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Le prix de la débrouille

Quand les enseignants y vont de leur poche

L’enseignement est l’une des rares professions où il semble naturel de payer de sa poche pour se procurer son matériel de travail. Besoin d’un canapé, de livres, de casques antibruit pour la classe ? Madame fera les brocantes. Envie de tester une nouvelle manière d’enseigner ? Monsieur s’équipera sur Marketplace. Bienvenue en salle des profs.

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Yann Bastard. Tous droits réservés

C’est la fin de la journée. Des enfants jouent dans la cour de récré. Les élèves de 3e primaire de « Madame Samantha » viennent de quitter leur classe, mais la pièce reste pleine de vie. Des fiches et des dessins décorent le grand tableau, les murs et les fenêtres. Les armoires et tiroirs sont remplis de livres, de jeux et de toutes sortes de trésors. Les bancs côtoient un canapé, un pouf, une table basse…

Difficile d’imaginer que le 1er juillet 2020, lorsque Samantha – tout juste diplômée – a été engagée dans cette petite école libre en province de Namur, sa classe était presque vide. Les deux mois qui ont suivi, elle les a passés à faire son nid : « C’est une classe qui venait d’être créée. Je suis donc partie de rien, ou presque. »

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Yann Bastard. CC BY-NC-ND

Cet été-là, elle a écumé les sites de seconde main et mobilisé son réseau personnel à la recherche de matériel destiné à équiper la classe. Et depuis, elle arrive souvent à l’école chargée de sacs. La récup fait partie de son quotidien. Des jeux et des livres qui ne servent plus à ses enfants finissent régulièrement entre les mains de ses élèves.

Mais il lui arrive aussi de faire des achats, neufs ou d’occasion. Fil de fer, bougies, canapé (25 € sur Marketplace), jeux éducatifs, allumettes, horloge, baffles (5 € en brocante), albums jeunesse, papier à dessin, plastifieuse, casques antibruit (5 €/pièce chez Lidl), matériel de numération (entre 30 et 40 €), crayons, arrosoir ou encore petites collations lorsqu’une boîte à tartines arrive vide… la liste des choses que Samantha paie « de sa poche » est sans fin.

Certains prix lui reviennent en mémoire à mesure qu’elle parcourt sa classe et nous montre son matériel, mais elle ne compte pas vraiment. « C’est 5 € par-ci, 5 € par-là », explique-t-elle. Elle ne se plaint pas non plus : « Je m’en sors à la fin du mois. »

Deux de ses collègues, entrées dans la classe pour lui dire au revoir, font le même constat. L’une d’elles, qui enseigne depuis plus de 10 ans, explique que cet investissement personnel ne diminue pas avec le temps. Avec l’expérience, elle l’estime à plus de 500 € par an.

Fournir l’ordi, les livres et le matos

500 € par an, c’est près de 50 € par mois, en moyenne. Ce n’est pas rien. Mais ce qui interpelle surtout, ce n’est pas exceptionnel. La plupart des enseignants que nous avons contactés font le même constat : enseigner implique régulièrement de dépenser de l’argent « à soi » pour s’équiper ou équiper sa classe. Et cela ne semble propre ni à l’enseignement fondamental ni au réseau libre.

Adrien Rosman, permanent syndical au SETCa-SEL (FGTB), confirme que l’institutrice qui doit fournir elle-même le matériel de bricolage est un exemple qui lui revient souvent. « Mais ce n’est pas le seul, insiste-t-il. Je pense notamment à des enseignants dans le qualifiant (enseignement technique et professionnel, NDLR) qui mettent de leur poche pour avoir du matériel adéquat et à jour, parfois coûteux. Je n’ai pas d’estimation chiffrée. Mais j’ai moi-même été prof de français dans le secondaire et, certaines années, hors frais de déplacement, j’arrivais à 800 € de dépenses de bureau, livres, manuels… »

Autre exemple mis en avant : l’utilisation de matériel informatique personnel, véritable classe virtuelle pour de nombreux enseignants en périodes de confinement.

Si ces investissements financiers des profs et instits semblent être courants, le phénomène n’en est pas moins difficile à mesurer, car il n’a fait l’objet, jusqu’ici, d’aucune étude spécifique. « C’est un point sensible, de l’ordre du non-dit, ou plutôt de l’impensé », avance Evi Belsack, chercheuse en sciences de l’éducation à l’ULB.

Familles, enseignants, même combat

La Ligue des familles, qui se mobilise depuis longtemps pour la gratuité scolaire, est régulièrement contactée par des enseignants à ce sujet. « Cette profession est l’une des seules où l’on doit financer son matériel soi-même, et ce n’est pas normal », estime Maxime Michiels, chargé d’études pour la Ligue.

L’association se veut solidaire des enseignants : « Il est évident que la Fédération Wallonie-Bruxelles doit également prendre en charge leurs dépenses. Cela doit faire partie du trajet vers la gratuité scolaire. Familles, enseignants, c’est le même combat. Car derrière cela se cache toute la question du financement des écoles. »

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Yann Bastard. Tous droits réservés

Une question pour le moins compliquée… Au cours de l’année scolaire 2019-2020, la Fédération Wallonie-Bruxelles a dépensé en moyenne 4 135 € par élève de maternelle, 4 725 € par élève de primaire et 7 798 € par élève de secondaire. Soit environ 1 000 € de moins par élève que ce qui est dépensé dans l’enseignement flamand.

Mais ces chiffres ne recouvrent pas uniquement les dotations et subventions de fonctionnement allouées aux écoles : ils comprennent également les salaires des enseignants (plus élevés en Flandre). Il faut aussi garder à l’esprit, pour bien les comprendre, que le montant des subventions varie fortement selon les écoles et les réseaux, et que d’autres financements interviennent également : publics pour le réseau officiel subventionné, et privés pour le réseau libre subventionné.

« Matières et instruments nécessaires »

Face à une telle complexité, difficile de se faire une idée globale et précise des moyens disponibles pour l’aménagement des classes et l’achat de matériel pédagogique. D’autant plus que ces moyens ne sont pas utilisés de la même manière partout : « L’utilisation des subventions de fonctionnement relève de la responsabilité des pouvoirs organisateurs (PO) », explique l’administration générale de l’enseignement. Qui précise qu’il en va de même pour « la question des frais divers déboursés par les enseignants dans le cadre de leur métier ».

Les décrets fixant les statuts des personnels des différents réseaux prévoient en effet que les PO ont l’obligation, en leur qualité d’employeurs, de mettre à la disposition des enseignants « les matières et instruments nécessaires à l’accomplissement de leur travail ».

En pratique, à l’exception d’une indemnité forfaitaire de 100 € par an versée par la Fédération Wallonie-Bruxelles à certaines catégories d’enseignants pour l’utilisation d’outils informatiques privés à des fins professionnelles, c’est donc au niveau local – école, commune, province… – que la question du matériel mis à la disposition des profs est traitée et négociée.

Une décentralisation qui donne lieu à des situations contrastées. « La question de l’investissement financier des enseignants se pose probablement de façon plus aiguë dans l’enseignement libre », commente Adrien Rosman, parce que les subventions y sont moins élevées que dans l’enseignement officiel.

Mais si la situation varie d’un PO à l’autre, « c’est aussi une question de choix ! », précise le permanent syndical. « Les personnels peuvent toujours négocier une intervention financière. Mais est-ce que leur projet sera soutenu ? À quelle hauteur ? » On imagine que les termes vagues des décrets ne simplifient pas les choses : les « matières et instruments nécessaires » au travail des enseignants ne sont définis nulle part, ce qui laisse une large place à l’interprétation.

« ça a toujours existé »

Dans l’école où travaille Samantha, de petits budgets ont pu être débloqués pour couvrir les frais des institutrices. Par exemple pour acheter du mobilier destiné à aménager des classes dites « flexibles », où les enfants peuvent choisir l’assise qui leur convient le mieux : pouf, table basse, matelas… Ou encore pour financer les bricolages de fêtes des mères et des pères et les cadeaux de Saint-Nicolas.

Mais, pour le reste, c’est la débrouille, car les moyens sont limités. D’autant plus que l’organisation de fêtes scolaires, qui permettent à certaines écoles plus aisées de financer l’achat de matériel, est devenue impossible ces dernières années : la plupart des élèves viennent de familles très défavorisées qui n’ont plus les moyens de participer au traditionnel « souper boulettes ».

« On a la base qu’il nous faut, estime la directrice, qui, vu la petite taille de l’école, est également institutrice maternelle. Mais il faut quand même soit fabriquer soi-même, soit aller en brocante, soit récupérer chez soi ou dans son entourage pour enrichir un petit peu. Ça a toujours existé. C’est lié à la motivation des enseignantes. On se dit : “Ça, ce serait vraiment chouette pour ma classe, il n’y a pas de petit budget pour le moment mais j’en ai envie.” Donc on le prend, et on assume son choix. »

À l’argument économique et pragmatique se mêle donc une autre logique, liée à la personnalité de l’institutrice, à une recherche de qualité et d’innovation pédagogique, et à une certaine liberté de choisir sa façon d’enseigner.

« Je pourrais ne rien faire, mais ce n’est pas dans mon tempérament, dit d’ailleurs Samantha. Parce que j’ai envie que les élèves soient bien, qu’ils prennent plaisir à venir à l’école. Des études le montrent : les jeunes enfants ont besoin de manipuler pour comprendre certains concepts et pour apprendre. Ils ont besoin de matériel. » En montrant les petits bustes que les élèves ont sculptés dans le cadre d’une leçon de français, elle explique : « C’est moi qui ai eu envie de mettre en place cette activité. Je me vois mal demander à l’école de m’acheter de la terre glaise pour la réaliser… »

Un raisonnement qui surprendrait dans d’autres secteurs, mais qui revient souvent chez les enseignants contactés. Comment l’expliquer ? Faut-il y voir le reflet d’une certaine culture professionnelle ? « Au départ, la profession était plutôt considérée comme une vocation », explique Branka Cattonar, professeure de sociologie à l’UCL et membre du Groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l’éducation et la formation. « L’aspect “don de soi” était important. Les conditions matérielles de travail étaient considérées comme quelque chose de secondaire. Et cette image vocationnelle laisse encore des traces aujourd’hui », notamment au travers de l’investissement en argent, mais aussi en temps et en énergie, de certains enseignants.

Mais cette conception du métier est de moins en moins partagée, constate la sociologue, car elle « entre en contradiction avec les attentes plus managériales que le système éducatif a aujourd’hui vis-à-vis des enseignants ».

« On apprend mieux quand on est heureux », peut-on lire parmi les devises de la classe affichées au-dessus du tableau. Cet idéal qui motive Samantha a un coût. Un coût qui passe largement inaperçu et qui gagnerait à être reconnu, selon Adrien Rosman : « Ça suffit de compter sur le fait qu’on ne compte pas. »

Interview de l’autrice au micro de Chérie Belgique

Entretien complémentaire de jeunes profs, réalisé par notre partenaire Tout va bien Média.

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  1. Chiffres valables pour l’enseignement ordinaire.

  2. Depuis le 1er janvier 2020, une subvention spécifique est par ailleurs accordée aux écoles pour l’acquisition de manuels scolaires, ressources numériques, outils pédagogiques et livres de littérature.

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