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Chic et trop cher ?

Un vignoble wallon en plein essort

Chaque année, de nouveaux vignerons se lancent dans ce qui est considéré comme un secteur agricole d’avenir. Le vignoble aurait toutes les vertus : respectueux de l’environnement, souvent structuré en coopérative, il répondrait même à une demande de production locale. Vraiment ?

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Jo Delannoy. CC BY-NC-ND

Sur les plateaux limoneux brabançons, dans le village agricole de Saintes à l’ouest de la plus jeune province belge, trône fièrement le Domaine W. On reconnaît les contours de ce qui a été une ferme en carré typique, ceinturée de champs en grande culture. Mais ce qui aimante l’œil, c’est l’imposante lettre « W » découpée dans du fer forgé. C’est elle qui donne le ton : ici, on voit grand, on vise haut, on recherche l’excellence. Et on y arrive : le vignoble a obtenu une médaille d’or à la 32e confrontation internationale des meilleurs Chardonnay du Monde qui s’est déroulée en mars dernier en Bourgogne viticole. Son Brut de Brabant Blanc de Blancs concurrence ainsi les crémants alsaciens ou bourguignons.

Il faut dire que Sophie Wautier et Dimitri Vander Heyden ne laissent rien au hasard : pour produire leurs 40 000 bouteilles annuelles de vin effervescent dans la plus pure tradition, ils ont une équipe qui vendange à la main 35 000 pieds de vigne sur huit hectares de cépages champenois nobles, certifiés bio, et même en biodynamie. « C’est le cahier des charges le plus strict en viticulture : il n’autorise quasiment aucun intrant. Mais cela demande plus de main-d’œuvre et d’attention », précise Dimitri. Autour des vignes, le couple a recréé une « oasis de biodiversité » : mille arbres et arbustes, des zones fleuries, des haies, des moutons, des ruches, des poules, un abri à chouettes, des piquets à rapaces et 32 hectares de grandes cultures bio. Pour financer leur vignoble d’« excellence », Sophie et Dimitri ont dû investir beaucoup d’argent. Trois millions d’euros, plus précisément. Ne possédant pas cette somme mais pouvant compter sur 40 hectares de terres familiales – ce qui n’est pas un détail –, ils ont eu l’idée de fonder un club privé où chaque adhérent paye une sorte de droit d’entrée, en échange de bouteilles de vin. Un système qui leur a permis d’être rentables immédiatement. Un petit miracle, en viticulture.

Aujourd’hui, le club compte 1 800 membres actifs. Avec le capital levé, huit emplois ont été créés, un chai hyper-moderne a été construit et les infrastructures rénovées de fond en comble.

« Club de Luxe »

La construction d’une communauté a été au cœur de leur modèle économique. Sophie et Dimitri ont donc à cœur de la chouchouter. En plus de pouvoir acheter en exclusivité les bouteilles du domaine, les membres sont invités aux nombreux événements qui ont pour effet de sédimenter un esprit communautaire très « club de luxe » et de combler un besoin d’appartenance : soirées dites « Vin’dredis », ateliers autour du vin, option « wine bank » pour stocker ses collections personnelles et les déguster dans un salon privatisé.

« La hauteur des investissements à consentir explique pourquoi la voie de la qualité et du haut de gamme est la seule possible. Elle explique aussi pourquoi nous sommes spécialisés dans les bulles. Elles permettent d’atteindre plus vite la rentabilité », justifiait en 2021 dans le magazine Trends-Tendances Christophe Heynen, propriétaire de plusieurs sociétés actives dans le monde du vin. Qui dit qualité dit prix élevés. Au Domaine W, il faut compter entre 37 et 45 euros la bouteille. Clairement du haut de gamme.

« Vu que les vignobles sont petits en Belgique, ils ne peuvent pas se permettre de rogner sur la qualité, abonde Louis Delval, qui a étudié l’influence du sol sur le comportement hydraulique de la vigne (UCLouvain). Leur surface est en croissance, mais ce n’est pas grand-chose comparé à ceux des États-Unis, d’Afrique du Sud ou d’Australie, où on est sur des centaines d’hectares. » D’après le dernier recensement, il y avait 15 vignobles de plus de 10 hectares en 2023, 70 de 3 à 10 hectares, 90 de 1 à 3 hectares et 116 en dessous d’un hectare, précise Christophe Waterkeyn, secrétaire de l’Association des vignerons de Wallonie (AVW).

En 2023, la filière a produit plus de 3,4 millions de litres de vin, une hausse de 13 % par rapport à l’année précédente. La part de la Wallonie dans la production viticole belge est de 1,8 million de litres, soit 53,5 %. Le Hainaut, sous l’impulsion des deux mastodontes que sont le Vignoble des Agaises (qui produit le célèbre Ruffus) et le Domaine du Chant d’Éole, est la province belge qui affiche la plus forte production.­ À eux deux, ils représentent un peu plus de 10 % de la surface totale dédiée à la viticulture.

Pesticides tous les dix jours

Ces géants produisent du chardonnay, le cépage le plus répandu en Belgique, aussi bien en termes de production qu’en surfaces cultivées. Le hic, c’est qu’il ne présente aucune résistance aux champignons et à l’humidité. C’est pourquoi il faut souvent le pulvériser de produits phytosanitaires. « Avec cette variété, c’est difficile de faire moins de dix traitements par an. Les vignerons se sécurisent avec un passage tous les dix jours sur la saison », note Anouck Stalport, chercheuse à la Haute École provinciale de Hainaut-Condorcet.

Monoculture pérenne, potentiellement polluante et intensive, la vigne est très sensible au mildiou et à l’oïdium, deux maladies arrivées en Europe à la fin du XIXe siècle. Il s’agit de l’une des cultures les plus pulvérisées à l’échelle du continent.

Malgré ce gros point noir, le Vignoble des Agaises et le Domaine du Chant d’Éole ont opté pour le chardonnay, car ce cépage d’élite est l’un des seuls qui permettent de concurrencer le champagne français. « Ces deux domaines se sont calqués sur le modèle champenois, plus intensif et productiviste : en agriculture conventionnelle, ils ont planté en vignes étroites, c’est-à-dire que la densité de plantation à l’hectare est doublée par rapport aux autres vignobles. Et ils utilisent des herbicides », détaille Anouck Stalport. « Avec leurs volumes, ils ne pourraient pas être en bio », confirme le climatologue Sébastien Doutreloup, qui étudie l’évolution de la vigne face au réchauffement climatique à l’ULiège.

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Jo Delannoy. CC BY-NC-ND

Pour autant, nombreux seraient les viticulteurs qui essayent de limiter la quantité d’intrants chimiques, même en conventionnel, soutient le chercheur Louis Delval. Et ça, pour une raison très terre à terre : « Ils savent que ces substances peuvent avoir un impact négatif sur la qualité de leur raisin et donc de leur vin. Alors oui, c’est une culture polluante, mais comme bien d’autres, et en tous cas beaucoup moins que celle de la betterave, de la pomme de terre ou d’autres cultures conventionnelles. »

Tous les acteurs liés de près ou de loin au secteur le martèlent : le taux de certification bio dans la viticulture wallonne est de 51,4 %, en termes de surface plantée. « On est à moins de 2 % de pommes de terre wallonnes en bio », compare Ariane Beaudelot, coordinatrice du pôle développement de filières de Biowallonie. Toutefois, comparaison n’est pas raison : les deux filières précitées étant particulièrement néfastes sur le plan environnemental, le bon bulletin de la vigne est à relativiser. Et ce, même si notre pays fait figure de bon élève à l’échelle européenne. En 2022 en France, seulement 20,7 % des vignes étaient en bio. À l’échelle mondiale, ce pourcentage tombait à 8,3 %.

Changement de cépage

Le cahier des charges bio interdit le recours aux produits chimiques de synthèse (herbicides, pesticides, engrais artificiels), mais autorise le cuivre et le soufre. « Le nombre de pulvérisations est assez important, nuance Cyril Falmagne, qui dirige un vignoble à Haut-Ittre avec sa compagne. Et même s’ils le sont moins que les conventionnels, ils sont quand même nocifs pour la santé. En plus, c’est beaucoup de travail très pénible pour l’agriculteur. »

Alors, quand le couple, qui avait expérimenté la technique dans le Jura, s’est lancé en viticulture en terres belges, il n’était pas question de copier ces pratiques. Sur ses trois hectares, il ne recourt pas aux intrants chimiques, ne retourne pas le sol, maintient l’herbe au pied des vignes. Et surtout, il mise sur les cépages hybrides, dits « interspécifiques ». Plus résistants à l’oïdium et au mildiou, ils permettent de réduire les doses de fongicides. « L’année passée, très humide, on était à 15-20 traitements en cépages traditionnels, contre 3-4 en variétés résistantes », indique Anouck Stalport, chercheuse à Condorcet.

En choisissant des cépages non nobles, Cyril et Charlotte savent qu’ils s’excluent de la cour des « grands » vins. Les jeunes vignerons ont choisi une autre voie, celle des vins naturels. Produits avec un minimum d’intrants et d’intervention humaine, ces vins alternatifs sont encore peu connus. Et encore moins reconnus. Comme le rappelle Marc Vanel, journaliste spécialisé dans l’actualité du vin, le vin naturel existe depuis l’apparition du vin. Par contre, « il n’a aucune existence officielle liée à un cahier de charges à respecter, comme le doivent les vins d’appellations d’origine ou d’indications géographiques protégées. Il est même interdit d’en faire mention à titre commercial, sous peine de poursuite, et c’est une disposition européenne », explique-t-il sur son site internet.

Cyril et Charlotte font partie de la BWA, la Belgian Wine Alternative, une petite association de douze membres qui visent non pas l’excellence ou les médailles, mais bien à faire du vin autrement. Pour eux, l’agriculture biologique et la biodynamie ne permettent pas de remettre en question le logiciel agricole. « En agriculture, on cherche des moyens pour soigner des plantes malades », souffle Pablo Cremers, « mini-vigneron » et fabricant de bougies et de cierges depuis cinq générations à Wavre. Il a plan­té son raisin sur plusieurs petites parcelles autour de chez lui, sans se prendre le chou. « Faire du vin naturel, c’est bien plus simple que de le faire en conventionnel. Mais ne pas appliquer de traitement ne veut pas dire “rien faire”. Il faut accompagner la plante dans sa croissance, veiller à ce qu’elle ne soit pas dans l’obscurité ou l’humidité. C’est quand même génial de pouvoir se dire qu’on n’est plus gestionnaire de pathologies, mais observateur et accompagnateur de plantes. »

Question de capital

Le vignoble wallon, comme bloc homogène, n’existe donc pas. Se dessine plutôt une mosaïque de modèles différents, incomparables en termes de pratiques, de surface cultivée, d’objet social. « Il y a de tout, mais on a clairement assez peu de profils paysans, précise tout de même Thierry Van Hentenryk, de l’Union nationale des agrobiologistes belges. Ça reste encore plutôt de gros acteurs, que ce soit au niveau agricole ou coopératif. »

Cet état de fait est lié à l’histoire du renouveau de la vigne sous nos latitudes, aux alentours des années 2000. Après la première génération, les fleurons qui ont donné au vignoble wallon ses lettres de noblesse, sont arrivés les « investisseurs », décrit le baron Pierre Rion, qui a fait fortune dans l’informatique avec IRIS et était jusqu’à il y a peu à la tête du Domaine de Mellemont, l’un des premiers vignobles wallons. « Ce sont ceux qui ont compris qu’on pouvait faire du vin un business, comme Chant d’Éole, le Château de Bioul ou encore des coopératives comme Vins de Liège. Plus tard, il y a eu les familles qui ont vu dans le vin une source de diversification patrimoniale, comme le Domaine La Falize avec la famille de Mévius ou encore le Château de Bousval de Michel Verhaeghe de Naeyer », déclarait-il en 2020 dans les journaux de Sudpresse. Une manière de rentabiliser son patrimoine agricole.

Il paraît donc difficile de cultiver la vigne sans un certain capital de départ, foncier ou financier. C’est la raison pour laquelle le modèle coopératif – et le « funding de masse » – s’est tant développé dans cette filière. Il s’agit ici surtout de coopératives financières, c’est-à-dire de citoyens coopérateurs pouvant participer à la gestion du vignoble. Un modèle qui repose sur le financement participatif. « Des coopératives sont nées dans le but de diminuer les risques financiers mais la structure de chacune d’elles est purement financière et se rapproche plus d’un crowdfunding que d’une coopérative vinicole », écrit Marc Tomas, passionné par le vin et formé en œnotourisme à Bordeaux, dans un article pour le tout en ligne (pure player) Génération Vignerons.

Parmi les nouveaux vignerons, même s’il s’agit d’une minorité, il y a aussi les agriculteurs en recherche de diversification. Le secteur étant minuscule, les principaux syndicats agricoles wallons (FWA et Fugea) n’ont pas de réel positionnement sur le développement de cette filière. Ce qui est sûr, c’est que, vu les difficultés du monde agricole, la vigne peut être une planche de salut. « On encourage vivement les producteurs à se diversifier. En cas de mauvaise récolte de poires ou de pommes, ils peuvent alors se rattraper grâce au raisin, par exemple », préconise Mathilde Eck, du Collège des producteurs. Certains fruiticulteurs arrachent même des pommiers pour faire de la place au raisin, plus rentable. « Ça fait presque dix ans que les exploitations belges qui font de la pomme sont en déficit. Étant donné qu’on est sur un marché européen, on se retrouve avec des fruits qui sont quasiment achetés au même prix qu’en Pologne, où les coûts de production sont beaucoup plus bas. »

Gros raisins ou micro-vignes ?

Malgré une année 2024 catastrophique, le nombre de viticulteurs et la superficie dédiée à la culture de la vigne augmentent chaque année. 321 vignerons belges, dont 122 wallons, ont été enregistrés en 2024. Un an avant, c’était 290 et, en 2022, 259. Quant au nombre d’hectares, il était de 958 (dont 468 en Région wallonne) en 2024, dix fois plus qu’en 2006. Mais alors, le développement de la vigne wallonne ne menace-t-il pas, à terme, les terres nourricières ? Les experts viticoles estiment qu’avec ses moins de mille hectares, cette culture, certes de loisirs mais globalement vertueuse, ne serait pas un danger pour la souveraineté alimentaire. « Cela représente 0,06 % des surfaces agricoles belges », a calculé Ariane Beaudelot, de Biowallonie.

Pour Terre-en-vue, qui œuvre à faciliter l’accès aux terres agricoles, évaluer l’empreinte de la vigne uniquement à l’aune de la surface mobilisée n’est pas suffisant. « Il faut regarder l’impact sur l’ensemble du marché foncier de Wallonie, soutient Antoine Gérard, chargé de mission chez Terre-en-vue. On observe une concurrence croissante d’usages qui diminuent l’espace disponible pour les terres nourricières et en augmentent le prix, et la vigne en fait partie. Cette filière attire des personnes extrêmement riches qui pourraient mettre des prix exorbitants. Sans régulation foncière, ça ouvre la porte à des ventes complètement déconnectées de la réalité. En Wallonie, ça commence à se savoir que les vignerons payent des prix à l’hectare supérieurs au marché. »

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Jo Delannoy. CC BY-NC-ND

Une réalité qu’une partie du monde viticole reconnaît : « Le prix a tendance à encore monter quand on évoque un projet viticole. La viticulture n’a pas besoin d’une terre arable comme en Hesbaye. A priori donc, la valeur du terrain devrait être plus faible. Mais nous sommes victimes de l’engouement pour le vin wallon », avoue l’entrepreneur vinicole Christophe Heynen sur vigneronsdewallonie.be.

À rebours de cette logique de croissance émerge un modèle paysan, qui ne cherche pas à s’étaler à tout prix. « Je sais que ça peut paraître romantique, mais je pense qu’on peut diminuer d’échelle. Maintenant, est-ce qu’on peut tenter autre chose sans avoir, comme moi, un métier à côté ? », soutient Pablo Cremers.

Ce « micro-vigneron » entend désacraliser ce breuvage qu’il compare à une conserve, et lui « retirer ses lettres de noblesse ». Lui qui encapsule ses bouteilles et songe même à conditionner son vin en canette. « Pour moi, le vin, c’est juste une boisson à base de raisin fermenté. Partant de là, on peut recréer tous les codes. C’est quoi comme raisin ? On s’en fout. Il a poussé où ? On s’en fout. Tout ce qui m’importe, c’est de savoir comment on l’a fait et si c’était vertueux. Ça ne devrait pas être un produit de luxe. Bien sûr, ça doit se payer le prix juste parce qu’il y a du travail derrière, mais qui peut mettre plus de 20 balles pour une bouteille ? »

Contrairement à la France, pays viticole officiel, la Belgique n’est pas limitée par les appellations qui cadenassent les pratiques et les cépages utilisés. Elle a davantage les coudées franches pour emprunter une autre voie que celle de l’industrialisation de la filière viticole. Le fera-t-elle ?

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  1. Avec des affiliations pouvant aller de 350 euros (pour les moins de 35 ans) à 3 900 euros.

  2. Sa propriétaire, Vanessa Vaxelaire, représente la cinquième génération de la famille qui était à la tête du groupe GB-Inno-BM.

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