Les dérives mascus du coach d’Inoxtag
Enquête (CC BY-NC-ND) : Valentin Lévy-Chaudet
Illustrations (CC BY-NC-ND) : Priscilla Beccari
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Idriss Hanma s’est fait une place de choix de coach sportif auprès de la crème des youtubeurs francophones : Inoxtag, Aminematue, Byilhan, etc. Aussi connu pour ses vidéos qui mêlent manga et musculation, l’influenceur véhicule un discours viriliste, voire masculiniste.
Quand il se lance sur YouTube fin 2015, le Bruxellois Idriss Hanma arrive avec un concept fort : sur sa chaine Manga Workout, il associe des vidéos de coaching en musculation, alors en plein essor sur la plateforme, à l’univers du manga. « Mon délire, c’est un peu de briser cette frontière qu’il y a entre le manga et la réalité, tout ça pour t’aider à te motiver à faire du sport et à progresser », raconte dans une vidéo celui qui a pris le pseudonyme d’« Hanma » en référence au personnage principal de l’un de ses mangas de cœur, Baki.
Dans ses vidéos, il décortique les capacités physiques de ses personnages favoris pour expliquer des exercices de musculation. À grands coups d’effets de montage dynamiques, d’illustrations anatomiques stylisées et d’extraits vidéos des plus célèbres « animes » ‒ le terme communément utilisé pour désigner les dessins animés de mangas ‒, il a construit sa communauté à la frontière des genres.
Une décennie et 681 000 abonnés plus tard, Idriss Hanma a su pérenniser son activité, dans un milieu où les carrières courtes sont légion. « Je pense que ce qui m’aide à tenir, c’est ce concept de niche, évoquait-il dans un entretien sur la chaine Biomécanique en 2023. Dans le fit game (les chaines YouTube de musculation, NDLR), beaucoup s’essoufflent, ils sont 50 youtubeurs à refaire le même sujet en boucle. L’avantage, c’est que j’ai le monopole de mes sujets. »
Esprit « shonen »
Des mangas, Idriss Hanma tire aussi certaines valeurs : l’esprit « shonen », du nom de ces mangas destinés aux garçons. Dans cet archétype narratif, on retrouve un jeune garçon plein de bonne volonté, parti de rien, qui se lance dans une quête initiatique pour devenir le plus fort dans son domaine (le meilleur ninja dans Naruto, le footballeur ultime dans Blue Lock, le plus grand des héros dans My Hero Academia, etc.). Ces valeurs, l’influenceur les prône à longueur de vidéos, qui en plus de conseils en musculation, touchent au développement personnel : selon lui, être fort physiquement est une question de mérite, car tout le monde en est capable avec un peu d’entrainement et de rigueur. « Il y a une lecture très basique des mangas, avec des personnages qui veulent devenir les plus forts, analyse Gabriel Malek, auteur de Les Sensei de la décroissance, dans lequel il propose une lecture écologiste et anticapitaliste de grands classiques des mangas. Cette vision individualiste et méritocratique est assez fausse, les résolutions des conflits reposent souvent sur l’intelligence et le collectif. » Exemple dans One Piece : le héros Luffy a beau vouloir devenir le roi des pirates, il lutte surtout avec son équipage contre un système despotique. Le drapeau pirate du manga est même devenu un symbole de résistance lors des manifestations de la Gen Z en Indonésie, au Népal ou encore à Madagascar l’année dernière.
Virilisme ou masculinisme ?
À travers des illustrations de corps imaginaires bien trop musclés pour être réels, Idriss Hanma égrène une pensée aux accents virilistes. « Il surperforme la virilité, observe Murielle Coiret, chargée de mission à la Fédération laïque de centres de planning familial Wallonie-Bruxelles. Les musculatures proéminentes sont très valorisées aujourd’hui, cela trouve un fort écho auprès des jeunes garçons. On met déjà beaucoup de pression sur eux, ils n’ont pas besoin des mangas pour ça. » L’influenceur s’adresse à un public presque exclusivement masculin, comme dans la vidéo de présentation de sa formation payante en ligne : « En rejoignant la Workout Academy, tu auras accès à une communauté. Une communauté comme toi : elle est uniquement constituée d’hommes qui, comme toi, seront prêts à se surpasser. » Et d’ajouter : « Et puisqu’on est entre nous, imagine-toi recevoir plus d’attention de la gent féminine. Parce que oui, avoir un bon physique, ça peut aider. » Contacté à de multiples reprises, l’influenceur n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.
Sur sa chaine YouTube, Idriss Hanma reste relativement consensuel. Il préfère incarner une figure de grand frère rassurant et met en garde ses abonnés sur la prise de produits dopants. Les sorties de route sont donc rares dans ce contenu millimétré, mais il lui arrive de s’emporter quand il se laisse aller à ses passions. Dans une vidéo publiée en 2018 intitulée POURQUOI SA COPINE ME DÉGOUTE ? !, il critique la dernière saison de l’anime de Baki. Regrettant que l’intrigue s’attarde trop sur une romance entre le héros et une lycéenne, il lance : « Je trouve qu’elle a été dessinée de façon dégueulasse, elle a un visage d’homme […] On dirait que Baki est en train de flirter avec un autre gars ! Alors commencez pas à me péter les couilles avec ‘homophobe’, je sais pas quoi, mais là c’est pas l’histoire ! Et cette meuf est juste dégueulasse. Dans le dernier épisode, on la voit [rougir], mais punaise j’avais envie de devenir moi-même un des prisonniers et d’aller la charcuter. »
Sous l’iceberg
Sur son compte X, Idriss Hanma affiche plus explicitement ses engagements auprès de ses quelque 50 000 followers. C’est ainsi qu’en mai 2024, il décide de dédier son compte au partage de posts dénonçant les atrocités du génocide palestinien pendant plusieurs mois. Mais il y repartage par ailleurs des contenus de comptes d’extrême droite comme ceux de Fdesouche ou de Bruno Attal, et republie les vidéos de l’influenceur Marvel fitness, connu pour ses sorties masculinistes, homophobes et transphobes, déjà condamné en appel en 2021 pour « harcèlement moral » à l’encontre d’autres influenceurs. Et quand Idriss Hanma prend lui-même la parole, il révèle ses pensées les plus nauséabondes. Rien qu’en 2023, il publie les trois tirades suivantes sur son compte X :
- « Le problème avec ces conneries, c’est que les gens vont vraiment finir par croire que les hommes peuvent tomber enceints », réagit-il à une « une » montrant un homme trans enceint ;
- « Le progrès va pas être d’accord mais, les gars, n’oubliez pas que c’est votre devoir d’homme d’être capable de défendre les femmes qui vous [sont] proches », écrit-il au sujet d’un harceleur alors relaxé par la justice ;
- « Vous avez donné trop de force à des crasseuses, résultat elles sont de plus en plus nombreuse [sic] à putifier chaque réseau possible », dit-il en réaction à un post aujourd’hui masqué.
Un condensé de transphobie, de masculinisme et de misogynie qui dépasse le sexisme ordinaire selon Murielle Coiret : « Quand on dit qu’on donne trop de pouvoir aux ’crasseuses’, il y a un changement sociétal en question, explique-t-elle. Les influenceurs masculinistes ont une vision très conservatrice. » Au planning familial, elle observe l’emprise qu’ont les influenceurs masculinistes sur les jeunes générations de garçons, qui vont jusqu’à payer des formations. « Il y a une question sur la santé mentale des jeunes, poursuit-elle. On a des gamins de 13-14 ans qui se retrouvent à payer un coaching plutôt que d’aller chez le psy… Qu’est-ce que ça veut dire sur notre société ? » C’est pourtant le cœur de cible d’Idriss Hanma, qui a notamment publié en 2019 une vidéo intitulée Comment se MUSCLER rapidement à 14 ans ?.
Copain-copain
Et si Idriss Hanma a atteint une telle notoriété, c’est en partie grâce à ses collaborations avec les plus grands youtubeurs de la plateforme. Le premier en 2021 ? Rien de moins qu’Inoxtag, qui compte près de dix-millions d’abonnés sur YouTube aujourd’hui, et qu’il a accompagné dans une transformation physique impressionnante. Lui aussi fan de mangas, il a popularisé le concept d’esprit « shonen » dans son documentaire Kaizen, qui cumule 48 millions de vues à ce jour, et dans lequel intervient Idriss Hanma. D’autres figures de la plateforme suivent également ses entrainements et apparaissent dans ses vidéos, comme Rebeudeter (1M), Byilhan (1M) ou encore Aminematue (2M). Une aubaine pour la visibilité d’Idriss Hanma, qui plus est auprès d’une audience jeune. « Je considère que c’est une porte d’entrée pour ensuite amener vers d’autres discours, développe Murielle Coiret. Derrière, il y a la question du développement personnel : apprendre à devenir un ‘vrai’ homme, comment gagner de l’argent, comment séduire des femmes… » Car il n’est pas difficile de tomber dans le piège algorithmique du masculinisme en ligne : sur YouTube, 24 % des vidéos les plus vues contiennent des éléments de violence de genre.
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Haut Conseil français à l’égalité entre les femmes et les hommes (2023).
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