La fatigue des MACCS

Quatre enquêtes dévoilent la pénible formation des médecins assistant·es

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Karim Douïeb/Jetpack.ai. CC BY-NC-ND.

Le Comité interuniversitaire des médecins assistant·es candidat·es spécialistes (CIMACS) a récolté durant plusieurs mois les témoignages de nombreux MACCS. Ceux-ci révèlent les failles d’une formation médicale qui épuise et où l’encadrement est déficient. Médor vous propose les enseignements de ces enquêtes, en datavisualisation.

Entre septembre et novembre 2020, en pleine crise COVID et alors que les soignant·es endurent des horaires débordants depuis des années dans les hôpitaux belges, le CIMACS (Comité Interuniversitaire des Médecins Assistants Candidats Spécialistes, un organe qui vise à défendre ces derniers) fait tourner quatre questionnaires au sein des médecins assistant·es (médecins PG ou MACCS).

L’objectif du CIMACS est de prendre le pouls des 2 785 futur·es médecins spécialistes francophones pour, ensuite, tenter de les représenter et les défendre auprès de comités de direction d’hôpitaux et d’organismes plus politiques.

Voici une partie des résultats tirés des quatre enquêtes du CIMACS (entre 33 et 151 répondant·es, suivant l’enquête). Ces résultats tirent le portrait d’une formation où les maîtres de stage sont peu présents, où les gardes sont fort pesantes, où YouTube et Google s’avèrent être des outils de formation à part entière pour les MACCS (médecins assistant·es clinicien·nes candidat·es spécialistes)… Et plus généralement, une formation où les soignant·es ont parfois le sentiment de mettre leurs patient·es en danger. L’évaluation de la qualité de leur formation, selon les MACCS ? 6/10.

Maternité : Enceintes, rarement écartées et souvent de garde

Si la vie de leur bébé, ou la leur, n’a généralement pas été mise danger pendant leur assistanat (24 % des médecins assistantes estiment tout de même que c’était le cas), certaines MACCS qui ont vécu de front un assistanat et une grossesse, partagent néanmoins des souvenirs très pénibles de cette période :

“J’étais en incapacité de travail à partir de 18 semaines de grossesse, car le service me refusait un travail à temps partiel suite à des contractions utérines. Mon écartement a été très mal perçu par le service. Mon assistanat s’est conclu par une évaluation très négative, disant que je n’étais pas apte à exercer ma spécialité et impliquant une convocation à la commission d’agrément. Je n’avais pourtant été écartée que vingt jours, et ma première évaluation était très positive : 17/20.”

“Lors de ma fausse couche, mon maître de stage a accueilli cette nouvelle avec bonheur, alors que je vivais un événement difficile. Il n’y a aucune reconnaissance en cas de fausse couche. Pas de proposition pour consulter un médecin du travail. Pas d’arrêt pour permettre de vivre cet événement douloureux. Mes collègues infirmières étaient écartées dès l’annonce de leur grossesse, mais moi non. J’ai eu une infection (probablement virale) trois semaines avant ma fausse couche. À mon sens, j’aurai dû avoir la possibilité de choisir de m’arrêter comme toute travailleuse de la santé. Notre bébé vaut-il moins que celui d’une autre soignante ?”

“Une fois enceinte, le médecin du travail m’avait conseillé de ne pas être en contact avec des patients infectieux et de ne pas être en contact avec des enfants de moins de 6 ans. Mais c’est littéralement impossible…”

“J’ai eu de nombreux appels lors de mon congé de maternité et d’allaitement, pour me mettre la pression sur la date de mon retour à l’hôpital - autrement dit : le plus vite possible. Mon maître de stage me disait qu’il m’avait prise en grippe avant même que je ne commence mon assistanat… Le retour à l’hôpital fut horrible. J’avais l’impression de faire des erreurs tout le temps alors que je donnais tout ce que je pouvais.”

Sur les 33 témoignages de médecins assistantes ayant vécu une grossesse lors de leur assistanat, une médecin déclare avoir fait une fausse couche (3 % des cas).

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Source : CIMACS, enquête sur la grossesse des médecins spécialistes en formation, automne 2020 / Visualisation conçue par Jetpack.ai et Karim Douïeb

Supervision : des maîtres de stage (très) peu présent·es

A lire les résultats de l’enquête réalisée par le CIMACS, il semble que les maîtres de stage soient peu présent·es pour accompagner leurs assistant·es : 72 % des répondant·es estiment que leur maître de stage est globalement inactif·ve dans leur formation.

De cette absence découle le sentiment pour de nombreux·ses MACCS (82 % des répondant·es) d’être davantage des travailleuses et des travailleurs, que des étudiant·es en médecine spécialisée (ce qu’illes sont pourtant encore). En découle aussi l’impression de mettre en danger les patient·es, à certaines occasions (76 % des répondant·es affirment avoir eu cette impression). En découle aussi le choix pour les MACCS de se tourner, plus ou moins souvent, vers YouTube ou Google pour trouver des indications quant aux actes à effectuer sur un·e patient·e.

De la qualité de leur formation, voici ce qu’en disent certains MACCS, en fin d’enquête réalisée par le CIMACS cet automne (151 répondant·es pour ce volet de l’enquête, déclinée en 4 questionnaires) :

“La qualité de la supervision a évolué au cours de ma formation. Dans les premières années, peu de choses étaient mises en place pour l’accompagnement des MACCS : pas de formation intra-muros, pas de superviseur attitré pour revoir les cas… Mais c’est en train de changer dans le bon sens, et progressivement, depuis l’engagement de nouveaux "jeunes" superviseurs. Idem pour les temps de travail : je faisais beaucoup plus d’heures au début de formation que je n’en fais maintenant.”

“Il y a de grosses variations en fonction des lieux de stage. Des notes attribuées aux hôpitaux et aux lieux de stage devraient permettre d’éliminer les services qui exploitent les MACCS sans participer à leur formation.”

“Il n’y a pas de supervision des assistants durant les gardes dans la plupart des hôpitaux.”

“Je suis heureuse de faire ce métier, mais en aucun cas pour les conditions de travail. (…) On manque notamment de temps pour se former. On doit tout faire sur notre temps libre, qui est déjà bien limité par les gardes et les tours de salle. On manque de temps (en journée) simplement pour manger, sans être interrompu. Je mange tous les jours devant mon ordinateur ou sur le coin d’une table en quelques minutes. C’est une vie professionnelle éreintante qui rend difficile toute pratique d’un sport en dehors du travail, surtout vu nos horaires qui sont souvent variables.”

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Source : CIMACS, enquête sur la grossesse des médecins spécialistes en formation, automne 2020 / Visualisation conçue par Jetpack.ai et Karim Douïeb

Cet article fait partie d’une série Médor consacrée à l’omniprésence des chiffres dans le quotidien du personnel soignant. Depuis l’été 2020, nous enquêtons sur les hôpitaux belges et notamment, sur les conditions de travail des médecins assistant·es.

L’hôpital est-il devenu une entreprise comme une autre ? Avec ses logiques de rentabilité, ses variables d’ajustement et ses privatisations de services ? Cette enquête journalistique est participative. Elle s’étendra jusqu’à fin janvier 2021.

Conditions de travail : Epuisé·es par le rythme

Le temps de travail est la première plainte exprimée par les MACCS (médecins assistant·es clinicien·nes candidat·es spécialistes) lorsqu’on les interroge sur leurs conditions de formation en milieu hospitalier. D’après les 121 réponses à l’enquête du CIMACS, les semaines les plus denses atteignent en moyenne 79 heures de travail hebdomadaire. Quelles que soit leur formation (de la pédopsychiatrie à la chirurgie), les MACCS ont en général moins de 30 ans (84 %) et se disent souvent déjà fort affecté·es par le rythme de vie, par le manque de jours de repos et par l’absence de remplacement des collègues malades. Quant à la gestion des horaires et aux rémunérations qui en découlent, c’est le flou total. Ainsi, 67 % des répondant·es à l’enquête du CIMACS déclarent ne pas savoir comment leurs heures supplémentaires sont rémunérées, 95 % considèrent que leur rémunération n’est pas en accord avec leurs conditions de travail et 78 % se disent incapables de vérifier si leur salaire correspond à leur contrat/horaire.

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Source : CIMACS, enquête sur la grossesse des médecins spécialistes en formation, automne 2020 / Visualisation conçue par Jetpack.ai et Karim Douïeb

Beaucoup de gardes, peu de renfort

Existe-t-il une limite au nombre de gardes, pour les médecins candidat·es spécialistes ? Non, selon 86 % des 143 répondant·es à l’enquête du CIMACS sur les conditions de travail des MACCS en Belgique francophone. Le nombre de gardes effectuées chaque mois serait par ailleurs imposé, d’après l’ensemble (100 %) des sondé·es.

Les gardes s’ajoutent donc au tableau - déjà très chargé - du quotidien des futur·es médecins spécialistes en cours de formation dans les hôpitaux francophones. Et si l’une d’entre elles, ou l’un d’entre eux, tombe malade ? La ou le remplaçant.e est toujours un MACCS, selon 85 % des répondant·es.

Des horaires chargés, des gardes et des conditions de formation compliquées, découlent des conséquences physiques (altération de la santé) et psychologiques (altération de la santé mentale) pour les MACCS. Certain·es sont déjà suivi·es par un·e professionnel·le de la santé mentale (17.5 %) ou souhaitent un tel suivi (32.5 %) ; d’autres ne le souhaitent pas du tout (50 %).

Source : CIMACS, enquête sur les gardes et la protection des médecins spécialistes en formation, automne 2020

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Source : CIMACS, enquête sur la grossesse des médecins spécialistes en formation, automne 2020 / Visualisation conçue par Jetpack.ai et Karim Douïeb



Les datavisualisations et l’analyse des enquêtes ont été réalisées par
Jetpack.ai. Les datavisualisations sont publiées sous la licence CC BY-SA.

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