Coffré malgré lui

Episode 1/3

Paul Peyrolle. CC BY-ND.

Dieumerci Kanda s’est rendu au poste de police de la rue Démosthène, à Anderlecht, pour y déclarer la perte de son portefeuille. Sans raison apparente, il est alors arrêté et placé en détention policière. Trois heures plus tard, Dieumerci est retrouvé pendu. Que lui est-il arrivé ?

Le 4 février 2015, Bijou Nkombe se réveille au petit matin dans son appartement d’Anderlecht. Ses enfants dorment encore. Elle tâtonne de l’autre côté du lit et constate que son mari n’est pas rentré cette nuit-là. Bijou saisit son téléphone et tente de l’appeler. Après quelques tonalités, Dieumerci décroche.

« Je suis en route. Je me dépêche pour déposer L. à l’heure à la crèche. » L., le fils de Dieumerci et de Bijou, a 2 ans. Le couple a deux autres enfants plus âgés. Dieumerci a aussi un fils à Kinshasa, né d’une autre relation.

Bijou se lève et entame le rituel matinal. Dieumerci travaille dans le commerce de voitures et passe parfois la nuit au café avec des clients. Tandis qu’elle pose le pain sur la table, son téléphone sonne. C’est encore Dieumerci, qui semble cette fois paniqué. Il a perdu son portefeuille, qui contient une grosse somme d’argent destinée à acheter une voiture pour un client. Ses papiers d’identité et ses cartes de banque ont aussi disparu.

« Rentre à la maison et va faire une déclaration au poste de police dans la rue », lui conseille Bijou, qui se charge d’emmener L. à la crèche.

De retour chez elle, son téléphone sonne à nouveau. C’est le poste de police de la rue Démosthène, à Anderlecht. « Nous avons arrêté votre mari. Ne vous inquiétez pas, il sera libéré dans quelques minutes », lui assure une voix aimable. Un instant plus tard, la communication est coupée.

Bizarre, se dit Bijou. Pourquoi arrêter quelqu’un qui vient déclarer la perte de son portefeuille ?

Deux heures plus tard, son mari n’est toujours pas rentré, et l’inquiétude grandit. Irait-elle jusqu’au poste de police, à quinze minutes à pied de chez elle ? Ou plutôt récupérer d’abord leur fils à la crèche ?

Pendant que Bijou sort de la station de métro Étangs Noirs avec son enfant dans sa poussette, son téléphone retentit une nouvelle fois. Elle plonge dans son sac à main, décroche et entend une voix masculine dire : « Votre mari s’est suicidé en cellule. Il a été transféré à l’hôpital Érasme. Vous devez venir le plus vite possible. » Bijou s’agrippe à la poussette et tombe à genoux en pleine rue.

Incarcéré sans surveillance

« J’ai connu Dieumerci à Paris », raconte Bijou Nkombe six ans plus tard dans son appartement. « Nous nous sommes rencontrés via des amis communs et sommes tombés amoureux. » Au-dessus du divan noir sont encadrées quatre photos des enfants. « Dieumerci aimait beaucoup ses enfants », insiste Bijou. « Il leur faisait tout le temps des blagues. Nous avons formé un couple pendant seize ans. Je ne l’ai jamais vu dépressif. Mais il pouvait parfois être très tendu. »

Les images de surveillance muettes enregistrées au poste de police de la rue Démosthène, et réclamées par le Comité P (l’organe parlementaire chargé de contrôler la police), montrent Dieumerci entrer tranquillement dans le bâtiment le matin du 4 février 2015, vêtu d’une veste sombre et d’un jeans.

Il est 7h50, deux personnes se trouvent devant lui et Dieumerci attend patiemment son tour. L’agente S.P. se trouve à la réception. Quand Dieumerci commence son récit, elle fait un geste ostensible de la main et se couvre la bouche et le nez avec son écharpe. Dieumerci reste calme, pose sa main sur sa poitrine et poursuit. S.P. l’interrompt et appelle ses collègues.

À 7h53, les inspecteurs J.P. et G.P. apparaissent à l’image. Ils parlent brièvement avec Dieumerci puis disparaissent avec lui dans un endroit à l’abri des caméras.

Dans sa déclaration écrite, recueillie neuf mois plus tard, l’inspecteur J.P. décrit les faits comme suit : « L’homme avait du mal à s’exprimer correctement, ce qui nous a fait supposer qu’il avait consommé de l’alcool sans pour autant être ivre. L’inspecteur G.P. lui a conseillé de rentrer chez lui et de revenir quelques heures plus tard. »

Dieumerci refuse et tient à être entendu, toujours selon la déclaration de l’inspecteur J.P. : « Il ne voulait rien entendre. Nous avons tenté de le raisonner pendant un petit quart d’heure, et voyant qu’il ne partait pas, l’inspecteur G.P. l’a arrêté. »

Quand l’inspecteur J.P. parle d’un « petit quart d’heure », il compte large. Sur les images de surveillance, on voit que Dieumerci est emmené bras dans le dos à 7h57, soit quatre minutes après que les inspecteurs J.P. et G.P. ont engagé la conversation avec lui.

Dans aucune déclaration des agents en service qui ont assisté à la scène, ni dans celle de S.P. qui tenait la réception, ni dans celle du visiteur S.C. qui se trouvait aussi dans le hall d’entrée au moment des faits, il n’est question d’un quelconque comportement agressif de la part de Dieumerci.

Les images vidéo le confirment. Ces mêmes images montrent que Dieumerci est conduit à 8h03 par J.P., G. P. et l’inspecteur C.T. à la cellule commune située au sous-sol. L’ivresse est invoquée comme motif d’arrestation.

Pourquoi, bon Dieu ?

Les agents verrouillent la porte de la cellule et quittent le complexe de détention, où ne croupit aucun autre détenu. Dieumerci reste seul dans une cellule commune. Il s’assied sur un banc, se tient le ventre et la poitrine, se relève et tourne en rond nerveusement.

À 8h17, les images enregistrées par une caméra placée hors de la cellule montrent qu’il tente d’entrer en contact avec les agents par le parlophone de la cellule. Personne ne vient. Il est 8h49 quand il fait une nouvelle tentative. À 9h23, on voit l’inspecteur J.P. parler brièvement à Dieumerci. Il semblerait qu’il lui tende quelque chose.

La vidéo est de mauvaise qualité et on ne distingue pas exactement ce qui se déroule. Ensuite, Dieumerci se couche sur le matelas à l’arrière de la cellule, la main posée sur le ventre.

À 9h53, il se relève, clairement en souffrance. Il se serre à nouveau la poitrine, s’affaisse jusqu’au sol le long du mur et se tient la tête entre les mains. À 10h20 et 10h27, il s’adresse à nouveau au parlophone. Aucun agent ne descend.

À 10h40, le comportement de Dieumerci change subitement. Il ôte son t-shirt et sa chemise, déchire le tissu en lambeaux et confectionne une longue et épaisse corde. Vingt minutes plus tard, il s’avance vers la grille de la cellule, se signe puis noue sa corde au sommet d’un des barreaux. Il passe ensuite l’autre extrémité autour de son cou. À 11h05, il se laisse choir et la corde se resserre. Ses bras s’agitent encore quelques instants, puis son corps se fige.

Vingt-trois minutes passent sans que personne ne vienne. À 11h28, soit 48 minutes après que Dieumerci a retiré et déchiré ses vêtements, l’inspecteur J.P. apparaît à l’image. Il passe immédiatement les bras à travers les barreaux et tente en vain de redresser Dieumerci. D’autres agents arrivent et font des va-et-vient nerveux. La porte est déverrouillée.

À 11h31, le commissaire A.B. coupe la corde au couteau et étend Dieumerci sur le dos. Le SMUR arrive à 11h40. Les ambulanciers essaient de le réanimer, puis abandonnent au bout de vingt minutes. Les dernières images, enregistrées à 12h03, montrent Dieumerci évacué de la cellule en brancard.

Avec le soutien du Fonds Pascal Decroos pour le journalisme. Cette histoire a initialement été publiée par Apache.

Le Conseil de déontologie journalistique a constaté une faute déontologique dans cet article. Son avis peut être consulté ici

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