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La N-VA démasquée

Climatosceptiques

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Laurine Lesaint. Tous droits réservés.

Le média en ligne Apache.be a repéré un réseau de climatosceptiques qui gagne en influence au nord du pays. Ce lobbying occulte vient des États-Unis, activé au profit d’Exxon Mobil et Shell. La Liste Dedecker a été embrigadée la première. Aujourd’hui, la N-VA a pris le relais.

Les « prophètes » de « l’église du climat » et de « l’évangile de l’effet de serre » semblent « défoncés au CO2 ». À coup de scénarios catastrophes martelés « comme une religion », le « lobby écologiste veut renoncer à la modernité », imposer un « projet de gauche » et « faire fuir les entreprises ». Le « Saint-Graal de la politique climatique » finira par provoquer une « extinction des feux ». Ces bouts de citations vous disent quelque chose ? Ces phrases sont tirées du vocabulaire climatosceptique élaboré ces dernières décennies par les conservateurs américains et l’industrie fossile.

Depuis plus de trente ans, les néoconservateurs voient dans les think tanks, les fameux « groupes de réflexion » qui ont fleuri au départ des États-Unis, un véhicule parfait pour diffuser leur pensée. Le but ultime est clair : une dérégulation approfondie de l’appareil public. Peu après que les Nations unies ont fondé en 1988 le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) afin de surveiller les risques associés au changement climatique, ces think tanks ultra-conservateurs ont commencé à élaborer une stratégie pour repousser la « menace verte ».

Des acteurs majeurs tels que le géant du pétrole et du gaz ExxonMobil, mais aussi, par exemple, les célèbres frères Koch, actifs au départ dans le raffinage de l’or noir, investissent alors des dizaines de millions d’euros pour concevoir une stratégie de négation du changement climatique.

Rien qu’à elles, les fondations de la famille Koch ont injecté plus de 127 millions de dollars dans divers think tanks néoconservateurs entre 1997 et 2017. Une enquête est en cours aux États-Unis sur la manière dont Exxon a cherché à orienter le débat sur le climat ces dernières années. Le financement d’un maillon important de cette chaine – le think tank New Direction – par l’Union européenne est aussi en ligne de mire. En 2017, il a reçu près de 1,1 million d’euros de subsides européens. Mais une fois que les flux financiers franchissent l’océan vers l’Europe, constate Apache, ils sont nettement plus difficiles à tracer. Via des conférences, des études, des rapports et autres prix, les fonds américains ruissellent vers d’autres groupes de réflexion. Seul l’objectif qui en découle est clair : tuer dans l’œuf toute législation appelée à endiguer le réchauffement de la planète.

Union de neocons

Dans cette galaxie, l’Atlas Network occupe une place à part. Ce groupe américain s’efforce de créer un vaste réseau de think tanks de même obédience idéologique. Il offre des formations et rassemble le capital de départ nécessaire pour donner naissance à de nouveaux groupes de réflexion. C’est par là que la stratégie et le contenu sur lesquels se fondent les climatosceptiques nous arrivent, en droite ligne des USA. Dans cette mouvance, on retrouve le Center for the New Europe (CNE), un groupe de réflexion mis sur pied par Paul Belien. Un personnage important, disposant de connections politiques. Mari de l’ex-députée fédérale Vlaams Belang Alexandra Colen, il travaille aujourd’hui pour le populiste néerlandais Geert Wilders. Lorsqu’il était journa-liste chez Trends, Belien parcourait le monde pour interviewer des penseurs libertaires positionnés à (l’extrême) droite. C’est à partir de ce réseau qu’il a ensuite développé le CNE.

Les thèmes favoris du groupe étaient – outre la privatisation des soins de santé – la protection de la propriété intellectuelle et la négation du réchauffement climatique. Rien d’étonnant, avec des sponsors comme ExxonMobil et l’entreprise pharmaceutique Pfizer. Ce CNE (et le Stockholm Network dont il fait partie) semble aujourd’hui éteint, ce qui ne veut pas dire que sa pensée et sa stratégie ont disparu. Bien au contraire, selon Apache. Les idées et le modus operandi du CNE refont surface.

Car ce réseau a essaimé entretemps. Le 1er octobre 2009, deux Belges et un Belgo-néerlandais influents ont donné naissance à deux nouvelles organisations : le parti européen ACRE (Alliance des conservateurs et réformistes européens) et sa fondation apparentée New Direction. À la même adresse, le 22 rue du Berceau, à Bruxelles, les asbl belges Nova Civitas et Libera ! voient aussi le jour. L’ACRE, ce n’est pas rien ! Ce cartel compte parmi ses partis membres les conservateurs britanniques, les ultra-conservateurs polonais, le Likoud israélien et l’AKP du Premier ministre turc Erdogan. La N-VA de Bart De Wever n’en fait pas partie officiellement, mais elle se range derrière les Conservateurs et réformistes européens, la fraction européenne qui y est associée.

Apache a comparé la composition de tous ces think tanks, les anciens et les nouveaux, les européens ou les flamands : ce sont des copies conformes. Ces groupes ont été érigés par les mêmes personnes : des nationalistes libertaires. Des personnalités publiques bien connues des médias et du grand public flamand, comme les intellectuels Boudewijn Bouckaert et Matthias Storme, l’ancien coach de judo Jean-Marie Dedecker et l’ex-journaliste éditorialiste Derk Jan Eppink, qui étaient ou sont toujours actifs en politique.

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C’est à ces membres du même réseau que Libera ! a souvent décerné ces dernières années son « prix de la Liberté ». Les lauréats, ceux qui les présentent, les auteurs des articles d’opinion qui paraissent en marge de l’événement naviguent dans les mêmes eaux. Tel Jean-Marie Dedecker, fondateur de la liste du même nom et qui s’est présenté sous les couleurs de la N-VA aux élections de mai dernier. En 2015, Dedecker a été récompensé parce qu’il pourfend dans diverses chroniques la « religion du climat » « qui possède sa propre église, ses propres dogmes et sa propre pensée unique ». (Avant et après les dernières élections, Dedecker a continué à taper sur le clou, se moquant de ceux qui « affolent » la population « en annonçant la fin du monde ».) Ce réseau de l’ombre qui, pour l’essentiel, tournait autour de la Liste Dedecker, s’est centré ces dernières années sur la N-VA. Selon l’enquête d’Apache, la pensée libertaire euro- et climatosceptique fait des émules dans les rangs de ce parti qui reste candidat à tous les niveaux de pouvoir.

Dans un entretien croisé publié par le site d’opinion nationaliste Doorbraak, en janvier dernier, Dedecker a interpelé le député N-VA Sander Loones sur ce ton : « Je demande simplement que l’on nous montre quelle est l’influence du CO2 sur le climat. » Loones n’a pas moufté. En fin d’interview préélectorale, les deux hommes ont fait vœu d’aller ensemble « à la guerre », « à fond pour la victoire ». Dans Doorbraak, le climatosceptique notoire Jan Jacobs jouit de la même liberté d’expression. L’ancien secrétaire d’État fédéral Theo Francken a lui aussi évoqué dans le passé une « église du climat » aux accents « fondamentalistes ». En 2015, au Parlement européen, le président de la N-VA Bart De Wever a lui-même qualifié la politique climatique européenne de « Saint-Graal de la pensée collective ». À plusieurs reprises, De Wever a tenté de relativiser l’urgence du problème, pourfendant le « catastrophisme » et le fait que « l’on nous rabatte les oreilles d’histoires sur la façon dont les émissions de CO2 menacent la planète ». Depuis cette année, le parti confédéraliste se qualifie d’« écoréa-liste ». En février, le pionnier américain de ce courant idéologique (Michael Shellenberger) est venu rappeler devant les membres et militants de la N-VA que l’écoréalisme compte sur les innovations technologiques, ne veut pas « chasser » les entreprises vers des pays étrangers jugés moins respectueux de l’environnement, et il a plaidé en faveur du nucléaire en tant que solution au problème de l’approvisionnement énergétique.

Ils raillent les climatologues

Semer le doute. La manière dont les plus grandes entreprises pétrolières et gazières au monde abordent le réchauffement de la planète tient en ces trois mots. Cette stratégie est parfois nommée Scientific Certainty Argumentation Method, ou SCAM pour faire court. En s’attaquant à la climatologie en tant que telle, en semant le doute sur le consensus scientifique qui entoure le réchauffement de la planète et le rôle joué par l’humain, des entreprises comme ExxonMobil et Shell se sont efforcées, au cours des dernières décennies, d’empêcher les pouvoirs publics de prendre des mesures efficaces et d’approuver des réglementations.

Grâce à des études internes, le géant du pétrole et du gaz ExxonMobil savait dès la fin des années 1970 que le réchauffement climatique était une réalité et que l’humanité en était responsable. Sur la base d’une analyse approfondie de documents internes et de 187 communications externes de la firme étatsunienne, en ce compris des articles publirédactionnels payés dans le New York Times, les chercheurs américains Geoffrey Supran et Naomi Oreskes ont toutefois conclu qu’ExxonMobil « a trompé le public à grande échelle » en instillant « de plus en plus de doutes » sur la validité des changements climatiques.

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Une enquête du média en ligne néerlandais De Correspondent a établi que Shell avait agi de la même manière. Dans un rapport interne secret de 1986, il était admis que le réchauffement de la planète était la conséquence d’une « augmentation des gaz à effet de serre » et que les « changements relativement rapides et spectaculaires » auraient « potentiellement d’importantes conséquences sociales, économiques et politiques ». Mais de ces conclusions, Shell n’a jamais parlé haut et fort. En 1981, le groupe pétrolier a bien produit le documentaire Climate of Concern, qui préfigurait en quelque sorte le film Une vérité qui dérange, mais dans le même temps, l’entreprise faisait tout ce qui était en son pouvoir pour contrecarrer les mesures climatiques. Dans l’Amérique de Ronald Reagan, estime Apache, l’industrie fossile et ses complices politiques sont parvenus à leurs fins : en bloquant ou en abrogeant des réglementations environnementales et climatiques.

Chiffre piquant : une enquête de 2013 a montré qu’à peine 90 entreprises, dont ExxonMobil, BP, Chevron, Shell, Total et diverses entreprises pétrolières publiques, sont responsables des deux tiers des émissions qui causent le réchauffement mondial.

Fabrication d’incertitude

Au cours des années 1990, quand les problèmes environnementaux et climatiques ont réellement pris place au cœur du débat politique, notamment à l’occasion de la Conférence de Rio (1992), l’alliance entre les politiciens (néo)conservateurs et l’industrie fossile a abandonné sa stratégie dure pour un mode d’influence un peu plus subtil, mais tout aussi efficace, comme l’ont décrit les chercheurs américains Riley Dunlap et Aaron McCright, en 2015 : il s’agissait en quelque sorte de « fabriquer de l’incertitude ».

Un des lobbys les plus importants chargés d’instiller le doute dans la tête du grand public a été la Global Climate Coalition, fondée en 1989 par toutes les grandes entreprises pétrolières américaines. En écornant les fondements scientifiques sur lesquels se basaient les partisans d’une politique climatique ambitieuse, mais aussi en jetant le discrédit sur la climatologie et les climatologues, elles espéraient faire barrage aux mesures. Une stratégie qui rappelle celle mise en œuvre par l’industrie du tabac et le lobby de l’amiante.

Dans le même temps, il fallait mettre en relief l’impact économique néfaste de la politique climatique, dont la facture serait supportée principalement par les plus faibles. Pour faire mordre à l’hameçon, une série de mythes ont été entretenus. Des esquisses minimisant le réchauffement climatique se sont substituées aux scénarios modérés ou extrêmes. Et des climatosceptiques resservent quand ils le peuvent la théorie du… refroidissement climatique : durant les années 1970, un petit groupe de scientifiques était convaincu que, loin de se réchauffer, la planète refroidissait. Cette prévision fausse, qui recueille un très faible soutien, reste utilisée pour contester les modèles climatiques prévisionnels. Or, la théorie selon laquelle le réchauffement serait le résultat de « cycles naturels » – la terre se serait souvent réchauffée et refroidie d’elle-même au cours de son histoire – a été réfutée à maintes reprises. C’est l’inverse qui est vrai. L’augmentation des gaz à effet de serre et le réchauffement que cela provoque accentuent ces cycles naturels et les rendent de moins en moins fiables et prévisibles.

Selon les sceptiques américains ou de Flandre, les climatologues qui se font entendre appartiennent, au même titre que les médias et les politiques, à une petite élite « écolo » qui a pour principal objectif d’accroître l’intervention de l’État – à l’instar de la menace communiste combattue jadis par les États-Unis et leurs alliés. D’après eux, cette « hydre verte » doit par conséquent être combattue si l’on veut sauver l’économie.

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