« Le journalisme ne change rien à lui seul, écrit le Bureau of Investigative Journalism, mais il constitue souvent un élément clé d’un ensemble bien plus vaste de personnes, d’organisations et d’actions qui, elles, font bouger les choses. » Et c’est pour cela que nous faisons ce métier.
« Votre sol est-il pollué ? Consultez la carte de l’inventaire de l’état du sol. » L’administration régionale bruxelloise invite les personnes qui souhaitent acheter un bien ou démarrer un potager à regarder sur la carte dans quelle catégorie apparait leur parcelle (polluée ou non, avec ou sans risque). Pratique. Cette carte sert aussi de base à des politiques environnementales de dépollution – il parait que ça avance bien…
Sauf qu’au terme d’une enquête rigoureuse, la journaliste Lou Janssens met le doigt sur un grave manquement dans cette cartographie. 80 % du sol n’est pas repris à l’inventaire, faute d’informations suffisantes. Ces parcelles apparaissent donc en blanc. Blanc comme la pureté, la propreté ou l’absence de substances toxiques dans les salades ou le bac à sable de la crèche. Le risque de rassurer – à tort – la population est grand. Par exemple, l’inventaire ignore largement les activités industrielles du XIXe siècle qui ont pu polluer les sols accueillant aujourd’hui des habitations, des jardins, des potagers, indiqués en blanc sur la carte. Que faire de ces infos ? Les experts consultés invitent à la prudence : une pollution passée n’indique pas forcément un danger ; mais il faut aussi se méfier des effets cocktails (un peu de plomb par-ci, un peu d’arsenic par-là) dont les effets sur la santé commencent seulement à être étudiés.
Notre travail journalistique n’est que le premier jalon d’une chaine d’actions qui doivent aujourd’hui s’enclencher, avec l’aide d’autres personnes et d’organisations capables de prendre en main ces informations. Des riverains et riveraines doivent être informés (par la lecture directe de notre enquête ou de manière indirecte) ; les autorités, interpelées ; une modification de la base légale de cette carte, réclamée ; des mesures, prises ; des risques, estimés ; des dédommagements, envisagés… Comme le dit le média anglais Bureau of Investigative Journalism : « Le journalisme ne change rien à lui seul, mais il constitue souvent un élément clé d’un ensemble bien plus vaste de personnes, d’organisations et d’actions qui, elles, font bouger les choses. » Et c’est pour cela que nous faisons ce métier.
Cette vision du « journalisme d’impact » se développe aujourd’hui dans les rédactions. Il s’agit non seulement d’une réponse aux critiques dont les journalistes font l’objet (depuis les « qu’est-ce que votre article peut bien changer ? » aux « vous êtes une bande de petits zizis » dans un courriel reçu récemment). C’est aussi une prise de position politique : comme les investissements dans la santé ou dans l’éducation, le soutien au journalisme d’investigation peut, à terme, contribuer à un changement social positif et durable. Il peut également faire économiser de l’argent à nos États qui en ont bien besoin.
Montrer l’impact
Une analyse mondiale commanditée par l’UNESCO démontre que les médias libres et indépendants ont un impact profond et positif sur les sociétés. Ils font barrage à la désinformation et à la corruption. Là où une diversité d’informations est absente, se développent l’inefficacité des services publics, l’abstentionnisme lors d’élections, les détournements de fonds. Selon cette analyse, 1 dollar investi dans le journalisme pourrait générer plus de 100 dollars d’économies publiques, grâce à la récupération de fonds détournés, à une amélioration des services publics et à une diminution de la corruption.
Il peut s’écouler des années pour qu’une enquête débouche sur des changements positifs concrets. Parfois, la machine s’enclenche plus rapidement. Ces derniers mois, nos révélations sur Germain Dufour, un prêtre-ouvrier qui aurait abusé sexuellement de personnes fragilisées à Liège, ont été reprises et développées par d’autres médias. Cette pression a fait réagir – enfin – l’Église catholique, qui avait, jusqu’ici, prétendu ignorer ces abus.
Une autre enquête récente sur l’inceste commis dans les familles adoptives débouche sur la mise en place de groupes de parole destinés à accueillir les victimes.
L’impact de ces deux enquêtes ne sera pas mesurable financièrement, mais si elles permettent à des victimes d’être reconnues et entendues, si elles facilitent la prévention, si elles évitent que des faits similaires ne se produisent, alors, elles vaudront les mois de travail acharné de leurs auteurs et autrices.
C’est pour mieux visibiliser l’impact de nos enquêtes, leurs suites judiciaires ou politiques, les changements observés dans certaines communautés, les reprises par d’autres médias ou personnes influentes, que nous avons transformé notre rubrique « On n’en a pas fini ». Désormais, nous reviendrons non seulement sur les évolutions observées dans certains dossiers, mais aussi sur ce que ça a bousculé dans le débat public. Dans les discours ou au fond des sols pollués.
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En partenariat avec l’International Fund for Public Interest Media et le centre dédié au développement des médias internationaux, la DW Akademie.
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