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Les tox’ : une parole à écouter

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Cinq jours. Durant son Médor Tour, la rédaction a passé cinq jours auprès des invisibles de Huy. Elle a enregistré trois témoignages, en a entendu (et attendu…) une dizaine d’autres. Avec une constante des récits hutois : il est très facile de se procurer de la drogue.

Un appel à l’aide

Le premier tox’ rencontré, Bernard, est sorti sevré après sept mois de prison. Il souhaitait reprendre sa vie en main, trouver un emploi. En manque de moyens, il a commencé par faire la manche. Certes, il aurait pu rebondir autrement, mais il n’avait pas d’autres idées en tête. Des dealers l’ont directement repéré, accosté, et proposé deux ou trois fois de consommer gratuitement. Il n’est pas parvenu à résister. En trois jours, il est retombé dans l’héroïne, dans la dépendance, dans la galère de trouver de l’argent pour acheter ses doses. Il sait que seule sa volonté lui permettra de sortir de cette situation. Mais l’accès à la drogue est si facile dans la ville qu’il a besoin de soutien. Il le dit d’ailleurs clairement à la fin de son témoignage : «  Je n’ai pas encore trouvé de solution pour ne plus consommer, pour changer, pour grandir, pour être plus fort. Donc si vous, vous pouvez nous aider en nous voyant d’un autre œil, en arrêtant de nous juger, de nous stigmatiser, de nous mettre dans une case, [ça serait bien car] nous sommes des personnes lambda. Enfin, c’est mon ressenti  ».

Les deux autres tox’ interrogés, Christian et Anthony, n’ont pas été aussi clairs. Mais, ils ont parlé à visage découvert et accepté d’être photographiés, ce qui constitue une autre manière d’interpeler le public. Face à ces appels à l’aide, que fait la ville de Huy ?

Un service de prévention à côté de la prison

Depuis 1995, la ville de Huy dispose d’un service de prévention intitulé «  Huy Clos  » entièrement consacré à la « prise en charge psychosociale des consommateurs de produits psychotropes et de leurs proches ». Ce service organise des permanences du lundi au vendredi, de 7h à 12h, pour accueillir toute personne désireuse de se faire accompagner. Des psychologues, assistantes sociales et éducateurs sont présents pour les aider sur des questions administratives, les soutenir dans leurs démarches auprès du CPAS, de la mutuelle, ou d’une recherche de logement, etc. Le choix de la permanence a été pensé «  de façon à laisser la liberté aux toxicomanes, qui n’ont pas souvent d’horaire, de venir quand ils le souhaitent  », explique Julie Thys, assistante sociale.

Le travail de ce service est louable. Cependant, Julie Thys pointe la difficulté de faire venir les tox’. À ce propos, il importe de souligner deux choses :

1) Les bureaux de Huy Clos sont situés rue de la Résistance, n°2. La prison de Huy est localisée rue de la Résistance n°4. Le commissariat de police est positionnée rue de la Résistance, n°6. Il pourrait donc être normal que les tox’ aient du mal à se rendre aux permanences…  ;

2) Lors de son séjour, Médor a vite appris et compris que les toxicomanes avaient besoin de sommeil. Ils se lèvent rarement avant 11h ou 12h. Par ailleurs, s’ils ne dorment pas sur Huy, ils vont dans des abris de nuit à Liège ou à Namur. Ils reviennent donc rarement à Huy avant l’après-midi. Vu ce constat, et vu les horaires de permanence de Huy Clos, on peut aisément comprendre une des raisons pour lesquelles ce service a du mal à toucher cette population.

Un comptoir d’échange efficace, nécessaire, mais non préventif

Par ailleurs, sur le quai de Namur se trouve la pharmacie Chaudoir. Depuis octobre 2018, (pendant la campagne des élections communales), et après plus de dix ans de combat auprès des politiques, ce commerce est devenu officiellement un « comptoir d’échange ». Chaque année, il reçoit un subside de 2500 € pour acheter du matériel propre (seringues, désinfectants, etc.) à échanger gratuitement avec les tox’ contre leur matériel usagé. Ce dernier est ensuite envoyé au CHCRS, l’hôpital de Huy, qui reçoit 4500 € par an pour le détruire. Ce projet fonctionne très bien. Médor a passé plusieurs après-midis dans cette pharmacie et a pu observer à quel point cette population a besoin de cette offre, mais aussi de l’écoute et des conseils de la pharmacienne qui tient le comptoir.

Certes, ce comptoir d’échange est une réussite. Mais il ne règle pas la question du trafic et des différents deals qui ont lieu un peu partout dans la ville. Rappelons à ce propos que la rédaction a décidé de se lancer sur le sujet des tox’ en raison du nombre de plaintes des habitants hutois sur la question, et du fait qu’une partie des riverains avait déjà assistée à des ventes de « marchandises » dans des quartiers comme celui de la rue Axhelière ou de la rue Saint-Pierre. Nathalie Chaudoir confirme d’ailleurs le phénomène en expliquant «  qu’à un moment donné, mes clients achetaient leurs doses devant mon magasin. Je leur ai interdit de continuer  ».

Pas de chiffres

Jeudi 7 novembre, la rédaction rencontrait le bourgmestre, Christophe Collignon (PS). Celui-ci a d’abord indiqué que la ville ne disposait pas de données relatives à la consommation ou au trafic de drogue à Huy. «  Nous avons des chiffres sur le nombre d’interventions policières, mais ils ne sont pas révélateurs  ».

Du côté de la pharmacie Chaudoir, on nous annonce qu’en juillet 2018, 85 seringues avaient été données, contre 105 récupérées ; et qu’en octobre 2018, 270 ont été données contre 303 reprises. «  Mais la même personne peut revenir plusieurs fois échanger son matériel sur une journée, ce qui signifie que ces chiffres ne sont pas entièrement fiables  », explique Nathalie Chaudoir, la pharmacienne.

En ce qui concerne l’origine de la drogue, le bourgmestre avoue ne pas avoir d’information non plus.

La ville ne dispose donc pas de chiffres effectifs sur la problématique. Elle ne sait pas d’où vient la drogue, si elle fait face à des petits trafiquants ou de gros réseaux de dealers, et où les localiser.

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Serena Vittorini. CC BY-NC-ND

De la répression

Cependant, le bourgmestre a affirmé que «  le trafic de drogue et les dealers sont un vrai problème dans l’espace public, au niveau notamment du sentiment d’insécurité ». D’ailleurs, «  la ville a modifié son plan zonal pour faire de la toxicomanie une priorité. L’objectif est de garantir la sécurité publique, en augmentant la présence policière dans la rue et en veillant à ce qu’il y ait un suivi judiciaire aux arrestations. Parallèlement à cela, il faudra également renforcer le volet préventif  ». De fait, quelques heures après notre interview, la ville de Huy présentait en conférence de presse son « plan zonal de sécurité 2020-2025 », lequel s’est donnée pour troisième priorité de «  lutter contre le trafic de stupéfiants  ». La réponse est donc davantage dans la répression, dans le renforcement des contrôles policiers, et dans le suivi judiciaire.

La bonne solution ?

La ville a décidé d’ouvrir les yeux sur les invisibles et d’agir par le biais du plan zonal de sécurité sur la problématique que représente ces victimes du système. En quittant la citée mosane, des interrogations subsistent. Les pouvoirs publics disent avoir entendu les tox’, mais les ont-ils vraiment écoutés ? Bernard demandait qu’on l’aide à trouver une solution notamment en arrêtant de le juger ou de le mettre dans une case. Est-ce lui répondre que de renforcer les contrôles dans les rues ? Ne va-t-on pas vers un renforcement de la stigmatisation et de la précarisation des toxicomanes ? Qui aura gagné et qu’aura-t-on gagné ?

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