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À l’Ouest d’Herstal

Le business ambigu des armes wallonnes aux États-Unis

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Jules Rousselet Paul Peyrolle. Tous droits réservés.

La FN Herstal, fleuron belge de la défense, tout le monde connaît. Elle fournit des armées dans le monde entier avec des armes légères à la qualité réputée. On connaît moins sa filiale américaine, FN America. Sa spécialité : mettre des modèles d’inspiration militaire sur le marché civil américain. Mais jusqu’où une société publique wallonne peut-elle aller, au nom de l’argent, dans un pays agité par le débat sur les armes et où les tueries font des centaines de morts chaque année ?

Las Vegas, fin janvier 2023. Une armée de badauds afflue le long des interminables couloirs du Venetian Expo, un centre de conférences qui ne lésine pas sur les moyens pour se donner des airs de Venise. Les gros bras tatoués, barbes de trappeurs et treillis de chasse détonnent un peu sous les lustres baroques, mais, à Vegas, on n’est pas à une juxtaposition hasardeuse près.

Pas moins de 52 000 personnes se rendent cette année au Shot Show, la principale foire de l’armement aux États-Unis, organisée tous les ans par la fédération des entreprises du secteur, la NationalShoot­ing Sports Foundation (NSSF).

Dans la masse, on distingue une minorité de femmes, quelques chemises hawaïennes – nouveau look de l’ultradroite US –, et surtout beaucoup d’anonymes avides de découvrir les dernières tendances du marché. L’entrée est en principe réservée aux professionnels du secteur, mais Médor a réussi à se faufiler parmi ces amateurs de sensations fortes.

Le stand de FN America rivalise avec ceux des grands fabricants, comme Smith&Wesson. La filiale de la FN Herstal y expose quelques-uns des modèles qu’elle vend à l’armée américaine, dont elle est un important fournisseur. Elle s’est aussi imposée comme une marque de référence haut de gamme sur le marché civil. Celui-ci est sans équivalent dans le monde : on estime qu’à peu près 40 % des ménages américains possèdent une arme à feu. Le business brasse environ 20 milliards de dollars par an.

Au Shot Show, les clients potentiels de FN America soupèsent d’un air avisé les derniers modèles de ses armes de poing, pointant leurs canons vers des cibles imaginaires. Ils peuvent aussi se saisir du fusil d’assaut SCAR, rendu célèbre par le jeu vidéo Fortnite, ou encore du FN 15, un rifle (fusil) semi-automatique de type AR-15. Personnalisables à souhait, les AR-15 sont une catégorie d’armes rapides, faciles à manier. Ils se sont imposés ces dernières années comme la tendance la plus controversée du marché des armes aux États-Unis. Et pour cause : leurs caractéristiques en ont fait le compagnon idéal des militaires, mais aussi celui des tueurs de masse qui ont émaillé l’histoire des USA. Honnis par le mouvement du « Gun Control », les AR-15 sont devenus un symbole de résistance pour les défenseurs ardents du port d’armes, hostiles à toute restriction. Dans les travées de la foire, ils s’affichent partout. Par centaines sur les stands des fournisseurs, mais aussi sur des tee-shirts, drapeaux, chaussettes, mugs, autocollants, tous assortis du slogan provocateur « Come and take it » (Viens me le prendre si tu oses).

Fabrique américaine

Loin des ors de Las Vegas, l’histoire américaine de la FN Herstal a débuté dans une petite ville de Caroline du Sud. À la fin des années 1970, la firme wallonne remporte un contrat avec l’armée américaine pour lui fournir une variante d’une de ses mitrail­leuses les plus célèbres, la MAG.

De la Fabrique nationale, chez nous, on connaît surtout l’histoire récente. Reprise en main par la Région wallonne en 1997, alors qu’elle était en difficulté, la société reverse aujourd’hui de confortables dividendes à son actionnaire public. Elle est régulièrement pointée du doigt pour avoir vendu des armes à des pays peu respectueux des droits humains, comme l’Arabie saoudite ou la Libye.

Mais à l’aube des années 80, elle est surtout réputée pour ses armes légères, qu’elle fournit aux armées de nombreux pays. Il est donc logique qu’elle cherche alors à vendre ses produits à l’armée la plus puissante au monde. Il y a cependant un hic : la législation US contraint les militaires américains à donner la priorité aux armes fabriquées aux États-Unis. La FN Herstal crée dès lors une filiale dans la ville de Columbia, en Caroline du Sud, où elle fait bâtir une usine pour produire les MAG.

Pendant quelques années, la situation financière de cette filiale est très fragile, jusqu’à ce qu’elle remporte trois contrats avec l’armée américaine à la fin des années 80. Elle n’est pas pour autant tirée d’affaire. « Les contrats militaires sont extrêmement cycliques. C’est ‘feast or famine’. Soit vous êtes débordé de commandes, soit vous n’avez plus rien du tout », assure une source bien informée. Cet état de fait est renforcé par le fait que l’armée américaine est, encore aujourd’hui, le seul client militaire de FN America. Pour compenser les fluctuations des commandes en provenance de cet acquéreur unique, la filiale se diversifie sur deux marchés supplémentaires : celui des forces de l’ordre et celui des particuliers, qui est alors à l’aube d’une croissance phénoménale. « Il y a plus de dix ans, FN America était un ‘nobody’ dans l’industrie. Puis ils ont commencé à devenir très sérieux sur le marché civil », se souvient Ryan Busse, un ancien cadre repenti de l’industrie de l’armement.

Et afin de s’imposer sur le marché civil, FN America a lourdement mis en avant son savoir-faire militaire.

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Jules Rousselet et Paul Peyrolle. Tous droits réservés

Comme à la guerre

Pour quelqu’un n’ayant jamais utilisé d’arme à feu, tirer avec une M249 SAW contient tous les ingrédients d’un baptême du feu réussi. À chaque pression sur la gâchette, les entrailles de la mitrailleuse crachent une rafale de balles dans un concert infernal de déflagrations. Le bruit prend littéralement aux tripes et la puissance incroyable dégagée par l’arme est à l’image des vibrations qui la saisissent à chaque tir : déchirante.

La M249 SAW fait partie des nombreuses armes que FN America produit aux USA et vend à l’armée américaine. Cela ne veut pas dire que le plaisir de dompter cet engin soit réservé aux seuls soldats. En 2015, FN America a présenté une version destinée au grand public. « FN America a une histoire unique de commercialisation […] de produits qui ont été développés à l’origine pour des applications militaires », s’enthousiasmait à l’époque Mark Cherpes, le CEO de FN America.

La filiale de la FN Herstal n’est pas la seule marque à faire entrer des armes d’inspiration militaire dans les foyers américains. Les guerres menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan ont popularisé les modèles maniés par les soldats américains. L’industrie dans son ensemble s’est engouffrée dans la brèche, poussant le vice jusqu’à teinter une partie de ses armes d’une couleur sable et camouflage du désert.

La tendance est telle qu’aujourd’hui, ces modèles inspirés du militaire sont devenus un véritable marqueur culturel pour l’ultradroite américaine. Ses membres n’hésitent pas à les exhiber lors de certaines manifestations, suscitant le malaise alors que les États-Unis sont encore marqués par l’assaut du Capitole mené par les partisans de Donald Trump, le 6 janvier 2021. « Un pan de la population devient politiquement plus belliqueux et ces fusils constituent un morceau de cette histoire, témoigne Deborah Azrael, directrice de la recherche du Harvard Injury Control Research Center. Ils appartiennent à une culture qui change, dont une part est assez extrême. » Conséquence : un grand nombre de personnes, Joe Biden en tête, rêveraient d’interdire certaines de ces armes, comme cela a été le cas entre 1994 et 2004.

Si FN America n’est donc pas seule à jouer sur ce terrain, elle semble en avoir été une des initiatrices. Dès le début des années 2000, elle s’appuie sur son statut de fournisseur de l’armée US pour asseoir la crédibilité de son offre civile, encore embryonnaire. À l’époque, elle cherche à mettre en avant une arme de poing fabriquée à Herstal : le Five SeveN. Dans son catalogue, FN America assure : « FN fournit 70 % des armes légères utilisées par les forces armées américaines à travers le monde. FN est le nom auquel vous pouvez faire confiance. JUSTE COMME ILS LE FONT. » Un positionnement qui fait polémique. « Aucun produit ne reflète mieux la militarisation implacable de l’industrie des armes à feu que l’introduction par la société FN Herstal sur le marché civil du […] Five SeveN », observe l’ONG américaine Violence Policy Center (VPC) dans un rapport de 2011 consacré à cette tendance.

Ces critiques ne vont pas dissuader FN America d’accentuer sa stratégie. Au fil des années, elle augmente son offre commerciale d’armes de poing. Elle lance aussi bon nombre de fusils civils dérivés de ses modèles militaires, tous produits dans son usine de Columbia. Point d’orgue de cette séquence : en 2014, le lancement du FN 15, le modèle AR-15 de FN America.

« C’est presque comme si la FN America s’était dit “On est en retard, alors, pour se rattraper, il faut vraiment aller à fond dans la militarisation, vendre des armes très ‘badass’, avec des campagnes vraiment agressives” », constate Ryan Busse. Le slogan dédié à la version civile de la M249 est d’ailleurs limpide : « From the front lines straight to your hands » (Depuis les lignes de front directement dans vos mains).

Est-ce à dire que les armes militaires proposées aux civils par FN America – et ses concurrents – sont les mêmes que celles tenues en main par les soldats US ? Pas tout à fait. Les versions destinées au front sont automatiques. L’arme tire une rafale de balles tant que la gâchette n’est pas relâchée. Leurs petites sœurs civiles sont en revanche semi-automatiques : une balle à chaque pression sur la détente. « Il y a une ressemblance physique qui est indéniable, mais ce sont des armes qui n’ont pas les mêmes caractéristiques », tempère le Belge Henry de Harenne, porte-parole du Groupe Herstal, dont font partie la FN Herstal et FN America. Pourtant, pour Dan Zimmerman, rédacteur en chef d’un site internet américain réputé pour ses chroniques en matière d’armes, The Truth About Guns, les versions militaires et leurs déclinaisons civiles sont « fondamentalement les mêmes fusils. La version civile ne supportera probablement pas la même cadence de tir, mais c’est proche, basé sur un design militaire ».

Pas de politique, vraiment ?

Qu’elles soient ou non militaires, toutes les armes devraient être autorisées, estime le mouvement du Gun Rights. De nombreuses associations outre-Atlantique revendiquent une liberté absolue de posséder des armes au nom de la Constitution américaine et de son deuxième amendement. Au premier rang de celles-ci, la très controversée National Rifle Association (NRA) est considérée comme l’un des lobbies les plus puissants du pays. À son sujet, le CEO du Groupe Herstal, le Liégeois Julien Compère, a voulu tenir un langage clair dans une interview au Soir, en juin 2022. « La FN n’est pas membre de la NRA, ne la soutient pas financièrement et ne supporte aucune campagne politique de qui que ce soit aux États-Unis », assurait-il.

Mais à y regarder de plus près, FN America n’est pas aussi distante de ce lobby que le prétend son principal dirigeant. Étant donné que les membres de la NRA sont exclusivement des citoyens individuels, il n’y a pas beaucoup de sens pour un fabricant d’affirmer qu’elle n’en est pas. L’organisation controversée a ses « alliés industriels », à savoir des sociétés qui encouragent leurs clients à en devenir membres. Sur un site web dédié, la NRA indique toujours que FN America fait partie des « Amazing Brands » (des marques géniales) qui la soutiennent. Browning, l’autre filiale américaine du groupe Herstal, figure dans le top 10 des meilleurs recruteurs de membres et affiche fièrement sur son propre site un bandeau de soutien à la NRA. Difficile pour le groupe belge de prétendre que ses liens avec ce lobby pro-Trump sont inexistants… Des armes de FN America ont été mises en vente aux banquets d’enchères de la NRA, qui constituent une source de financement importante pour l’association. Enfin, elle était présente au dernier meeting annuel de la NRA à Houston, en mai 2022. « Une fois par an, la NRA organise une foire commerciale lors de laquelle FN America a un stand, comme dans la plupart des salons consacrés au secteur, comme toutes les sociétés du secteur. Il ne s’agit pas d’un financement : FN America loue l’occupation d’un stand », contextualise Henry de Harenne.

Serait-il possible pour FN America de couper tous les liens avec une association connue pour ne pas être tendre avec ses opposants ? « Vous ne pouvez pas être contre la NRA. Celle-ci a un pouvoir de nuisance », explique notre source bien informée. Le soutien des fabricants d’armes à la NRA est pourtant en train de chuter. « À la suite des accusations de corruption et de malversations, de nombreuses entreprises lui ont retiré leur soutien », note Josh Powell, un ancien cadre de l’association, qui a publié un livre explosif sur l’enrichissement personnel de ses dirigeants.

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Jules Rousselet Paul Peyrolle. Tous droits réservés

Si elle s’affiche désormais distante de la NRA, FN America reconnaît son affiliation à la National Shooting Sports Foundation (NSSF). « C’est un peu l’Agoria du secteur », explique Henry de Harenne, en référence à la fédération belge des industries technologiques. Il ne s’agit pourtant pas d’une inoffensive fédération sectorielle. « La NSSF n’est pas aussi connue que la NRA, mais elle partage les mêmes objectifs, (elle) est aussi extrême et exacerbe l’épidémie de violence aux États-Unis », affirme un rapport publié en janvier par l’organisation américaine Everytown for Gun Safety, pour qui la NSSF « s’est opposée à presque tous les efforts pour réguler les armes à feu ». Dernier exemple en date, la NSSF n’a pas soutenu une loi récente (le « Bipartisan Safer Communities Act ») aux ambitions pourtant très modestes, comme prévoir des contrôles sur la vente d’armes en dessous de 21 ans ou renforcer l’interdiction de vente aux hommes condamnés pour violence domestique.

Au cours des dernières années, la NSSF est devenue l’organisation qui a le plus dépensé en lobbying politique, avec un montant de cinq millions de dollars (4,5 millions d’euros) en 2021, surclassant la NRA. FN America elle-même a investi 50 000 dollars en compagnie de Browning dans une campagne de la NSSF, appelée GunVote, menée dans le cadre de l’élection présidentielle de 2020, et qui penchait franchement du côté républicain.

Le CEO de FN America, Mark Cherpes, s’exprimait alors sans ambiguïté. « La protection du deuxième amendement est un élément fondamental de la philosophie et des convictions de FN. Notre volonté en tant que fabricant est de protéger les droits et les libertés de tous les amateurs d’armes à feu à travers notre nation. » À l’époque, la nouvelle avait suscité l’émoi au sein du parlement wallon. Aujourd’hui, à Herstal, on indique à demi-mot que ce genre de positionnement appartient au passé, sans toutefois qu’une ligne claire soit exposée. Pour plusieurs députés wallons, le contrôle des filiales américaines du groupe est inexistant. « Il pourrait y avoir un contrôle accru sur les choix stratégiques et les choix de vente », assure Hélène Ryckmans (Écolo). Pour Nicolas Tzanetatos (MR), ancien président de la sous-commission de contrôle des licences d’armes, les activités de FN America sont une « terra incognita ».

Pour cartographier ce territoire méconnu, Médor aurait souhaité s’entretenir avec les dirigeants de la filiale US, mais la maison mère nous a opposé une fin de non-recevoir : toute la communication se gère à Herstal, nous a-t-on dit.

Tuerie sur le « Strip »

À quatre kilomètres du Venitian Expo, à l’autre bout du « Strip » qui traverse Las Vegas, se dresse le Mandalay Bay. Vitres dorées, palmiers, casino de près 14 000 m2, chapelle de mariage : cet hôtel de luxe incarne à lui seul le charme décadent de « Sin City », la ville du vice. Le 1er octobre 2017, le Mandalay Bay a fait parler de lui pour une autre raison : depuis la fenêtre de sa suite située au 32e étage, Stephen Paddock a ouvert le feu sur les 22 000 personnes qui assistaient à un concert de musique country 300 mètres plus loin. Pas moins de 60 personnes ont perdu la vie dans ce qui constitue la tuerie de masse la plus meurtrière de l’histoire moderne des États-Unis. Dans la chambre de Paddock, les forces de l’ordre ont trouvé un arsenal de plus de 20 armes, dont deux FN 15.

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Jules Rousselet Paul Peyrolle. Tous droits réservés

À Las Vegas, l’impact de cette tuerie a été « énorme », explique Tennille Pereira, directrice du Vegas Strong Resiliency Center. Créé trois semaines après le drame, il compte dans ses listings près de 11 000 « survivants » de la fusillade, venus y chercher une aide psychologique, juridique ou financière. « Pour certains, le trauma peut s’exprimer rapidement. D’autres viennent nous voir cinq ans après en nous disant que leur vie s’effondre », soupire la directrice. Pour faciliter le processus de guérison collective, un projet de mémorial est actuellement dans les cartons. Il sera situé juste à côté du terrain où le drame a eu lieu.

Malgré ce choc, malgré l’augmentation des tueries de masse (lire l’encadré), Tennille Pereira souhaite « rester loin » de toute discussion concernant le business des armes. « C’est un sujet très clivant, même parmi les victimes. Certains spectateurs conduisaient de gros pick-up, avec parfois un fusil posé sur le siège arrière », explique-t-elle.

Les parents d’une jeune femme tuée ont bien essayé de poursuivre les fabricants d’armes utilisées dans la fusillade, dont la FN, devant les tribunaux. Mais ils ont été déboutés par la Cour suprême du Nevada, la juge arguant que la loi de l’État protégeait les fabricants. Au niveau fédéral, une disposition équivalente existe également. Voté en 2005 par le Congrès américain, le « Protection of Lawful Commerce in Arms Act » (PLCAA) protège les fabricants et les vendeurs d’armes à feu contre toute responsabilité lorsque des crimes sont commis avec leurs produits. Ils risquent plus que jamais d’en avoir besoin : d’après les travaux de l’universitaire Deborah Azrael, le nombre d’armes en circulation aux USA serait passé de 265 millions en 2015 à 326 millions en 2019, dont près de 23 millions de fusils militaires semi-automatiques. En 2020, en pleine pandémie de Covid-19, 16,6 millions d’Américains auraient acheté une arme, soit environ trois millions de plus qu’en 2019.

Gros seins et gros flingue

Le 4 juillet 2022, jour de fête nationale aux États-Unis, un homme de 21 ans fait feu sur la foule à Highland Park, près de Chicago. Armé d’un fusil AR-15, il tue sept personnes et en blesse 48 autres. Coïncidence lugubre, FN America diffuse, le même jour, une publicité au goût douteux. La vidéo montre un pick-up arrivant à l’horizon, entouré d’un nuage de poussière. À son bord, une bimbo déguisée en statue de la Liberté, un type à barbiche figurant l’ongle Sam et un autre en costume d’aigle de bal masqué fendent le désert américain sur fond de riffs de hard rock. Armés de fusils FN America, ils tirent sur un stock de feux d’artifice qui fusent dans une explosion patriotique de bleu, de rouge et de blanc. « Happy Independence Day ! »

En Belgique, le clip suscite rapidement des réactions indignées et est retiré quelques heures plus tard. « La vidéo ne correspond pas à l’idée que le Groupe Herstal se fait du marketing », commente sobrement le porte-parole du Groupe Herstal. « Ce n’est pas malin, renchérit notre source bien informée. Bientôt ils vont mettre une blonde avec de gros seins et un gros flingue ? Ce n’est pas la culture FN. Pas du tout ! »

Cet incident va-t-il amener la Belgique à reprendre le contrôle de la communication de sa filiale US ? « Il s’est ensuivi au conseil d’administration une demande de politique de communication commune au groupe », nous a indiqué Olivier Vanderijst, le patron de la nouvelle entité Wallonie Entreprendre, qui gère les participations publiques de la Région. « Cela ne veut pas dire que chaque communication de FN America doit être approuvée, mais un cadre général plus formel a été établi », précise cet homme de confiance du ministre-président wallon Elio Di Rupo, siégeant avec son étiquette socialiste au CA du groupe d’armement. La FN nous a communiqué ses balises, sans préciser de quand elles datent : « Aucune communication utilisant des références propres à des groupes violents, extrémistes ou identitaires ; faisant l’apologie de la violence ; offensante, blessante ou discriminante (raciste, machiste, sexiste, homophobe…) ; ou encore ciblant des jeunes (enfants, adolescents). »

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Les publicités observées par Médor ne franchissent ouvertement aucune ligne rouge. À la question de savoir si ces vidéos au patriotisme très héroïque sont machistes ou pas, chacun appréciera. Mais il est vrai que les femmes ne sont pas oubliées dans le marketing de la marque. « Super-héroïne. Soignante. Protectrice. Les mères ont beaucoup de titres, mais le plus important est celui de maman », a tweeté FN America en mai 2022, pour accompagner une vidéo d’une maman préparant la boîte à tartines, révolver à la ceinture. En juin de la même année, pour la fête des Pères, papa était invité à aller au centre de tir avec les copains. La communication de FN America se veut résolument tournée vers la classe moyenne US, mais, à n’en pas douter, la société adhère aussi pleinement aux codes culturels de la droite américaine.

Par ses partenariats publicitaires, aussi, elle prend indirectement des positions politiques. Elle collabore avec les influenceurs Colion Noir et Tim Kennedy, connus pour leurs critiques violentes de l’administration Biden. Dans une de ses vidéos personnelles récentes, le premier s’affiche avec une casquette « Let’s go Brandon », un slogan connu pour signifier « Fuck Joe Biden ». On imagine mal, en Belgique, une entreprise publique s’associer avec une personnalité portant un tee-shirt « Nique De Croo ».

Tu l’as vu, mon dividende ?

Mais les principaux défis de FN America résident ailleurs que dans la communication. Rayon résultats financiers, Henry de Harenne assure que « FN America est une société rentable. Son résultat net moyen, sur les cinq derniers exercices (2017-2021), est d’environ cinq millions d’euros par an ». Pourtant, les seuls chiffres publics disponibles racontent une autre histoire, celle de pertes cumulées de plusieurs millions de dollars.

Quoi qu’il en soit, le Groupe Herstal est, parmi les sociétés à actionnariat public, le principal pourvoyeur de dividendes pour la Région wallonne (voir infographie). Les activités des filiales américaines de la FN, y compris Browning, y contribuent à hauteur d’environ 45 %, nous indique-t-on.

Ces juteux dividendes sont-ils assurés à l’avenir ? La question se pose quand on sait que FN America n’a pas été retenue pour le programme « Next Generation Squad Weapon » (NGSW), lancé par l’armée américaine pour remplacer notamment les M249 SAW et les carabines M4. Pour Henry de Harenne, cette situation ne met pas en péril la continuité des activités militaires de FN America. D’autant plus que, en vertu de sa politique de diversification, la compagnie a remporté en 2021 un gros contrat sur un autre marché : celui des forces de l’ordre. Dorénavant, FN America équipera la police de Los Angeles avec son pistolet FN 509.

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Jules Rousselet Paul Peyrolle. Tous droits réservés

Il n’empêche, le coup porté par la perte du NGSW est dur, notamment au niveau de l’image. « Ce n’est pas glorieux pour un leader mondial de la mitrailleuse », peste notre source bien informée. D’un point de vue financier aussi, cela fait mal. Les modèles sur le point d’être remplacés pèsent lourd dans les chiffres de FN America. Rien qu’en 2020, elle a obtenu un contrat de 78 millions de dollars pour la fourniture de M249 SAW aux forces armées US, ainsi qu’un autre de 119 millions pour des M4.

Pour compenser les pertes éventuelles au niveau militaire, FN America va-t-elle être tentée de pousser encore plus le marché commercial, quitte à mettre la main dans un cambouis de plus en plus épais ? « La question du contrôle des armes est une question qui appartient à la démocratie américaine, mais nous allons continuer à être actifs sur le volet commercial, explique Henry de Harenne. Vous n’avez aucune société comme la nôtre, active sur le volet défense, qui n’est pas active sur le marché commercial. »

Reste à savoir si cela est souhaitable. Dans une Amérique post-Trump socialement au bord de la crise de nerfs, fracturée de toutes parts et où la question des armes est devenue un enjeu politique majeur et clivant, jusqu’où une société détenue à 100 % par des capitaux publics wallons peut-elle aller par souci de rentabilité ?

RELAIS PRESSE

  • RTBF

Interview de Julien Winkel, l’un des journalistes auteur de l’enquête, dans l’émission Le Fin Mot animée par Eddy Caekelberghs.

  • RCF Bruxelles

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme de la Fédération Wallonie-Bruxelles

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  1. Le deuxième amendement garantit aux citoyens américains le droit de posséder et de porter une arme.

  2. La NRA a décliné notre demande d’interview.

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