10min

Nuits

L’insuffisante prévention

Pendant vingt ans, Hervé a consulté du contenu pédopornographique. Pendant toutes ces années, aucune structure ne pouvait récolter la parole sur cette sexualité déviante et prévenir un passage à l’acte. Bonne nouvelle : cette écoute est à présent possible. Mauvaise nouvelle : elle est sous-financée.

WhatsApp Image 2026-05-05 at 15.12.45
Rose Moreau. CC BY-NC-ND

Un « 3 » et un « 5 » sur un gâteau généreux en crème fraiche. Quelque part dans le Hainaut. 27 septembre 2021. Hervé fête ses 35 ans.

Sur les photos, il regarde droit l’objectif, son sourire est crispé. Il porte une chemise à pois. Son épouse Marine est à ses côtés. Les enfants sont chics pour l’occasion. Chemise verte et nœud papillon pour Maxime (5 ans), robe ornée de petits faons pour Emilie (2 ans).

La famille est heureuse, la scène, banale, les apparences, trompeuses. Hervé le sait : cette vie appartiendra bientôt au passé. Elle est en sursis depuis un mois, depuis la saisie de son ordinateur par la Computer Crime Unit. Dans moins de deux jours, la police sonnera à sa porte tôt le matin et le privera de liberté. Motif : détention de support à caractère pédopornographique.

Aujourd’hui, il parle de soulagement : « L’arrestation a été une libération. J’ai été pris en charge au niveau thérapeutique. » Le jugement évoque une consommation du 20 septembre 2010 au 4 septembre 2021, mais elle remonte à plus loin.

Déjà à 15 ans, dans les magazines de La Redoute, Hervé s’arrête sur les pages d’enfants en sous-vêtements. Il sait que quelque chose cloche.

Hervé grandit avec ces pulsions inavouables.

À 17 ans, il va sur des sites nudistes hollandais. Il traine sur des forums, fréquente des salons privés numériques, s’invente des identités d’enfants, dans l’intention que des personnes malveillantes lui parlent. « Dans un premier temps, cela relevait du rôle de soumission, mais je suis passé au rôle de bourreau. »

Ses parents ne se formalisent pas que le garçon soit reclus dans sa chambre. Avec le recul, Ernest et Jeanine s’interrogent : « Il était beaucoup sur son ordi. La nuit. On aurait peut-être dû… mais quoi ? Jamais on n’aurait pensé à cela. »

Dans sa vie publique, Hervé rencontre Marine. Se met en couple à 19 ans. Se marie à 27. Cette année-là, Hervé ne consomme pas. « Mon couple est stable, j’adore mon boulot, je fais du sport. » Maxime et Emilie naissent trois et six ans plus tard.

Ses consultations de contenu pédopornographique sont épisodiques. En fonction d’un malêtre grandissant. « J’ai eu des phases de honte, dépressives. J’ai arrêté parfois un an, deux ans. Puis j’allais moins bien et je replongeais. »

Hervé est encadrant pour les mouvements de jeunesse et, surtout, professeur primaire. Inquiétant. « Impossible de dire si j’ai choisi cette profession pour être proche d’enfants. Mais je ne fantasmais pas sur eux, je n’ai jamais commis le moindre attouchement. C’est comme Dr Jekyll et Mister Hide. »

Aucune plainte pour des actes envers des mineurs n’a été enregistrée contre lui. Ses parents ne croient pas non plus à un passage physique à l’acte : « Avec tout le ramdam, on l’aurait su. »

En nombre la nuit

2020. Covid. Enfermement, repli sur soi. Les ombres s’accentuent. « Je suis parti en flèche. Je consomme alors tous les jours pendant plusieurs mois. »

Les images recherchées sont de pire en pire. Des vidéos de violences sexuelles. Nuit du 30 août au 1er septembre 2021. Marine dort, les enfants aussi. Hervé « travaille » tard.

Un divan gris anthracite IKEA, le visage bleuté par l’écran de son Mac. Pseudo : katarinavandorp@gmail.com. Le pantalon baissé. Trois logiciels pour télécharger et visionner des images et des vidéos d’enfants violés, entre 6 et 12 ans. Hervé nettoie son disque dur après chaque consultation, mais il fait une « erreur ». Il échange des images et se fait repérer par le National Center for Missing and Exploited Children, une société américaine.

Deux jours plus tard, à sept heures du matin, une personne sonne à la porte de la maison.

Hervé n’était pas seul dans la nuit du web. De la poupée Shein aux agissements d’Epstein en passant par le rappel du Mal absolu (Marc Dutroux), la pédocriminalité s’invite tous les jours dans nos vies. En mars 2025, un travail coordonné par Europol (avec entre autres l’aide de la police belge) a permis d’identifier 1,8 million d’utilisateurs sur une plateforme qui hébergeait plus de 91 000 vidéos uniques d’abus sexuels d’enfants.

Sonnette donc. Les chiens aboient. Marine va ouvrir puis crie : « Hervé, la police est là ! » Elle ne comprend pas. Dix policiers. La locale, la Computer Crime Unit. Hervé comprend. Ils saisissent l’ordinateur, le téléphone, la carde SD d’Hervé. Lui ne bouge pas, assis en pyjama dans la salle à manger, attendant qu’on le questionne. Ils demandent les identifiants. Les mots de passe. Hervé les donne, dit à Marine que cela doit être une erreur.

Un mois plus tard. Marine appelle les parents d’Hervé. Elle est en pleurs. Il a été arrêté. On parle de « pédophilie ». C’est Ernest qui décroche. Jeannine est encore au lit. Elle entend et est dévastée. Ses autres petits-enfants sont là. Il faut se lever, mais elle n’y parvient pas. Toutes ces saloperies… Elle dira : « Je sors d’une famille de merde et je rentre dans une famille de merde. »

Accès ouvert

Extrait de la première audition après arrestation.

(L’agent qui interroge Hervé) – Savez-vous ce qu’est un VPN ? Si oui, est-ce que vous l’utilisez ou en avez-vous utilisé un ou plusieurs ? Dans quel but ?

(Hervé) Oui, je dispose d’un compte VPN payant dont j’ignore le fournisseur et que j’utilise principalement pour accéder à des chaines de télévision dont l’accès géographique est limité.

Le VPN, Hervé l’utilisait pour regarder Pékin Express sur M6. Pour le reste, il surfait sans se cacher. Les contenus à caractère pédophile ne se terrent pas dans les basfonds du web. Ils sont accessibles en quelques clics, via sa connexion Proximus. « Je n’ai jamais été sur le dark web, je n’ai jamais payé pour du contenu, explique Hervé. Une recherche Google et vous avez des images pédopornographiques. Via aussi des sites légaux dans d’autres pays comme la Russie. Et en consultant du porno, on peut glisser vers le pédoporno. Les algorithmes vont très vite vous réorienter. Sur mon fil Instagram, j’avais des vidéos avec des fillettes, un enfant un peu dénudé, puis petit à petit je glissais vers du contenu illégal. »

Hervé n’est pas le seul à chercher et à trouver du contenu pédopornographique via quelques mots clés sur un moteur de recherche. Le tout avec une facilité d’accès déconcertante. À Bruxelles, alors qu’ils scrutaient les campagnes d’influence russes, les chercheurs d’Alliance4Europe sont tombés sur des images d’abus sexuels sur enfants, partagées ouvertement, dans des publications publiques qui inondent X. Des hashtags liés aux mamans ou aux adolescents renvoyaient les utilisateurs vers des plateformes externes comme Telegram et Discord

Aujourd’hui encore, sur un des tchats ados que Hervé consultait, des espaces de discussion se nomment « Scrabble-débutants », « ado », « quizzou », mais aussi sur une même page, « #Sexe-sans-taboo », « #soumission/sadique », « #Sexe-jeunette » ou « Sexe-family-adultes ».

En 2021 et après son arrestation, Hervé entame une thérapie de groupe pour prendre en charge sa paraphilie.

La même année, SEOS (Service d’écoute et d’orientation spécialisé), une ligne d’écoute anonyme pour les « fantasmes sexuels déviants », est ouverte. Enfin. Une telle initiative existe depuis 2017 en Flandre (StopItNow). Elle s’adresse autant aux personnes qui ont ces fantasmes qu’à leur entourage ou aux professionnels qui s’interrogent (médecin, éducateur, etc.).

C’est l’Unité de psychopathologie légale (UPPL) qui gère SEOS. Dans la foulée de l’affaire Dutroux, cette unité est devenue, en 1998, le Centre d’appui wallon de soutien aux équipes de santé spécialisées dans le traitement des délinquants sexuels. Le financement via le ministre de la Justice est passé de 370 000 euros (2020) à 409 500 euros en 2024. L’UPPL est également un acteur de première ligne qui organise des groupes thérapeutiques.

Notre fils

Dans tout jugement impliquant des auteurs d’infraction à caractère sexuel (AICS) sur des mineurs, le juge est obligé de demander à un service spécialisé une expertise concernant la dangerosité du condamné. C’est à l’UPPL que revient ce rôle d’évaluation. Le centre remet alors un avis sur un risque de récidive et une indication du dispositif thérapeutique à mettre en place. Histoire de se couvrir, le juge opte le plus souvent pour le combo complet, se montrant plus sévère que l’avis du centre.

Hervé est condamné en avril 2024. Il n’est pas présent au jugement. Son père l’est. Il n’a jamais lâché son fils. Dès le premier soir, il est allé le chercher chez le juge d’instruction. Il est monté dans la voiture. A demandé pardon. Puis le silence est venu. Est revenu. « Les parents sont là jusqu’à la fin, explique Ernest. On a toujours été raccord (NDLR, avec Jeannine). Jamais mes enfants ne seront mis dehors. Ce n’est même pas à discuter. C’est difficile, c’est notre fils. »

Date du prononcé : 23 avril 2024. Huit mois de prison, en sursis avec notamment l’interdiction de se retrouver seul en présence de mineurs d’âge à l’exception de ses propres enfants. Interdiction pendant dix ans de participer à un enseignement qui accueille des mineurs, de mener une activité avec des mineurs, de participer à une association qui concerne des mineurs. Enfin, Hervé doit suivre une thérapie individuelle et en groupe.

« En Belgique francophone, le taux de récidive avoisine les 20 %, explique Julien Lagneaux, directeur de l’UPPL. Quand il y a une prise en charge, il chute à 7,9 % dans les cinq ans, 12,7 % dans les 10 ans. » Mais les suivis sont de plus en plus difficiles à mener.

Dans un courrier du 1er avril 2026, Julien Lagneaux envoyait un signal à Yves Coppieters, ministre de la Santé en Région wallonne, qui octroie des subsides « facultatifs » depuis des années : « Nous avons aujourd’hui le sentiment de ne plus pouvoir faire notre travail correctement, et ce au détriment des patients et de la société. » L’ensemble des équipes de santé spécialisées supposées prendre les personnes condamnées fait le constat « d’une saturation et d’un manque de moyens afin de faire face aux sollicitations ». Vingt-six équivalents temps pleins couvrent 1 118 AICS. En dix ans, les demandes de prise en charge ont augmenté de 70 % pour un nombre de professionnels qui n’a pas bougé. Résultat, les rendez-vous sont espacés et des listes d’attente se mettent en place pour la prise en charge. Des équipes vont jusqu’à refuser des demandes de prise en charge, refusant de répondre à une apparente conformité d’exigences judiciaires.

Des services abandonnent également le travail thérapeutique en prison. « Avec une condamnation, il n’y a pas de prise en charge prévue, souligne Julien Lagneaux. Les cas les plus graves sont les moins soignés. Et si la personne va en fond de peine, elle n’aura jamais vu un thérapeute avant sa sortie. »

Le choix

En février 2025, Médor reçoit le premier message d’Hervé qui déclenche cet article : « Madame, Monsieur, Je vous écris pour attirer votre attention sur un sujet aussi délicat qu’essentiel : la pédopornographie et la nécessité d’aborder cette problématique sous l’angle de la prévention. Je m’adresse à vous avec un parcours personnel qui me place au cœur de ce sujet. »

SEOS est une réponse à cette prévention. Les écoutants sont des professionnels, ils fonctionnent en binômes, l’un pour les appels, l’autre pour les mails et tchats. Les permanences sont organisées tantôt au boulot, tantôt chez eux.

Quatre horaires sont prévus par semaine. Les appelants sont de plus en plus nombreux et variés. « Cela concerne autant une première excitation avec des mineurs que la répétition d’excitation ou des personnes passées à l’acte », explique Sophie. Les écoutants nomment alors la loi (oui consulter des mangas ou images IA à caractère pédoporno sont aussi des infractions) et réfléchissent avec l’appelant à ce qui peut être mis en place. « L’excitation, les fantasmes, on ne choisit pas, explique Sophie. Par contre, on choisit ce que l’on en fait. On peut l’alimenter, ou s’en éloigner avec un dispositif : éviter des situations, mettre des distances, interroger les besoins sexuels non remplis… »

L’anonymat complet est garanti. « Le fait que ces personnes nous contactent est plutôt rassurant, poursuit Sophie. Cela signifie qu’elles ont identifié quelque chose. On ne fait pas de la thérapie, pas de suivi. On réoriente. » Un protocole strict est cependant prévu pour briser le secret professionnel quand une personne est en danger imminent et qu’il n’y a pas d’autre recours que la levée de ce secret pour mettre fin à l’agression.

La grande distinction

Les proches d’Hervé ne l’ont pas catalogué en tant que monstre. « J’ai été bien entouré, mes amis et proches ne m’ont pas abandonné. Avec mon meilleur ami, il a fallu du temps. Je crois qu’ils ont vu l’humain derrière le délit. »

Sa relation de couple a perduré, puis le divorce est survenu. Hervé voit ses enfants sous la surveillance des grands-parents, devenus malgré eux les surveillants de la famille. Gardiens d’un temple qui s’est fissuré avec l’annonce des délits d’Hervé. « Cela m’a dévastée, explique Jeannine. Comment ? Je dois vous dire quelque chose. J’ai été victime d’inceste. Mon père était un abuseur. Ma tante qui avait 18 ans de plus que moi avait aussi subi ses assauts. J’ai appris cela la semaine passée. Les voisins disaient de se méfier de mon père. Je vis avec cela depuis 50 ans. Je n’ai rien dit à personne. J’ai gardé le secret, jamais personne ne m’a posé de questions. Je regrette, je me dis que c’est de ma faute. On s’en prend plein la gueule. C’est de notre faute ? »

Jeannine est là pour Hervé, mais elle ne lui pardonnera jamais. « Ce qu’il regardait, je le subissais. »

Pourquoi parler à Médor ? « J’espère que cela va sensibiliser au problème. Que quelqu’un va faire bouger les choses. Déjà pour l’ordinateur, endiguer ces saloperies d’images. »

Hervé a rencontré une compagne en avril 2025. Il ne lui a encore rien dit de son passé. Comment annoncer cela ?

Il cherche aussi à rencontrer des associations qui œuvrent dans la protection de l’enfance. ChildFocus a décliné. Défense des enfants International (DEI) a accepté. C’est Pierre Trbovic, coordinateur de programme, qui s’y colle. « Le mail a été envoyé en janvier. On ne savait pas quoi en faire, c’était au fond de mon tiroir. » Pierre constate la difficulté de travailler sur la thématique : « Il n’y a pas une semaine sans une dépêche presse à ce sujet, mais on n’a aucun financement pour travailler dessus. Trafic d’enfants, disparition, prostitution, violences familiales en ligne et hors ligne. Ce côté silos de notre travail peut poser des barrières. »

Pierre rappelle une distinction importante : être pédophile est un diagnostic d’une maladie. Passer à l’acte est différent. Ce que valide Gauthier Mertens, coordinateur de SEOS : « Dans les dossiers UPPL, sur 100 personnes coupables d’abus sur mineurs ou consultations de contenu pédoporno, seuls 17 sont considérées comme des pédophiles. Donc dans plus de 80 % des cas, on se retrouve avec des personnes qui sont passées à l’acte dans une fenêtre particulière de leur vie. Souvent une rupture. De la consommation intense de drogues. Et une opportunité. Des personnes qui avaient puis ont perdu une sexualité satisfaisante avec des majeurs. »

Fin mars, Hervé a parlé à sa nouvelle compagne. Presque malgré lui. La fatigue de la journée. Le retour du travail. L’assiette posée devant lui. Puis des larmes incontrôlables, un silence, des mots. Elle a encaissé, réfléchi. Puis a choisi : « Je vis avec le présent. »

Lors des séances de thérapie de groupe, Hervé a entendu d’autres personnes qui ont vécu une même histoire d’amour malgré leurs actes. Chacun de ces pas l’éloigne d’une récidive. « Comment on sait qu’on s’en est sorti ? Je ne sais pas. Il y a toujours un ‘warning’. Une vigilance, une méfiance de mon inconscient. Mais quand on est suivi, c’est différent. On peut appeler un thérapeute, se tourner vers la famille, les amis. »

Face aux besoins du secteur et interrogé par Médor, le cabinet d’Yves Coppieters évoque des conventions quinquennales pour les associations encadrant les AICS sur mineurs. Elles permettront leur visibilité à long terme et un cadre de financement stabilisé. Cela permettra de soutenir la continuité des missions et de planifier plus facilement des actions dans la durée.

En parlant de durée, aujourd’hui en Wallonie, un auteur d’infraction à caractère sexuel sur mineur peut patienter jusqu’à 14 mois avant d’obtenir une prise en charge thérapeutique.

Pour contacter SEOS : 0800 200 99 - https://seos.be/

Tags
  1. « X-ploitation : How X Became a Crossroads for Child Abuse and Influence Operations », Alliance4Europe, 6 août 2025.

  2. Consulté le 20 avril 2026.

  3. Pratique ou attirance sexuelle considérée comme anormale.

Dernière mise à jour

Un journalisme exigeant peut améliorer notre société. Voulez‑vous rejoindre notre projet ?

La communauté Médor, c’est déjà 3659 abonnés et 2109 coopérateurs

Vous avez une question sur cet article ? Une idée pour aller plus loin ?

ou écrivez à pilotes@medor.coop

Médor ne vous traque pas à travers ses cookies. Il n’en utilise que 3 maximum pour la sécurité et la navigation.
En savoir plus