de 85 ans et plus, étaient venus. Ils ont senti que ce livre n’était pas du linge sale que j’étalais. Qu’on pouvait s’y reconnaître.

Le livre n’épargne personne, même pas vous. Comment vos frères et sœurs l’ont-ils pris ?

Une de mes belles-sœurs a dit : « Ça, c’est une version légère de l’histoire. Ce qui s’est passé est beaucoup plus grave que ça ! » L’écriture met un film adoucissant sur le réel. Et je n’avais pas de comptes à régler. Je suis la cinquième de ma famille : une bonne place pour observer. J’ai toujours essayé d’être celle qui réconcilie.

Votre sœur trisomique a joué un rôle de ciment durant les années de bourrasque.

Le troisième enfant était Fonny, face à qui il fallait toujours faire gaffe. Et il y avait la septième, Hildeke, l’enfant qui n’avait jamais fait de mal, qui n’avait pas de jugement sur les autres. Quand je la revoyais, elle ouvrait toujours ses bras. Il fallait s’en occuper, la protéger. Quand Fonny faisait du grabuge, on cherchait toujours Hildeke pour qu’elle ne soit pas touchée, qu’elle n’entende pas. Par ce qu’ils incarnaient, Fonny et Hildeke m’ont bien équipée pour me rendre dans des zones de conflit.

Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire sur votre famille ?

Quand je suis partie en Chine pour écrire Sur les ailes du dragon (livre sur les liens entre l’Afrique et la Chine, sorti en 2013, NDLR), j’étais confrontée aux limites de ma démarche, notamment parce que je ne parlais pas le chinois. Quand ma sœur Hildeke est morte en 2014, j’ai su que le moment était venu pour écrire une histoire plus proche de moi. Désormais, les quatre personnages principaux de ma famille étaient morts : mes parents, Hildeke et Fonny.

Comment avez-vous procédé ?

À la mort de mon père, mon grand frère Rik (un prénom d’emprunt, NDLR) m’a dit : « C’est normal que ce soit toi qui prennes les archives de la famille. » Elles étaient dans mon grenier depuis sept ans. J’ai classé les documents, lettres, photos durant six mois. Je suis retournée plusieurs fois à Neerpelt, où je me suis sentie en paix avec l’univers de mon enfance. J’ai lu le journal de mon grand frère pour sentir sa détresse. Même s’il était souvent méchant, il était en moi, il m’a beaucoup appris. Nous avons tous de l’empathie pour ceux qui ne trouvent pas leur chemin dans la vie.

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L’oncle du Congo de Lieve Joris dans sa mission.

Inconnu. Tous droits réservés

J’ai vite compris qu’il fallait démarrer par la scène à l’hôpital, après que Fonny a percuté un arbre en voiture, sous l’influence de la drogue, en 1992. Il est dans le coma, on parle entre nous et on l’observe. Et puis il se remet à bouger. Cette scène recouvre 90 % de la réalité vécue. Il y a une expression qui dit : il faut vaincre la pudeur par le style. C’est ce que j’ai tenté de faire. Tout ce que j’ai écrit avant a été un exercice pour pouvoir écrire sur ce qui est à l’intérieur de moi. Je suis toujours étonnée par ces jeunes écrivains dont le premier livre traite de leur famille. Moi, sans distance, je n’aurais pas pu le faire. D’ailleurs, dans Fonny, je fais toujours des détours. Je parle des autres pour parler de moi-même.

Quand avez-vous compris que vous deviez quitter Neerpelt et votre famille ?

C’est le vent des années 60 qui a permis cela, et la découverte de Winter Lady de Leonard Cohen. [Elle lance le premier couplet, par cœur.]

Trav’ling lady, stay awhile (Toi, la voyageuse, reste un peu) / Until the night is over (Jusqu’à la fin de la nuit) / I’m just a station on your way (Je ne suis qu’un arrêt sur ton chemin) / I know I am not your lover (Je sais que je ne suis pas ton amoureux).

C’est la chanson qui m’a permis de partir. Quelqu’un te dit que tu vas sur la route, que tu es juste de passage. Qu’il ne faut pas rester, se marier, porter des collants et une robe, avoir des enfants. Jusqu’à très tard, ma mère m’a dit : quand arrêteras-tu de travailler pour te poser ? Me poser, pour elle, c’était pour avoir des enfants.

À 18 ans, vous avez vécu à Louvain dans une communauté inspirée de la contre-culture américaine. Un jour, votre mère vient klaxonner devant la maison, alors que vous êtes en couple avec un homme marié qui prône l’union libre. Elle voulait vous récupérer.

Et elle n’y est pas parvenue. Elle a dû accepter que je fasse mon chemin de vie. J’étais indépendante financièrement, je cueillais des fraises et accumulais des petits boulots. Comme je ne leur demandais pas d’argent, je ne devais pas faire ce que mes parents voulaient de moi : rester en Flandre, me marier, faire des enfants. En relisant les notes de mon voyage aux États-Unis, quand j’avais 20 ans, j’étais encore accrochée à ma famille. Pourtant, après, à chaque retour de voyage, je me disais : « Il faut repartir, il ne faut pas qu’ils me récupèrent. »

Vous avez commencé à écrire dans le journal des étudiants de l’école de journalisme d’Utrecht. Là, un de vos professeurs vous a dit : « Va voir ce qui se passe dehors au lieu de regarder en toi. »

L’école de journalisme, c’était trois ans pour savoir où on voulait aller, et si c’était vers l’écriture, quel genre d’écriture. Je n’avais pas d’éducation littéraire. Un vieux professeur nous enseignait Multatuli (écrivain néerlandais auteur du livre-pamphlet Max Havelaar, sur l’exploitation coloniale dans les Indes orientales, NDLR). J’ai découvert le nouveau journalisme avec Truman Capote, Norman Mailer, mais j’ai surtout appris le métier lors d’un stage à l’hebdomadaire Haagse Post. Après, j’y ai fait de longs reportages, qui prenaient jusqu’à six semaines. Je suis partie en Irak avec une cinéaste néerlandaise pour assister à une conférence. J’y ai rencontré le personnage de mon livre Les Portes de Damas, dont le mari a été emprisonné par le régime El-Assad parce qu’il était communiste. Je ne suis pas revenue aux Pays-Bas directement, je l’ai suivie en Syrie.

Au retour, vous allez rencontrer l’un de vos mentors, le journaliste écrivain polonais Ryszard Kapuściński, témoin des grands tumultes du XXe siècle.

À la rédaction, on m’a dit : « Hé, toi, qui pars bientôt en Afrique, y a cet écrivain qui vient. » Les Pays-Bas ont toujours traduit beaucoup de littérature de non-fiction et Kapuściński venait pour présenter son livre sur la cour de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié (Le Négus, qui évoque aussi, en filigrane, l’effondrement de la Pologne communiste, NDLR). Au bout de trente minutes d’interview, il me dit :

« - Bon, on y va ?

- Où ?

- Je dois faire des achats. Je dois rapporter des lampes, des oranges, des collants pour dames. »

C’était la crise en Pologne, il s’était engagé à ne pas rentrer les mains vides. Peu après, il m’a dit ceci : « Quand tu iras au Congo, dors dans les missions, tu y trouveras toujours un lit. »

Un autre de vos modèles, l’écrivain britannique V.S. Naipaul, a abandonné le roman, car il ne suffisait plus, selon lui, à rendre compte du XXe siècle. Comment l’avez-vous rencontré ?

J’ai découvert Naipaul avec son livre À la courbe du fleuve (qui raconte la transformation d’un pays sans nom qui fait penser au Congo postcolonial, vue par un marchand indien déraciné, NDLR). Je savais que c’était un monsieur très compliqué. Je ne voulais pas lui parler juste une heure dans un hôtel, pendant la promotion d’un livre à Amsterdam. Il a accepté que je vienne le voir à Trinidad, où il était né.

Il était autant adulé que haï.

C’était un homme traumatisé et traumatisant. Mais c’est bien de rencontrer en vrai les gens que tu admires de loin. On est allés ensemble à un mariage dans sa famille. Il pleuvait. Quand nous sommes arrivés, il m’a demandé :

« - Tu n’as pas peur ?

- Peur de quoi ?

- Les gens peuvent être tellement grossiers. À Bombay, j’ai dû me rendre un jour à une fête. Quand je suis arrivé, j’ai eu tellement peur que j’ai demandé au taxi de faire demi-tour. »

Ce soir-là, au mariage, un vieux monsieur indien lui a dit : « C’est regrettable que vous soyez sans cesse écarté pour le prix Nobel. » Tu rentres chez toi et on aime te faire sentir qu’on n’est pas impressionné puisque tu n’as pas encore eu le Nobel. Naipaul était quelqu’un de profondément colonisé, qui a toujours été en compétition. Quand il a enfin eu le prix Nobel, j’ai été heureuse pour lui. Mais quand un homme comme lui rentre dans un taxi à Londres, il a toujours sa tête d’Indien. Il se sentira toujours petit.

En janvier 2021, lors de l’investiture de Joe Biden, une jeune poétesse afro-américaine, Amanda Gorman, a déclamé un poème, The Hill We Climb. Aux Pays-Bas, un éditeur, Meulenhoff, a choisi de confier la traduction à Marieke Lucas Rijneveld, écrivaine non binaire blanche, lauréate du fameux International Booker Prize. Une chroniqueuse, Janice Deul, a contesté ce choix, demandant pourquoi une jeune autrice noire n’avait pas été choisie, ce qui a lancé une polémique mondiale. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas oublier qu’Amanda Gorman, descendante d’esclaves, a été choisie après une année terrible aux États-Unis, avec le mouvement Black Lives Matter. Le choix était symbolique et il aurait peut-être été galant de choisir, alors qu’on cherchait une traductrice, une jeune femme noire. Le lendemain de la déclamation du poème, la poétesse Lisette Ma Neza, d’origine rwandaise et qui vit en Belgique, a répondu à Gorman par un poème en disant : « Nous sommes elle. Nous sommes ici. Nous avons été entendues. » Mylo Freeman, une autrice et illustratrice de livres pour enfants, noire elle aussi, a écrit que l’enfant a besoin de miroirs et de fenêtres. Aujourd’hui, les enfants noirs sont obligés de regarder par la fenêtre ce que les Blancs font. Amanda Gorman a permis aux jeunes noirs de se voir dans le miroir. Et, là, quelques jours après, on brisait le miroir en choisissant quelqu’un qui n’était pas semblable à Gorman.

Comment expliquer le choix de l’éditeur ?

Il paraît que les agents d’Amanda Gorman ont voulu quelqu’un d’internationalement connu ici, pensant que c’était ça qui allait donner la plus grande résonance au poème avant de changer de position. Mais on devrait peut-être aussi donner la chance aux enfants et aux adultes blancs de regarder par la fenêtre.

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Avec des réfugiés hutus sur un aff­luent du f­leuve Congo, entre Bokote et Mbandaka (1997).

inconnu. Tous droits réservés

Dans vos livres, vous ne portez pas de jugement. En 1985, vous faites Anvers-Matadi en bateau, avec des Belges qui multiplient les propos racistes sur les Zaïrois.

J’avais été dans des homes belges rencontrer d’anciens colons auparavant. Je reconnaissais donc ces propos et n’étais pas surprise. Ce qui était intéressant, c’est qu’en pleine mer, entre une Belgique qu’ils ne connaissaient plus et un Zaïre qui n’était plus le leur, ces Belges ont révélé leur véritable personnalité. Tous n’étaient pas ainsi, il y avait un prêtre et un docteur qui étaient différents. Quand mon éditeur français a commencé à lire Mon oncle du Congo, il était horrifié. Je décrivais ce que j’avais entendu et observé. Je n’étais pas d’accord avec eux mais ce n’était pas à moi de les juger.

Arrivée à Kinshasa, vous voulez vite fuir les missionnaires et les expatriés et partez vers l’intérieur du pays. De livre en livre, vous semblez vouloir entrer de plus en plus dans le cœur du Congo.

Aller au Congo, ce n’est pas aller à Kinshasa. Il faut se rendre à l’intérieur et mettre son corps à l’épreuve. Dans Danse du léopard, mes bagages sont pillés à l’arrivée. C’est bien. J’ai perdu quelques plumes, je vais pouvoir mieux comprendre ceux qui ont tout perdu. Mais j’ai un privilège : quelqu’un en Europe va me ravitailler. Je me suis une fois retrouvée dans un avion dont le train d’atterrissage ne sortait pas. J’étais debout, je regardais par la fenêtre. J’étais très calme. Je me suis dit : « Ça y est, tu as voulu être là. » Pour avoir la légitimité d’écrire, il faut avoir vécu tout ça.

Dans Sur les ailes du dragon, un des personnages, Shudi, vous parle de la mort de son père, alors qu’il n’en parle jamais à Shawn, son meilleur ami. Shawn vous dira que c’est parce que vous menez des « conversations de train ».

J’ai remarqué que peu de gens résistent à la rencontre avec quelqu’un qui s’intéresse vraiment à leur histoire. Les gens ont besoin de se révéler. Ils peuvent s’ouvrir dans un train à un inconnu, car ils ne le reverront jamais. Mais mes « conversations de train » peuvent se transformer en une relation qui dure des années.

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Dans une mine de cuivre à Kolwezi (1986).

Inconnu. Tous droits réservés

Comme avec ce rebelle, qui va aider Kabila père à renverser Mobutu, avant de se rebeller contre le nouveau régime. Vous l’avez suivi sur six années, de 1998 à 2004, qui donneront vie à L’Heure des rebelles. Que risque-t-on quand on rentre dans une telle proximité ?

Il faut savoir quand et comment quitter le personnage principal d’un livre. Il faut quitter avant que les événements ne se répètent, quand il y a encore un mystère. Pour savoir comment Assani était devenu rebelle, j’ai été au campus de Butare, au Rwanda, où il avait étudié. Un de mes contacts était très méfiant et peureux. Durant l’entretien, il regardait sans cesse par-dessus son épaule. J’ai dû demander un visa pour pouvoir quitter le pays par l’aéroport de Kigali. Le service d’immigration a gardé mes papiers car je voyageais dans la région avec un laissez-passer spécial. Je me sentais tout d’un coup comme un papillon qui s’était approché trop près de la lumière d’une bougie. J’étais sur le point de me mettre en danger et je risquais de mettre en danger le rebelle. Le temps était venu de partir, j’allais devoir traiter les énigmes du rebelle en écrivant.

A-t-il voulu relire ?

Je suis partie au Congo avec la dernière version de la traduction. Il lisait des biographies de grandes personnalités militaires et des livres sur l’art de la guerre mais ne savait pas ce que c’était la littérature. Quand Assani a commencé à lire, il était avec sa deuxième femme et ses six enfants dans sa maison. Il m’a appelé en disant : « Mais tu veux me faire tuer ? Qui s’occupera de mes enfants après ma mort ? »

Comment l’avez-vous convaincu de ne pas retirer ses propos ?

Je lui ai dit : « Arrête, lis d’abord jusqu’au bout. » Puis Mwepu, l’un de ses amis, général lui aussi, mais plus lettré, a lu. La dernière session s’est faite par Skype, avec eux deux, car j’étais déjà rentrée à Amsterdam. Assani disait tout le temps : « À rayer ». Quand je disais non, il prenait son téléphone et m’appelait. Je lui ai dit : « Tu n’es pas un ange, et, si je te présente comme un ange, personne ne me croira. » Son ami Mwepu comprenait, c’est lui qui m’a appelée finalement en disant : « Vas-y. »

En 2007, vous parliez dans L’Express de votre « marge de mensonge ». Une manière d’accommoder le réel sans tricher pour mieux immerger le lecteur, notamment en rassemblant plusieurs personnages en un seul.

Il ne faut pas oublier qu’on est en train d’écrire. Je mets des choses en scène, c’est romanesque. Quand j’écris sur Kar Kar (le chanteur malien Boubacar Traoré, dans Mali Blues, NDLR), je le connais par cœur, car j’ai vécu chez lui pendant des mois. Je sais comment il pense, comment il parle. Dans mon prochain ouvrage, il y aura ce moment où mon papa, atteint de démence, vient d’arriver en maison de retraite et me dit : « Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Je ne sais pas. »

Il l’a peut-être dit à quelqu’un d’autre que moi, mais je mettrai cette phrase à un moment où, le soir, je le quitte. Un jour, je discutais avec l’auteur Redmond O’Hanlon, qui était parti au Congo-Brazzaville à la recherche d’un monstre légendaire (pour O’Hanlon au Congo, NDLR). Je lui ai demandé si les gens lui avaient vraiment dit tout ce qu’il y avait dans son livre. Il m’a répondu : « De toute façon, ils auraient pu le dire ! »

Avant que nous ne commencions cette interview, vous avez dit que les longs séjours au Congo, c’était fini.

C’est, entre autres, parce qu’il y a des voix fortes comme celles de Fiston Mwanza Mujila et Sinzo Aanza. J’ai plutôt envie de lire ce qu’ils ont à dire sur leur pays. J’ai écrit toute ma vie, je ne veux pas continuer jusqu’à 87 ans comme certains écrivains. Je ne veux pas juste vivre pour écrire. Quand je vais en Pologne avec mon compagnon Marek, avec qui je suis en couple depuis l’âge de 24 ans, on fait toujours la même promenade dans la forêt autour de la maison de ses parents. Il y a des petites chutes d’eau au bout. On mange une glace, même pas une bonne glace. En cours de route, il me parle de son passé. Il a fui la Pologne communiste et a été accueilli aux Pays-Bas comme réfugié. Il est retourné assez tard en Pologne mais, quand il y revient, il comprend mieux ce qui lui est arrivé. Une fois, je me suis dit : « Je peux juste écouter son histoire, je ne dois pas écrire là-dessus. » Quelle chance !

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inconnu. Tous droits réservés

Chose impensable il y a quelques années : des femmes déclarent publiquement qu’elles ne désirent pas d’enfants. Quand avez-vous su que vous n’en vouliez pas ?

Dès l’âge de 15 ans. Je vivais dans une grande famille et je me suis dit : « Si tu veux prendre de la vitesse, un enfant va te ralentir. » En plus, tu ne pars pas six mois au Congo si tu as un enfant. Heureusement, Marek ne voulait pas fonder de famille non plus. Mais j’ai beaucoup de neveux et de nièces, et mon appartement leur est ouvert. Je n’ai pas de regret. J’assume totalement. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

La suite, c’est quoi ?

Mon prochain livre ne sera pas un gros livre. On dit qu’un train peut en cacher un autre. J’écris maintenant sur les années après la mort de Fonny. Sur comment on a pris soin de papa quand il a vieilli, et sur les dernières années avec Hildeke. Nos voyages en Espagne, en Estonie. Je crois que ce sera un livre réconciliant. Je n’en suis qu’au début, mais il vit déjà.

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