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Chapitre 3 : Le bras de fer

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Serena Vittorini. CC BY-NC-ND.

Propriétaire de nombreuses maisons laissées à l’abandon dans un quartier de la rive gauche hutoise, Marc Hennau est affublé du surnom « l’homme aux 100 maisons. » Ces dix dernières années, le patrimoine familial s’est effrité. Au plus grand désespoir de la Ville qui multiplie taxes, amendes et actions en justice.

Trop, c’est trop ! « J’irai jusqu’au bout ». Tout comme celle des riverains, la patience de Christophe Collignon, bourgmestre de Huy, a ses limites. Alors que la problématique des logements vides - et ses conséquences - rythme la vie du quartier Axhelière depuis une dizaine d’années, le maïeur hutois tape du poing sur la table. Une bonne nouvelle qui a, malgré tout, un air de déjà vu. Depuis son arrivée à la tête du collège en janvier 2016, le bourgmestre multiplie les annonces et les actions. Mais dans le quotidien des habitants, les effets restent limités, ce qui fait dire aux plus critiques « que la Ville ne fait rien. » Un jugement sévère que réfute Collignon « L’action des pouvoirs publics est limitée. En Belgique, le droit a la propriété privée est presque absolu. On a utilisé tous les outils disponibles. »

La Ville a pris des dispositions et des mesures à l’encontre de ce propriétaire « peu scrupuleux », comme est souvent qualifié Marc Hennau. La première : une taxe communale sur les immeubles inoccupés. 180 € par mètre de façade. Un montant qui peut être doublé la deuxième année et triplé la troisième. Depuis 2012 (au minimum) la famille Hennau est sujette à cette taxe dont elle s’acquitte régulièrement. Rien qu’en 2015, les bâtiments inoccupés de la famille Hennau ont rapporté, au moins, 95 000 euros à la Ville.

Une somme qui n’a provoqué ni réactions ni changements de gestion dans le chef de Marc Hennau. Pendant ce temps au conseil communal, les interpellations citoyennes et de conseillers communaux se succèdent. Aux convocations de la police ou du bourgmestre, il pratique la politique de la chaise vide. Peu importe les taxes, le murage de maisons, la détérioration des biens par des squatteurs, le propriétaire reste de marbre. La Ville est face à un mur. Médor également. Contacté par nos soins, le propriétaire n’a pas souhaité répondre. "Vous comprendrez certainement mon devoir de réserve, le dossier étant toujours en phase judiciaire."

Car, le bourgmestre a décidé de saisir la justice et d’appliquer le nouveau décret wallon du logement (juin 2017) pour lutter contre le fléau et provoquer une réaction du propriétaire. Une première en Wallonie.

La vente du château d’Envoz

« Plusieurs choix s’offraient à nous, relate Xavier Mercier, l’avocat représentant la Ville de Huy. Nous avons opté pour une action en cessation débutée en juin 2018 devant un juge des référés pour obliger le propriétaire à faire cesser l’inoccupation. » Pour ce faire, l’annonce d’une vente des biens est suffisante. « Dans le même temps, une astreinte de 250 euros par jour et par immeuble inoccupé a été instaurée. » La procédure comprend 16 logements, ce qui augmente le montant des astreintes de 4000 euros … par jour ! « À l’heure où je vous parle, leur total s’élève à 800 000 euros auquel il faut ajouter près de 200 000 euros de taxes communales pour les immeubles abandonnés. Ce patrimoine, c’est de l’or en barre. Dans toute ma carrière, je n’ai jamais vu ça » précise celui qui est également président du CPAS de la commune de Wanze (PS).

Pour récupérer cette somme, la Ville a saisi le château d’Envoz pour procéder à une vente publique. Une démarche longue de plusieurs mois « qui n’a suscité aucune réaction de la part du propriétaire, souligne Xavier Mercier, estomaqué. Il a fallu attendre les dernières semaines pour enfin avoir une réaction. Son avocat a déposé un recours en urgence pour annuler la vente publique qui était déjà annoncée. » L’audience est prévue le 25 novembre et aucun jugement n’est attendu avant la première quinzaine de décembre, au plus tôt.

L’opposition s’interroge

Entre la Ville de Huy et Marc Hennau, le contact est rompu depuis longtemps. Un dialogue de sourd que l’opposition regrette : « On ne peut que constater que les actions menées contre lui actuellement n’ont pas de résultats, constate Grégory Vidal (DEFI). D’autres pistes pourraient être explorées comme l’achat par la régie foncière de bâtiments. On parle aujourd’hui d’un million euros d’astreintes et de taxes, c’est ridicule. Il faut avoir une réflexion globale. »

Du côté d’Ecolo, Samuel Cogolati regrette le peu d’évolution dans le quartier « malgré plusieurs pétitions dont certaines datent déjà de 2012. On peut aller encore plus loin en réquisitionnant des immeubles. Il faut donner une perspective à ce quartier, il n’y a aucun plan pour le moyen-long terme. La concertation avec les riverains est également essentielle. »

Dans une matière qu’il affectionne et maîtrise particulièrement, Collignon défend son action et sa politique. « J’ai lancé des mesures fortes dès que j’ai été bourgmestre, ce n’est ni facile, ni bien perçu. Notre objectif n’est pas de taxer le propriétaire ou de récupérer de l’argent à tout prix. Ce qu’on souhaite, c’est une réhabilitation des bâtiments. Si jamais, le propriétaire partage cet objectif, on peut en discuter. Nous ne sommes pas en croisade. » La Ville, limitée dans son budget, ne « peut acheter beaucoup de biens. Nous avons réquisitionné un immeuble en bon état pour effectuer quelques travaux pour de futures locations. Mais le bâtiment ne nous appartient pas et le propriétaire peut le récupérer à tout moment, s’il s’acquitte des frais des travaux réalisés. » Inutile de préciser que la Ville souhaite éviter la gestion d’une remise en état de logements à grande échelle pour propriétaires négligents.

Et maintenant ?

Christophe Collignon, qui croit en une meilleure cohésion et mixité sociale par l’amélioration du bâti, ne lâchera pas le dossier "Hennau" : « La Ville a manifesté son intention d’acheter un lot auprès de la curatrice, (en charge des biens découlant de la faillite de l’entreprise Hennau et Fils), mais elle a refusé notre offre. » D’ailleurs, près de 3 ans après la déclaration de faillite, peu de biens ont été vendus. « Nous avons mis en demeure la curatrice. Des investisseurs sont intéressés, c’est certain. Il ne faut pas jouer sur la spéculation immobilière », ajoute le bourgmestre. Une changement positif est-il à prévoir ? La tâche est lourde. Dans le quartier Axhelière, les riverains s’impatientent.

Rendez-vous lundi soir pour le portrait final :

Marc Hennau : personnage public malgré lui

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