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Rex en Technicolor

Du populisme à la collaboration

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Sous le regard du portrait géant de Léon Degrelle, parti au front de l’Est depuis le 8 août 1941, le chef ad interim de Rex, Victor Matthys, harangue la foule. Toutes les composantes du mouvement rexiste sont là. Assises à gauche, en kaki, les jeunesses rexistes masculines. Assises à droite, en blanc, les jeunesses féminines. En noir, des milices : les Gardes wallonnes et les Formations de combat. Au fond, à gauche, on distingue des uniformes de la Wehrmacht portés par des rexistes belges ou des Allemands.

Médor a mis la main sur plusieurs centaines de photos inédites du mouvement rexiste, créé par Léon Degrelle. Colorisés, ces clichés pris juste avant et pendant la guerre 1940-45 nous plongent dans les entrailles d’un des derniers tabous belges : celui de la collaboration francophone avec l’Allemagne nazie.

Une cave, dans une petite artère impassible d’Etterbeek, en Région de Bruxelles-Capitale. Entassées dans des cartons jaunis, des dizaines de milliers de pellicules et de photos noir et blanc brossent, dans l’indifférence générale, un étonnant portrait de la Belgique des années trente aux années septante. Ces images proviennent de l’agence de presse SADO (Service auxiliaire de documentation), lancée en 1934 par Léonid Itin1.

Dans la cascade de cartons, deux d’entre eux captent l’attention. « Rex », lit-on sur leur tranche. En 567 photos, dont certaines ont conservé les légendes d’époque et la plupart n’ont jamais été publiées, un pan trouble de l’histoire de Belgique se dessine. Aujourd’hui, qui parmi les moins de 30 ans, connaît encore Léon Degrelle, né à Bouillon en 1906 et fondateur du mouvement Rex ? Celui qui fut probablement l’homme politique belge le plus célèbre, commenté et critiqué durant les années trente et quarante est aujourd’hui entouré d’un silence honteux.

Pourtant, quelques associations semi-clandestines continuent à entretenir le souvenir de l’ancien officier SS. Des réunions bisannuelles continuent à drainer un public franco-belge qui vient chanter à la gloire de ses « héros » tombés au front de l’Est aux côtés des nazis. Le Dernier Carré, la Fondation européenne Léon Degrelle, les Amis de Léon Degrelle sont autant de microstructures belges et françaises qui continuent à entretenir la mémoire du « Führer belge ». Dans la clandestinité.

Foi, autorité et purification

En 2015, la Belgique a célébré le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et, un an plus tôt, celui de la Libération. Pour l’immense majorité des Belges, ces dates marquent la fin de l’oppression allemande. Pour d’autres, elles signifient le début d’une longue période de difficultés : poursuites judiciaires, mise sous séquestre des biens, déchéances des droits civils et politiques, condamnations à mort. Il s’agit des milliers de Belges francophones qui, durant l’Occupation (1940-1944), ont décidé de rejoindre les rangs de la collaboration derrière leur chef de file, Léon Degrelle.

Tout commence au milieu des années 1930. Lassés par l’instabilité politique, laminés par la crise économique de 1929, de très nombreux catholiques belges décident d’apporter leur soutien au mouvement Rex, créé en 1935 par un brillant étudiant en droit, Léon Degrelle. Ce mouvement de jeunes qui militaient au sein du monde catholique et est d’abord soutenu intellectuellement et financièrement par lui, s’émancipe du berceau qui l’a vu naître. Il se constitue en un mouvement politique qui se veut rénovateur, dénonciateur de scandales et annonciateur d’une nouvelle société purifiée, faite d’autorité et de foi.

Grâce à son sens moderne de la propagande, à un charisme certain et à une fougue qui détonnait et séduisait dans le monde ronronnant de la vie politique belge de l’époque, Léon Degrelle et ses partisans explosent aux élections de 1936. Ils obtiennent 11 % des suffrages au niveau national, mais entre 20 et 30 % des voix dans les arrondissements francophones. Catholiques déçus, petits commerçants et agriculteurs sont séduits par les promesses du « beau Léon ».

Virage collabo

Mais, dès 1938, l’immense majorité des partisans de la première heure quittent le navire, effrayés par la radicalisation et la fascisation du mouvement, l’autoritarisme de Degrelle et la menace toujours plus précise de la guerre qui s’annonce.

Durant l’Occupation, Degrelle et les quelques fidèles qui sont restés à ses côtés vont s’atteler à reconstruire le mouvement rexiste sur de nouvelles bases. Pour accéder au pouvoir, Degrelle s’engage dans la collaboration. Elle est d’abord politique, ensuite militaire avec la création d’une formation de volontaires wallons (près de 8 000) qui partent se battre au sein de l’armée allemande sur le front de l’Est : la Légion Wallonie. Elle est successivement intégrée à la Wehrmacht (l’armée du IIIe Reich) puis à la Waffen-SS (branche armée de la Schutzstaffel, organisation phare du régime nazi). D’autres rexistes continuent à militer au pays pour prendre le contrôle politique des communes belges.

Après la guerre, rexistes, légionnaires wallons et collaborateurs sont poursuivis par la Justice belge. L’émotion de la Libération ne permet pas toujours d’agir avec discernement. Bien souvent rexistes d’avant-guerre et rexistes de guerre sont mis dans un même sac, alors que ceux-ci ont milité pour des causes différentes, avec un idéal et des moyens différents.

Un tabou en couleurs

Les cartons d’archives de la SADO racontent un rexisme jusqu’ici peu connu qui dévoile l’embrigadement des jeunes et des infirmières, et l’utilisation de l’image de la famille Degrelle à des fins de propagande. Ces images inédites, Médor a choisi de les coloriser. La couleur donne une tonalité contemporaine à ces clichés. Elle les rend plus tangibles et nous reconnecte à un passé tabou.

Un débat animé a accompagné ce choix éditorial au sein de la rédaction : trahit-on l’Histoire ? Si l’on ne peut connaître la couleur exacte de chaque vêtement, décor ou détail des photographies, nous avons en tout cas tenté de nous en approcher au plus près par un travail de recherche minutieux mené avec un historien spécialiste du rexisme.

  1. Revendue avec ses archives, l’agence s’est aujourd’hui transformée en labo photo, Sadocolor.

La SADO, agence double

Les archives de l’agence de presse SADO, créée en 1934, comptent plus de 450 000 clichés. À l’origine, son activité consiste à distribuer des images de Belgique et de l’étranger, et non pas d’en produire. Sous l’Occupation, elle fera partie des trois seules agences ayant le droit d’exercer leur activité, aux
côtés de Graphopresse et SIPHO. Mais l’occupant voit d’un mauvais œil que la SADO ne réalise pas ses propres reportages et ne fasse donc pas le jeu de la propagande allemande. Les Allemands menacent son directeur, Leonid Itin, de réquisitionner l’agence s’il ne recrute pas des reporters.

Itin s’associe avec Paul Némerlin, un photographe indépendant bien intégré dans les milieux rexistes. À la fin de la guerre, l’auditorat militaire lance une enquête sur la SADO, pour soupçons de collaboration. Elle se soldera par « un non-lieu pour cause de charges insuffisantes, écrit l’historienne Florence Gillet, du Centre d’étude et de documentation guerre et société contemporaine. L’enquête confirme que l’agence a pratiqué un double jeu, travaillant sous le couvert de la Sûreté de l’État pour fournir des photos et des renseignements aux Alliés ». Némerlin, lui, sera condamné à un an de prison, notamment pour avoir été le photographe privé de Degrelle.

En savoir plus

Le mouvement rexiste jusqu’en 1940, Jean-Michel Étienne, Armand Colin, 1968.

Degrelle : les années de collaboration, Martin Conway, Éditions Quorum, 1994.

La Légion Wallonie, t. 1 (tomes suivants à paraître), André Lienard, Bayeux, 2015.

Léon Degrelle et la Légion Wallonie : la fin d’une légende, Eddy De Bruyne, Éditions Luc Pire, 2011.

L’historien Eddy De Bruyne lance actuellement une souscription pour son Encyclopédie de l’Occupation, de la collaboration et de l’Ordre nouveau en Belgique francophone (1940-1945). Le prix du livre est de 60 €.
Informations : asblsegnia@gmail.com

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