L’amour sera noir ou ne sera pas ?

Black Love, amour refuge

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Islena Neira. CC BY-NC-ND.

Depuis deux ans, je sors avec un homme blanc. Et une question me taraude : suis-je en train de trahir les miens ? Parce que, jusqu’à présent, je ne jurais que par une chose, le black love. Un concept afro-américain qui a le vent en poupe dans la jeune génération d’afrodescendants en Belgique.

« L’objectif du black love est de transformer le couple en un refuge pour contrer l’oppression sociale et raciale. C’est une forme d’amour révolutionnaire, censée protéger les personnes noires des difficultés rencontrées dans les relations mixtes où la déconstruction de stéréotypes peut devenir lassante. » Voilà, en résumé, la définition la plus simple que j’aie pu trouver du black love, sur le blog Nothingbutthewax, qui se revendique comme une voix des « Millenials noirs ». Je dis « en résumé », également parce qu’en réalité, le black love est aussi flou que le buzz qu’il engendre est énorme.

Le concept a été popularisé aux États-Unis par la productrice et animatrice vedette Oprah Winfrey, qui a dédié une série documentaire au sujet. Il puise ses origines dans l’histoire de la communauté afro-américaine et des mouvements militants acteurs de son émancipation. Le principe : en choisissant de se mettre en couple avec un ou une partenaire noire, toute personne noire se protégerait de l’oppression et œuvrerait à son émancipation. Passé ce postulat, chacun y déroule une série d’arguments, quand les adversaires du concept dénoncent dans ces unions une double peine face aux discriminations.

Prise de pouls

Il suffit de faire quelques recherches sur les réseaux sociaux pour se rendre compte de sa popularité. Le hashtag #blacklove compte plus de 10 millions de publications sur Instagram. En 2020, la chaîne YouTube flamande « Black Speaks Back » a consacré plusieurs vidéos au black love en Belgique. Un panel d’hommes et de femmes donnait son avis sur la question. Une exposition photo et des débats sur le sujet ont aussi été organisés à Bruxelles et à Liège en 2018 et 2019. La discussion passionne les jeunes Afro-Belges de mon entourage. Mais plutôt que de chercher des arguments pour ou contre un concept flou, j’ai décidé de vous livrer trois témoignages, comme une simple prise de pouls des conversations qui animent ma communauté.

L’identité

Sophie, 30 ans, juriste d’origine rwandaise.

« Le fait que mon compagnon soit noir ? Je dirais que c’est plus facile, tout simplement, car je ne dois pas me justifier par rapport à mon vécu dans mon propre couple. Je me définis comme afroféministe, panafricaine et militante pour la démocratie et la paix au Rwanda. Dans ce combat, le black love me permet de transcender certains traumatismes intergénérationnels. Mon partenaire actuel est rwandais et il m’aide à mieux appréhender ma culture : je pense que c’est une force, car il connaît mon histoire. Il me donne envie de m’intéresser à mon identité. Il parle mieux kinyarwanda (une des langues officielles rwandaises) que moi et m’encourage dans mon militantisme. Si un jour, nous avons des enfants, je n’ai pas envie d’être le parent le moins ancré dans l’identité rwandaise. En revanche, avec mon ex, j’ai une tout autre expérience. Lui était très sexiste, et j’en souffrais. Mais, dans ma famille, on me disait de laisser couler. Dans le black love, on pointe du doigt le racisme, mais pas le sexisme qui existe dans les relations hétérosexuelles. Tant que certains hommes noirs continuent à perpétuer des comportements destructeurs, le black love ne sera pas souhaitable pour les femmes. »

Le refuge

Stacie, 25 ans, d’origine congolaise et rwandaise, travaille dans les ressources humaines.

« Ma mère s’est mariée avec une personne blanche qui m’a élevée de mes 9 à mes 18 ans. En observant leur couple, je me suis dit que je ne pourrais jamais vivre avec un homme blanc. Il avait tendance à faire des remarques très racistes et ça ne fait pas partie de ma conception de l’amour. Résultat, depuis petite, je sais que je ne vivrai jamais avec un homme blanc. Au-delà de la relation compliquée entre ma mère et mon ex-beau-père, j’ai longtemps vécu dans une forme de solitude. J’étais la seule noire de ma classe pendant des années. Ensuite, je suis allée dans une école mixte et, tout à coup, je me suis sentie bien. Je n’avais plus besoin de donner des explications ou de faire attention à ma manière d’être ou de m’exprimer. Je ne veux plus jamais connaître ce malaise. Alors, pour moi, le black love, c’est être avec une personne qui te ressemble et avec qui tu te sens toi-même. Je veux partager ma vie avec quelqu’un qui soit capable de me comprendre sans que j’aie à donner plus d’explications. C’est tout. »

Le sacrifice

Marie-Grâce, 29 ans, d’origine rwandaise, travaille dans le marketing.

« Pour mes parents, c’est impensable que je puisse sortir avec un homme blanc. Ils m’ont toujours dit que je devais me mettre en couple avec un Rwandais. C’est comme ça et j’ai moi-même intégré cette idée. Mais, en fait, j’y crois de moins en moins, car la plupart des couples rwandais que je connais ne fonctionnent pas. Il y a beaucoup de familles monoparentales où les hommes sont partis. Il y a ce concept très fort de “kwihangana” dans la culture rwandaise, qui veut dire “supporter”. Les femmes doivent tout supporter dans notre culture. L’homme peut tout faire parce qu’il sait que la femme ne partira jamais. Même parmi les jeunes que je connais, certains trompent leurs copines et elles supportent. La copine le sait, mais elle reste quand même. C’est super ancré. Aujourd’hui, j’ai une relation avec un Anglais. Ça dure depuis quelques mois et c’est ma première expérience en dehors du black love. C’est marrant, j’ai l’impression qu’il comprend certains aspects de mon vécu parce qu’il a grandi en Angleterre et il a lui-même une double culture. On verra bien si ça dure. »

Et moi dans tout ça ?

« J’ai 29 ans et je suis la plus jeune d’une famille nombreuse d’origine rwandaise. Lorsque mes frères et sœurs sortaient avec des personnes blanches, j’entendais différentes formes de micro-agressions : ça allait des imitations d’accents africains à des stéréotypes sur les personnes noires. Alors, quand j’ai entendu parler du black love, en 2016, j’ai décidé de ne sortir qu’avec des hommes noirs pour éviter tout ça.

La réalité, c’est que ça m’a beaucoup aidée à un moment où j’avais besoin de retrouver mes racines. Ce n’est pas juste un repli sur soi, mais une réelle volonté de déconstruire tous les préjugés qu’on a emmagasinés malgré nous. Marie-Grâce me l’a très bien expliqué quand elle a tenté de me définir l’objectif du “black love” : “C’est important de se déconstruire, car avec le temps, tu apprends que tout est politique, y compris dans la vie affective. Même nos modèles de beauté ont été influencés par une société qui méprise les personnes noires. Nos attirances ne sont pas neutres.”

Dans mon cas, je n’ai pas trouvé la bonne personne, même en pratiquant le black love scrupuleusement. Après quelques peines de cœur, j’ai décidé de changer mon fusil d’épaule et de sortir avec un homme blanc. J’ai souvent peur de ses réactions, j’ai peur qu’il me dise quelque chose de raciste, mais, pour l’instant, je guette… et il ne se passe rien. Je pense que les femmes noires devraient choisir leurs partenaires sans être tiraillées par la propagande des uns et des autres. Car être une femme noire, c’est être à la marge des discussions et être au confluent de plusieurs discriminations. »

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