Alors que le statut de « travailleur des arts » est menacé dans le cadre de la réforme du chômage, Médor a suivi durant deux ans le quotidien des musiciens professionnels liégeois du collectif Dan San. Un carnet de route de la « classe moyenne » musicale en mode survie.
1er juin 2023 – 22 h 30
- – « C’était un bon, hein, les gars ? »
- – « Ouais, un tout bon ! »
- – « Well done ! »
- – « Ta chemise est mouillée ou pas ? »
- – « Ah ouais… tu pues ! »
Dans les coulisses, alors que le public du Reflektor (une salle de concert à Liège) applaudit encore, les six musiciens du groupe Dan San se tombent dans les bras.
- – « C’est pas souvent que je kiffe en concert, mais là… »
Après six ans d’absence, le groupe folk rock présentait ce soir son nouvel album « Grand Salon ». « Nous avions envie de revenir aux origines de notre amour pour la musique, à des albums essentiels de Nick Drake, Bob Dylan, Neil Young ou Simon & Garfunkel. Nous voulions les mêler à des influences alternatives plus actuelles comme Grizzly Bear, Fleet Foxes ou Parcels », confie Jérôme Magnée, l’un des deux membres fondateurs du groupe, à un journaliste de Jam, la radio de la RTBF.
« Pour ce troisième album, on s’est fait plaisir », confirme l’autre membre fondateur Thomas Medard. Enregistrement dans un studio parisien prestigieux, travail avec le producteur Yann Arnaud (Phoenix, Air, Syd Matters), musiciens invités… Le groupe a investi 35 000 € dans cette production. Un record pour eux. Les six artistes sont confiants. Ils rêvent de revivre une tournée aussi riche que la précédente. En 2016, l’album « Shelter », doublement primé aux De6bels Music Awards, leur avait permis de fouler une centaine de scènes en Europe et au Canada.
27 septembre 2023 – 8 h
Les musiciens viennent de terminer le chargement de tout leur matériel dans un gros van loué par le groupe. Ils embarquent, direction Rouen, pour la septième date de leur tournée. Un aller-retour sur le week-end.
« Je me demande quand même si ça vaut la peine de rouler autant pour un seul concert… », lance le batteur Olivier Cox, actif dans de très nombreux autres groupes wallons. « Pour rien au monde, je ne manquerais une rencontre avec le public. » Lui, c’est Jérôme : « Les concerts, ce sont les meil­leurs moments de ma vie. Dans ces instants-là, je suis moi-même ! »
La question de la rentabilité d’un tel concert mérite tout de même d’être posée. « Du prix de vente de notre spectacle, il faut déduire la location du van, l’essence, le coût de l’ingénieur du son et du responsable des lumières, le pourcentage pour le booker, confie Thomas. Souvent, il ne nous reste qu’un peu plus de 1 000 € à partager entre nous six. »
Soit à peine 200 à 250 € brut par artiste pour une journée de travail. Une fois les taxes et les précomptes retirés, chaque artiste reçoit donc environ 100 € net pour un concert. C’est à peine 30 € de plus que l’allocation qu’ils perçoivent via leur statut d’artiste, environ de 70 €, pour les jours où ils ne sont pas sous contrat.
« Heureusement que ce système existe parce que, sauf exception, le travail de composition et de répétition des morceaux ne fait jamais l’objet d’un contrat », ajoute Jérôme.
Une précarité au long cours, qui les oblige tous à multiplier les projets. Thomas déroule sa liste : « Moi, désormais j’ai Dan San, The Feather (son projet solo), je fais des bouquins, des productions pour d’autres artistes, des B.O. de films, du graphisme… C’est tout ça mon métier d’artiste. »
À l’exception du bassiste Maxime Lhussier qui a lancé une société de management musical, tous perçoivent le statut d’artiste. Pour Jérôme, c’est un choix de société. « En Belgique, on a décidé de rendre la culture accessible pour tous, c’est ce qui permet d’assister à des spectacles sans avoir à en payer le coût réel. S’il fallait se tourner vers un choix plus libéral, il faudrait revoir tout le modèle et le public devrait accepter de payer ses places de concert beaucoup plus cher pour financer la création artistique. »
Le van s’arrête. Il est 15 heures. Commence l’installation des instruments, les réglages sons, une mini-répétition. Et l’attente. Après un trajet de sept heures, six nouvelles heures vont s’écouler entre le moment de l’arrivée à la salle et le début du concert. « Les tournées, c’est toujours ainsi, confie Leticia Collet, la claviériste du groupe. Mais c’est aussi ces moments qui nous soudent et parfois qui nous permettent de créer. »
30 novembre 2023 – 16 h 30
Ce soir-là, le groupe joue dans le Brabant wallon, au Rideau rouge. Les réglages sont terminés. Il reste quatre heures avant le spectacle. Dans une loge sombre, Thomas et Jérôme font le point sur l’avancée du futur très gros projet du groupe qu’ils portent depuis deux ans avec Jonas Libon, leur metteur en scène et concepteur visuel : un concert avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège (OPRL). Un vieux rêve qu’ils espèrent concrétiser en mars 2025.
« J’ai reçu la réponse de la Fédération Wallonie-Bruxelles, annonce Jérôme. On va peut-être recevoir 10 000 balles, ce qui ne représente rien du tout par rapport aux 40 000 € demandés. Une fois de plus, aucune personne qui travaillera sur ce projet ne sera payée. Pas un fucking salaire. Tu travailles pendant deux ans, tu montes un projet qui tient la route, tu as une salle philharmonique qui l’achète, qui croit au projet, et ce n’est pas suffisamment convaincant pour être subsidié décemment ? À se demander ce qu’il faut faire pour être soutenu ? »
À l’époque de cette discussion, le budget total du projet est encore estimé à 120 000 €. Il couvre le travail d’un compositeur de musique classique chargé d’adapter les morceaux pour un orchestre philharmonique, la création de décors, la production de vidéos à projeter pendant le spectacle, l’enregistrement d’un album avec l’orchestre et les différents salaires du producteur, des concepteurs, des musiciens et des techniciens. Thomas et Jérôme explorent toutes les pistes :
- – « Côté subsides publics, on pourrait solliciter la Province de Liège, la Ville, la Création numérique… et puis, il faudra absolument aller chercher du sponsoring privé. »
- – « La Loterie nationale ! Ils financent aussi ce type de projet. »
- – « Il y a aussi des organismes musicaux comme la Sabam, PlayRight, etc. »
- – « On est parti pour de longs mois à remplir des dossiers. Ce travail-là non plus ne sera pas rémunéré. »
24 janvier 2024
Studio de Jérôme. Gwenaël Mario Grisi, un compositeur et arrangeur de musique classique carolo, arrive. Les deux leaders du groupe lui ont confié dix-sept de leurs compositions pour qu’elles puissent être interprétées par les quatre-vingts musiciens de l’Orchestre philharmonique de Liège. Pendant cinq heures, les trois hommes vont discuter, écouter et jouer de la musique. Au piano, Gwenaël leur propose des arrangements sur le vif.
- – « Quel est le thème de cette chanson ? »
- – « Elle parle de la folie d’un homme qui est emporté par sa maladie. »
- – « J’y entends plein de possibilités d’arrangement. Ce morceau est très cinématographique. On pourrait créer une boucle finale avec des percussions qui se répondent à l’infini. J’imagine bien la fin du spectacle sur ce titre. »
Lorsque Gwenaël repart, Thomas et Jérôme ont les yeux qui brillent. Ils se projettent au milieu de l’orchestre.
Quelques minutes plus tard, en route pour l’OPRL.
- Jérôme : « Est-ce qu’on a encore un petit stress ? »
- Thomas : « Oui, tant que le contrat n’est pas signé, tout peut encore arriver. »
- Jérôme : « Ils savent maintenir le suspense. En tout cas, la priorité de cette discussion, c’est le budget. Mais on ne va pas commencer par là. On fait comme d’habitude ? Toi le good cop, moi le bad cop ? »
19 avril 2024
Dan San sort son quatrième album : « Suite ». Ce soir, c’est la Release Party (lancement du disque), organisée au centre culturel de Chênée. Après la balance (soundcheck), dans la pénombre de la salle, les musiciens écoutent l’un des titres réarrangés que vient de leur envoyer Gwenaël. Une version instrumentale de Nautilus.
Au terme d’une écoute très attentive, le groupe réagit : « C’est nul. P’tain quoi ! », ironise Jérôme. « Pour une fois, les voix sonnent juste », plaisante Max. « Il m’a fallu deux minutes pour reconnaître le morceau. C’est superbe », dit plus sérieusement Damien Cierici, le violoniste.
C’est la première fois que tous les membres du groupe entendent le travail de Gwenaël. Ils sont subjugués. C’est aussi la première fois que ce projet semble devenir concret pour eux. Les questions fusent. Un mélange d’excitation et d’appréhension.
1er juin 2024
C’est reparti. En route pour la France, cette fois. Dan San est une des têtes d’affiche du festival Chez OIM Fest, près d’Arras dans le Nord. Pile un an après le début de la tournée, le groupe en profite pour faire le point. Si les albums « Grand Salon » et « Suite » ont reçu une très bonne critique médiatique et ont été largement diffusés en radio, le groupe peine malgré tout à trouver des dates. En une année, ils ont donné vingt-deux concerts, dont trois en France et deux aux Pays-Bas. Rien en Suisse ou au Canada où les albums sont pourtant aussi sortis. « Il faut regarder la réalité en face : on ne connaîtra plus une aussi belle tournée qu’il y a sept ans », annonce Max qui gère avec son agence Odessa Maison d’artistes de nombreux groupes belges et internationaux.
- – « Depuis la crise du Covid, il y a moins de lieux pour accueillir des groupes comme le nôtre. Aujourd’hui, il reste essentiellement deux types de salles : les petits lieux qui cherchent à programmer des artistes en découverte, ce que nous ne sommes plus ; et les grandes Arena qui diffusent les shows des grandes stars internationales… ce que nous ne sommes pas.
- – « Une autre explication est que notre musique n’est plus vraiment à la mode. Le rap et l’électro ont pris le dessus. Regarde le festival des Ardentes où on jouait régulièrement : depuis quelques années, ils se sont tournés vers les musiques urbaines. On n’y a plus notre place », regrette Thomas.
- – « Moi je me demande dans quelle mesure sans le statut d’artiste on n’aurait pas dû travailler beaucoup plus au projet Dan San durant ces sept années depuis l’album “Shelter” ? », interroge Jérôme au volant du van.
- – « C’est vrai que si on n’avait pas le statut d’artiste, on envisagerait peut-être la musique différemment, répond Thomas. Je me souviens qu’il y a des chansons qu’on a laissé tomber sur chaque album parce qu’elles étaient trop pop, trop efficaces, trop dans l’air du temps et pas assez en phase avec nos valeurs musicales. »
- – Jérôme : « Avec le feu au cul, on n’aurait pas ce luxe… On enregistrerait des chansons qui iraient peut-être plus droit au but, qui seraient plus rentables. »
- – Thomas : « Mais finalement, quel intérêt y aurait-il à proposer du sous-Coldplay à la sauce belge ? »
28 mars 2025 – Veille du concert à l’OPRL
Aujourd’hui, les Dan San entament leur deuxième répétition avec l’orchestre sous la conduite du chef allemand Christian Schumann.
Sur la scène de l’OPRL, Jonas Libon, le metteur en scène du spectacle Falaise, donne des conseils de placement aux membres du groupe. En presque 10 mois, le projet s’est concrétisé. Le groupe a revu certaines de ses ambitions à la baisse : « Étonnamment, alors que l’on pensait que l’OPRL serait intéressé par un spectacle complet avec vidéos et décors grandioses, ça a semblé leur faire peur. Ils nous ont conseillé d’axer davantage le spectacle sur la musique. Ce qui nous a finalement libérés des nombreuses contraintes que l’on s’était fixées », explique Jonas. Et a permis au groupe de trouver un équilibre financier en divisant le budget par deux.
À la pause, un sujet anime les conversations entre membres du groupe et techniciens :
- – Max : « Ce que les députés ont redit hier à la Chambre, c’est qu’ils veulent un statut particulier pour les artistes, mais pas un statut qui s’apparente au chômage. »
- – Damien : « Je pense qu’ils essayent de rattraper le coup parce que ça gronde après les annonces de suppression du statut d’artiste, mais en vrai on voit bien qu’ils en veulent au système culturel actuel… »
Jonas, qui a travaillé durant de nombreuses années au Canada dans un système de culture libéral, explique : « Si tu ne soutiens pas tes artistes, tu dois t’attendre à ce que les prix de tous les spectacles augmentent. Au Canada, tu n’as pas de la musique, du théâtre, de la danse, à moins de 75 $ la place. Et encore des places toutes pourries. Un spectacle comme Falaise pour lequel on a bossé à trois pendant quatre ans, plus de 800 heures chacun sans compter la musique, n’est pas possible sans le statut d’artiste. Pas comme ça en tout cas. »
Les artistes et techniciens sont dégoûtés et décontenancés par ces nouvelles annonces qui semblent remettre en cause leur légitimité à percevoir cette allocation de soutien. Avec le recul, Thomas confiera à Médor : « Ce débat entre nous alors qu’on est à la veille du concert qui est peut-être le plus attendu de notre carrière illustre parfaitement les montagnes russes de notre vie d’artiste. C’était l’aboutissement de quatre ans de travail, une grande première pour nous, le spectacle était sold out, on était tous très excités et on apprend que le statut d’artiste est remis en question. La douche froide. C’est un peu comme si, dans une boîte, tu recevais tout le temps des petites piqûres de rappel : en fait, ton poste, il n’est pas du tout garanti. Tu pourrais le perdre du jour au lendemain. C’est très insécurisant. Pourtant, combien de métiers dépendent de nos créations ? »
29 mars 2025 – 22 h 30
Le groupe sort de la scène de l’OPRL après une standing ovation. « Hey ! Bravo !, s’exclame Christian Schumann. Quelle émotion, quelle énergie ! » Après le spectacle, autour d’un verre, le chef annonce aux musiciens qu’il a bien envie de poursuivre l’aventure avec eux. Pour jouer le spectacle dans d’autres salles européennes. Un nouveau rêve et une nouvelle chasse aux financements commencent…