11min

La crèche, un puissant lieu de pouvoir

web-couv
Margaux Le & Toni Gommette. CC BY-NC-ND.

Ohé les jeunes parents qui bossent. Vous galérez à trouver une crèche ? Sachez que ça ne va pas forcément s’arranger. Le nombre de places va augmenter, mais il faudra les partager avec les familles en situation de pauvreté. Car il n’y a rien de plus efficace, pour lutter contre les inégalités sociales, que de tout miser sur les bébés.

Et donc les jeunes parents qui travaillent n’ont pas la priorité pour l’accès à la crèche alors que c’est déjà galère ? Mais on vit dans quel monde ? » Par ce tweet daté du 14 septembre 2022, Nuino Ismaël, président de Génération engagée (anciennement les Jeunes cdH), balance sa purée à la tête de la ministre écologiste de l’Enfance, Bénédicte Linard. La veille, celle-ci avait rappelé au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) que non, face à la pénurie de places en crèches, l’idée n’était « absolument pas » de donner la priorité aux parents qui travaillent. L’intérêt des enfants doit aussi être pris en considération.

Plof plof. La purée fait des taches. Des dizaines de twittos effarés réagissent :

  • « Quel est l’intérêt de mettre ses enfants à la crèche si on ne travaille pas ? Se taper les épisodes de Plus belle la vie peinard ? »
  • « Je ne comprends pas le raisonnement. Si l’enfant est au centre des préoccupations, sa place est auprès de ses parents, non ? »

L’incompréhension de ces internautes est totale. Sans doute parce qu’on use des imprimantes et des écrans à s’interroger sans cesse sur le rôle de l’école, mais qu’on débat rarement de la fonction et de l’impact potentiel des crèches sur les enfants. Trouver une place ou pas : le problème pour les parents est tellement crucial qu’on s’arrête souvent là. Et il faut en effet qu’on s’y attarde un peu.

Travailleurs sans crèches

En Belgique, seule une minorité d’enfants fréquentent un milieu d’accueil (crèches, accueillantes, maisons d’enfants, etc.) avant leur entrée en maternelle. L’Europe a fixé, il y a plus de 20 ans, un objectif à atteindre pour soutenir la participation des femmes au marché de l’emploi : un taux de couverture minimal de 33 %. C’est-à-dire que, pour 100 enfants entre 0 et 2 ans et demi, il faut au moins 33 places. En Fédération Wallonie-Bruxelles, l’objectif est atteint : il y en a 38 (crèches privées comprises). Mais les disparités entre communes sont sidé­rantes.

À la Hulpe, pour 100 enfants, il y a 100 places disponibles. À Manage, il n’y en a que 10. Les entités les moins fournies se trouvent dans le Hainaut (taux de couverture de 18 % à Morlanwelz) ; les mieux dotées, en Brabant wallon (97 % à Ottignies–Louvain-la-Neuve). Dans la Région bruxelloise, on est à 67 % à Etterbeek, mais seulement à 16 % à Anderlecht. En moyenne, près de deux tiers des places sont subventionnées par l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE) – on paie en fonction de ses revenus, le reste est proposé par des crèches privées, où l’on paie plein pot.

La pénurie de places en crèche met les travailleurs, et surtout les travailleuses, devant des choix tortueux. Rappelons que le congé de maternité obligatoire en Belgique est de seulement 14 semaines après la naissance pour une employée et de deux semaines pour une indépendante (oui, deux !). Le reste est facultatif et dépend donc des ressources financières personnelles. Car, dès le premier jour, une employée perd déjà 18 % de son salaire (puis ça dégringole progressivement…). Ne pas mettre son enfant en crèche quand on a une activité demande donc d’avoir soit plein de sous de côté, soit des parents pétant la forme.

Ces derniers mois, un autre problème est venu s’ajouter à cette pénurie. Les crèches rencontrent de grosses difficultés de recrutement qui les obligent parfois à réduire leurs horaires d’ouverture. Comme les écoles ou les hôpitaux, elles peinent à remplacer les employées absentes et à faire face aux cascades de burn-out. Vous vous souvenez ? Quand on a fermé les écoles et les entreprises, au plus fort de la pandémie de Covid-19, les crèches ont dû rester ouvertes. Les puéricultrices n’ont pas reçu de masques ; elles n’ont pas été prioritaires pour la vaccination ; et personne ne les a applaudies aux fenêtres. Cela n’a pas aidé à la reconnaissance du métier. « Deux tiers des jeunes filles qui sont en dernière année en puériculture à l’école disent ne jamais vouloir travailler dans ce secteur », confirme Michel Vandenbroeck (UGent), spécialiste de l’accueil de la petite enfance. « Deux tiers ! »

En Flandre, ce n’est pas tout. Des crèches ferment, les unes après les autres, pour des questions de maltraitance et de mauvaise gestion. La Région flamande a en effet favorisé, dans les années 2000, l’ouverture de petites structures peu ou pas subsidiées. Ce sont ces unités-là, mal encadrées, qui explosent aujourd’hui.

web-1
Margaux Le & Toni Gommette. CC BY-NC-ND

Déserts de crèches

En Fédération Wallonie-Bruxelles, l’ONE estime qu’il faudrait au moins 11 200 places supplémentaires. L’année dernière, Bénédicte Linard et les ministres MR et PS en charge des infrastructures de la petite enfance en Région wallonne et à Bruxelles ont donc lancé un vaste plan pour ouvrir 5 200 places subventionnées d’ici à 2025. Mais pas uniquement à La Hulpe, à Ottignies ou là où les parents crient fort. Une partie de l’appel était réservée à 39 communes des provinces de Liège, de Hainaut ou de Namur, comme Fleurus ou Saint-Nicolas, où l’accueil de la petite enfance a été sous-investi jusqu’ici par les pouvoirs publics. Ces entités cumulent les tuiles : faible taux d’emploi des femmes, nombreuses familles monoparentales, faible revenu par habitant.

La ministre Linard a également mis en place des mécanismes pour diminuer le prix de la crèche pour les familles monoparentales et pour les bénéficiaires d’intervention majorée (BIM), qui y ont désormais accès gratuitement. N’en déplaise à Nuino Ismaël, la règle reste la même qu’avant (quand la petite enfance était une compétence aux mains de son parti) : aucune priorité ne peut être accordée aux parents qui travaillent par rapport aux parents sans emploi.

À l’avenir, il y aura donc (un peu) plus de places, mais il faudra aussi mieux « partager la pénurie » pour reprendre l’expression du professeur Vandenbroeck. Car les connaissances actuelles montrent que les crèches offrent non seulement une solution de garde aux parents, mais qu’elles peuvent aussi, si on s’en donne les moyens, avoir des effets bénéfiques pour les enfants.

Baby-sitter de masse

Depuis la fin du XIXe siècle et jusqu’aux années 1960, les crèches répondaient à un objectif sanitaire : prendre en charge les enfants de la classe ouvrière, dont les mères étaient obligées de travailler, et qui grandissaient dans des conditions de vie effroyables. Il s’agissait, avant tout, de sauver des enfants. Ensuite, le travail des femmes s’est étendu aux classes sociales supérieures et les crèches ont dû répondre à cette nouvelle donne économique, en devenant la baby-sitter de masse des familles à deux revenus. Il fallait désormais soulager les parents.

Par la force des choses, à la fin du XXe siècle, le soin et l’éducation des enfants de moins de 3 ans ont donc en partie basculé en dehors de la sphère familiale. Mais une révolution parallèle s’est déroulée « sans bruit dans le domaine plus réservé de la recherche neuroscientifique », écrit le « Bilan Innocenti 8 » (2008) de l’Unicef. Cette révolution concerne la compréhension de l’importance des premières années de vie de l’enfant sur son évolution future. Par exemple, le « rôle de l’amour » dans le développement intellectuel et affectif ou l’impact du stress sur le cerveau d’un bébé. L’Unicef insiste dès lors pour qu’on prenne la mesure de ce qui se joue dans les milieux d’accueil.

La crèche peut-elle prévenir le décrochage scolaire ? Oui. Le chômage de longue durée ? Oui. La dépression, la criminalité, l’éclatement familial, l’hypertension ? Oui, si l’on en croit l’une des études les plus impressionnantes jamais réalisées sur le sujet. Le projet Carolina Abecedarian a démarré dans les années 1970 dans le Michigan, aux États-Unis. Des chercheurs ont fait le pari qu’en accueillant des enfants défavorisés de 0 à 5 ans et en leur proposant un programme de haute qualité (lecture, jeux autour du langage et du développement social et émotionnel, implication des parents, etc.), on pouvait gommer une partie des inégalités et briser le cercle vicieux de la pauvreté. La cohorte a été suivie de manière régulière jusqu’à l’âge de 35 ans. Les résultats sont sans appel : en comparaison avec un groupe témoin, les enfants qui ont bénéficié de cet accueil jouissent, à l’âge adulte, d’une meilleure santé physique et mentale et d’une meilleure insertion socioprofessionnelle.

L’équité selon St Matthieu

Même si les parents, les partis politiques, voire les puéricultrices, ne le mesurent pas encore toujours, l’accueil de la petite enfance est devenu un enjeu évident d’égalité des chances. L’influence positive des crèches peut s’observer dans tous types de familles, précise Michel Vandenbroeck, mais elle est « surtout significative pour les enfants qui vivent dans les milieux défavorisés ».

De quoi parle-t-on exactement ? Pas de chercher à faire des bébés des petits génies. Mais, par exemple, de prendre le temps de s’adresser individuellement à eux, quand on les change ou qu’on leur donne à manger, pour renforcer leur sécurité affective et les aider dans l’acquisition du langage. Cela peut faire toute la différence pour la suite. Surtout si, à la maison, on ne parle pas le français, on manque de bras pour s’occuper des enfants ou on vit dans le stress des factures, des démarches administratives ou de la maladie. Un enfant issu d’un milieu privilégié a donc moins « besoin » de crèche qu’un enfant issu d’une famille pauvre.

Ça tombe mal. Trois chercheuses, Carole Bonnetier, Anne-Françoise Dusart et Joëlle Mottint, ont réalisé une vaste étude pour l’ONE sur le non-recours aux services d’accueil. Elles soulignent la présence, dans notre système de crèches, d’un « effet Matthieu » particulièrement prononcé. Cette formule utilisée en sociologie fait référence à l’évangile selon saint Matthieu : « À celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait. » Elle décrit la tendance des institutions à visée sociale à soutenir de manière préférentielle les publics qui en ont le moins besoin. En Belgique, plus que dans la moyenne des pays de l’OCDE, « les places d’accueil de la petite enfance bénéficient majoritairement aux familles ayant des revenus élevés. »

Les chercheuses ont étudié les raisons multiples pour lesquelles certaines familles n’essaient pas d’avoir une place en crèche, même dans les zones où il n’y a pas de pénurie. Elles disent, par exemple, ne pas pouvoir s’inscrire dans les temps (soit, souvent, à trois mois de grossesse), alors que leur avenir socioprofessionnel ou familial est incertain. D’autres évoquent une impression de ne pas être légitimes et d’usurper une place à une famille de travailleurs ou encore des horaires de crèches non adaptés à leur situation (parce que calés sur les rythmes de bureau).

En Belgique, soutenir les enfants des familles qui luttent au quotidien est pourtant un enjeu majeur. Selon l’UNICEF, parmi une collection de tristes records, notre pays « possède l’un des taux de pauvreté infantile les plus élevés d’Europe » : un enfant sur quatre en Wallonie, près d’un sur deux à Bruxelles grandissent dans la pauvreté.

web-2
Margaux Le & Toni Gommette. CC BY-NC-ND

Le paquet sur les bébés

Le projet Carolina Abecedarian avait montré l’impact à long terme d’un programme d’accueil de haute qualité sur la trajectoire de vie des enfants. L’Américain James Heckman, Prix Nobel d’économie en 2000, a confirmé que les investissements dans la petite enfance auprès des populations fragiles ramenaient de l’égalité, de la santé, de l’insertion socio-économique – et dès lors des sous dans les caisses publiques. Car soutenir les jeunes enfants allège les coûts futurs liés au décrochage scolaire, à la délinquance, au chômage ou à la maladie et stimule le travail des femmes. Il s’agirait, selon lui, de l’investissement éducatif le plus « rentable » pour la société, avec une balance coût-bénéfice exceptionnelle. Pour chaque euro investi, on récupérerait au final 6 à 7 euros.

Désormais, Joe Biden, Emmanuel Macron ou Bénédicte Linard évoquent tous la nécessité d’investir les « 1 000 jours », à savoir les 1 000 premiers jours de la vie d’un enfant (le décompte commence lors de la conception – voire plus tôt selon certaines sources).

Du côté de l’ONE, la responsabilité des crèches dans le développement et la sociabilisation de l’enfant ainsi que dans la lutte contre les inégalités a été pleinement intégrée. De même qu’une recherche de qualité dans les milieux d’accueil.

Élever le niveau

La qualité, insiste Laurence Paulet, directrice du Fraje (un centre de recherche et de formation sur l’enfance), c’est justement ce qui peut faire toute la différence. Sans qualité, le miracle promis par la science peut tourner au désastre et contribuer à renforcer les inégalités. On parle, par exemple, d’avoir un encadrement suffisant et stable (que l’enfant puisse reconnaître ses puéricultrices et non s’adapter à une nouvelle recrue toutes les semaines), un projet d’accueil, un lieu à la hauteur, et du personnel qualifié. Une filière « petite enfance » se met actuellement en place dans les écoles supérieures. Mais, en attendant, en Belgique, les puéricultrices ont toujours un niveau de formation parmi les plus bas d’Europe (6e professionnelle).

L’autre condition, sur laquelle insiste Laurence Paulet, c’est que « les enfants accueillis aient pu développer au préalable leur sécurité affective de base ». C’est un point essentiel. Cette sécurité affective se construit par une relation de qualité entre le bébé et sa « figure d’attachement principale » (la mère, le père ou tout autre adulte qui s’occupe de lui au quotidien), depuis la naissance jusqu’à environ 9 mois. Mettre l’enfant trop tôt à la crèche peut provoquer de l’anxiété et une insécurité affective, qui peuvent avoir des conséquences sur tout le parcours scolaire.

La spécialiste pointe encore une corrélation qui devrait faire réfléchir. D’une part, la Belgique est très mal placée, parmi les pays de l’OCDE, en matière de performances des élèves et d’équité scolaire. D’autre part, nos crèches ont deux particularités : elles sont totalement déconnectées des écoles maternelles (aucun continuum éducatif entre les deux) et elles accueillent des bébés parmi les plus jeunes de l’Union européenne (dès 2 mois). « C’est tout l’inverse des pays nordiques, qui offrent un continuum pédagogique de 0 à 6 ans, de longs congés de maternité/paternité et pas d’accueil collectif généralisé de la toute-petite enfance. » À la fin, ce sont toujours les mêmes qui gagnent : « Ces pays sont en tête des classements de l’OCDE. »

Vers un accueil plus souple

En attendant de pouvoir offrir un accueil de haute qualité à toutes les familles qui le souhaitent, il y a un autre défi, colossal, à relever. Il s’agit de (re)construire la confiance entre les institutions et les familles qui en sont éloignées. Pas à pas. Pour Rose et Katalia, un encadrement bienveillant et des formes d’accueil souples ont fini par payer.

Rose a aujourd’hui un an. Elle commence à marcher. Katalia l’a eue alors qu’elle n’avait que 19 ans et qu’elle souffrait d’une addiction à la drogue. « Je reviens de loin, mais je ne vais pas la perdre », jure-t-elle. Elle-même a grandi sous l’œil des services d’aide à la jeunesse (SAJ), a arrêté l’école à 14 ans et se décrit aujourd’hui comme une mère très attentive, pleine de questions et « parfois trop protectrice ». Quand Rose avait 2 mois, Katalia l’a mise à la crèche, sous la pression du SAJ. « Ça s’est mal passé. Ils ne prenaient pas en compte ce que je disais. Je l’ai retirée. » Mais Katalia a accepté de se rendre deux fois par semaine dans un lieu de rencontre parents-enfants de l’association Liens de quartier petite enfance à Schaerbeek, encadrée par une psychologue et une accueillante. C’est devenu sa deuxième maison, un espace de confiance où elle peut déposer ses angoisses et poser 1 000 questions, pendant que Rose se fait des copains. Aujourd’hui, beaucoup plus en confiance, elle passerait bien à l’étape suivante : la halte-accueil, où l’on peut mettre son enfant quelques demi-journées par semaine, selon des horaires plus souples que les crèches. Katalia ne pourra pas travailler, elle le sait, mais elle veut continuer à se former : « J’aimerais réapprendre la vraie langue française, les mots compliqués. Sinon, comment je vais faire quand l’institutrice écrira des mots ? » Chers parents qui bossent, nous sommes tous concernés.

Compléments d’enquête

Cet article fait l’objet d’une rencontre à destination des personnes travaillant (ou se formant pour travailler) dans le secteur de la petite enfance, ou des parents usager·es de crèches, le 23 mai de 13h à 15h à l’asbl Barricade (Liège).
Infos et réservations

rencontre crèches barricade

Interview de Céline Gautier sur RCF Bruxelles

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles, en complément de l’article sur l’enseignement spécialisé paru dans le Médor 29.

Tags
  1. Sauf bien sûr dans les crèches d’entreprises.

  2. Prénoms modifiés.

Dernière mise à jour

Un journalisme exigeant peut améliorer notre société. Voulez‑vous rejoindre notre projet ?

La communauté Médor, c’est déjà 3488 abonnés et 1883 coopérateurs

Vous avez une question sur cet article ? Une idée pour aller plus loin ?

ou écrivez à pilotes@medor.coop

Médor ne vous traque pas à travers ses cookies. Il n’en utilise que 3 maximum pour la sécurité et la navigation.
En savoir plus