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Côte belge : Béton mouvant

Photos

Pendant neuf ans, Diana Takacsova a photographié le ravalement permanent de notre côte. Un territoire coulé dans le béton mais en perpétuel mouvement.

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Diana Takacsova. Tous droits réservés

Diana Takacsova débarque un weekend d’octobre à Blankenberge. Jeune photographe slovaque arrivée en Belgique en 2017, elle est intriguée par ce petit front de mer qu’on lui a décrit comme sans intérêt. « Venant d’un pays complètement enclavé, mon œil a été tout de suite attiré par cette lumière, sans cesse changeante, du littoral et ces immenses barres d’immeubles. » Dans ses premières images, Diana Takacsova capture l’exotisme suranné de notre côte. Elle s’y rend les weekends et photographie les parties de snookergolf, les pêcheurs de crevettes, les bains du Nouvel An.

En 2022, elle s’installe à Ostende où son conjoint travaille. « À l’époque, je n’en mesurais pas pleinement les conséquences. Après Porto et Bruxelles, le choc culturel a été réel. Ici quand tu ne fais pas partie de la communauté, tu te sens vite isolée. Tu es une ‘aangespoeld’, une échouée. Aujourd’hui, j’en ris… mais sur le moment, c’était rude. » Passé le mois d’aout, la « reine des plages » se vide. Pour se remplir la saison suivante. Un sentiment de tourner en rond. Que raconter de plus profond sur ces 67 kilomètres de plage ?

L’immuable mue

Ses lectures la mènent vers les travaux de Sis Pillen, Kris Scheerlinck et Erik Van Daele, chercheurs à la KU Leuven. Dans Waterscapes in Transformation, ils racontent la disparition progressive des dunes et l’histoire d’une artificialisation par vagues. À la fin du 19e siècle, les stations balnéaires bourgeoises s’installent dans des villages de pêcheurs. Puis l’entre-deux-guerres : le tram et la Koninklijke Baan étirent la côte en une ligne continue. Après 1944, les bunkers de la Seconde Guerre mondiale laissent place à une autre barrière, celle des immeubles, construits pour accueillir les classes moyennes et les premiers congés payés.

En un demi-siècle, tout a basculé. Dès les années 1960, la côte belge devient la plus urbanisée de la mer du Nord. Avec fierté d’abord. Puis avec déni. Ce « mur de l’Atlantique » est devenu le visage – balafré – de notre côte. La seconde moitié du 20e siècle prolonge cette logique. L’architecture se réduit, selon les chercheurs, à « un jeu de tours d’habitation », une construction « névrotique ». Les règles d’urbanisme s’effacent. Une mue permanente, pensée pour séduire les touristes, moins pour protéger la nature.

Les chiffres de Statbel confirment cette frénésie continue : les dix communes du littoral ont autorisé la construction de près de 96 000 logements entre 1996 et 2024 – davantage que les 19 communes bruxelloises sur la même période. Les immeubles d’après-guerre disparaissent à leur tour, jugés vétustes et laids.

À Middelkerke, le projet SILT, inauguré en 2024, incarne cette nouvelle vague : architecture de bois et d’aluminium, posée face à la mer, comme un phare.

Cette côte, qui était au départ une curiosité pour la photographe, devient alors un objet d’étude. Le travail de Diana s’affine et porte une réflexion sur les conséquences de l’activité humaine sur le littoral. « Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le nombre de lieux que j’ai photographiés qui n’existent déjà plus. Ces reconstructions constantes, c’est une quête visant à dompter les forces de la nature. Mais que va-t-elle devenir ? »

Sous le sable, la mer

Car, pendant que la côte se reconstruit, la mer monte. Les estimations les plus optimistes évoquent une élévation du niveau marin de 60 cm en 2100. Cent-un centimètres dans le pire des cas, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La côte belge est classée parmi les plus vulnérables d’Europe : basse altitude, urbanisation dense et artificialisation quasi continue.

Pour y faire face, la Flandre a adopté en 2011 un plan de protection à long terme : la Kustvisie. Objectif : sécuriser la côte sur un siècle. La stratégie est de tenir la ligne, en rechargeant les plages en sable et en renforçant les dunes. Un plan à plusieurs centaines de millions d’euros et une logique qui interroge. Les chercheurs de la KUL pointent l’absence de remise en question du modèle urbanistique et une dépendance massive au dragage. Une vision qui cherche à figer la côte plutôt qu’à l’adapter. Peut-on vraiment contenir la mer indéfiniment ?

Diana traduit ces questionnements dans des images douces-amères. Elle continue de suivre la constante mue de notre littoral. Un décor lointain devenu familier. Bien qu’ayant quitté Ostende, elle a récemment été nommée « Photographe de la ville » (2025). « Je crois que les gens commencent à me reconnaitre, ce qui est une grande réussite pour Ostende. » Si vous vous promenez cet été sur les fameuses galeries vénitiennes de la digue d’Ostende, vous pourrez y admirer son travail.

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