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Kazakh connection

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Pieter Fannes. CC BY.

Des mafieux, des oligarques, des espions et un parfum de scandale au plus haut niveau de l’État : avec le kazakhgate, un sulfureux trio d’hommes d’affaires réinvente le polar mondial. Médor vous raconte, de l’URSS au Congo, les coulisses d’une histoire vraie, qui secoue la Belgique.

L’honneur, c’est comme la virginité. Cela ne sert qu’une fois. » Le bon mot de Georges Clemenceau ne semble pas vraiment s’appliquer à Patokh Chodiev, Alexander Machkevitch et Alijan Ibragimov. Ces richissimes hommes d’affaires, plus connus sous le sobriquet de « trio kazakh », luttent encore pour préserver leur réputation, bien que celle-ci soit déflorée depuis belle lurette par leur participation à de nombreuses affaires louches.

Après des années de déboires avec la justice belge, une transaction pénale négociée en juin 2011 avec le parquet de Bruxelles devait leur permettre de se refaire une virginité judiciaire, moyennant le paiement de 22 millions d’euros. Mais la mauvaise réputation semble coller aux trois Kazakhs comme un chewing-gum sous leurs chaussures vernies. En Belgique, l’affaire a viré au scandale d’État, tandis qu’à Londres, une procédure visant le groupe minier ENRC, dont ils sont les principaux actionnaires, pourrait bien achever de les éclabousser – et constituer au passage un jalon dans la lutte internationale contre la corruption. Pendant que la justice travaille, à son rythme patient, une autre bataille est en cours, violente, devant le tribunal de l’opinion, à coups de fuites dans la presse et de fake news (fausses nouvelles). Pour prévaloir, tous les coups sont permis chez ceux qui ont bâti leur richesse dans le Far East sauvage des ruines de l’URSS.

Back to THE USSR

9 novembre 1989. À coups de marteaux et de burins, le mur de Berlin cède sous la pression de milliers d’Allemands de l’Est. La brèche ouverte s’élargit, en un éclair, pour fissurer le béton d’un empire soviétique qu’on pensait indestructible. Mais pour l’immense majorité de ses sujets, l’enthousiasme démocratique cède rapidement le pas à la désillusion. Au Kazakhstan, bientôt indépendant, chaque citoyen se voit octroyer des parts dans les entreprises privatisées (« PIK »), une sorte de mise de départ à placer dans des fonds d’investissement. Mais la plupart des Kazakhs ne verront jamais la couleur de l’argent. Une poignée d’autres, plus rusés, parviennent à tirer profit de la transition chaotique vers l’économie de marché. Ils accumulent des fortunes colossales. Patokh Chodiev, Alijan Ibragimov et Alexander Machkevitch sont de cette trempe. Aucun n’est véritablement originaire du Kazakhstan (les deux premiers sont Ouzbeks, le dernier est Kirghize), mais ils réussissent à profiter rapidement des possibilités ouvertes par la libéralisation de l’économie.

Trading pétrolier, hi-fi, vêtements, charbon, pétrole, pièces détachées de voitures : tout s’achète et se revend à prix d’or. « En 1991, on achetait la tonne de pétrole à 10 000 roubles, soit 10 dollars, avec un transport local à 4,7 dollars. Prix de vente ? 140 dollars ! Cette année-là, j’en ai vendu un million de tonnes », racontait Chodiev en 2000. Mais acquérir des titres de propriété, dans le contexte postsoviétique, n’est pas une activité d’enfants de chœur, et les affrontements entre nouveaux riches ne se règlent pas uniquement devant les tribunaux. Il se raconte qu’un membre du trio débarqua un jour dans un conseil d’administration avec des hommes armés pour pren­dre possession par la force d’une société. Nous sommes en pleine guerre de l’aluminium, qui met aux prises des clans rivaux et des sociétés étrangères. « En comparaison, Dallas et ses cyniques capitalistes texans font figure de gentille fable pour les tout-petits », ironisait à l’époque un grand quotidien.

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Pieter Fannes. CC BY

Une plainte déposée par la société métallurgique britannique Transworld, en 2000, évoquait les pratiques en vigueur. « Les représentants (de Transworld) se sont vu refuser physiquement l’accès aux locaux des assemblées générales de sociétés dont ils étaient les actionnaires majoritaires », selon ce document. Au cours de ces réunions, « des personnes dotées de fausses procurations » ont pris possession d’actifs, pour un préjudice estimé en « centaines de millions de dollars ». L’affaire, finalement réglée à l’amiable, donne une idée du contexte. Les premiers penseurs communistes n’avaient-ils pas souligné que la propriété, c’est le vol ? Le concept semble avoir été poussé vers un sommet ironique.

De bonnes affaires en coups de force, le trio acquiert des actifs très importants dans le chrome, l’aluminium et le gaz et fonde le groupe minier Eurasian Natural Resources Corporation (ENRC).

Chodiev, Ibragimov et Machkevitch deviennent aussi des proches du président kazakh Noursoultan Nazarbaïev. Peu susceptibles de nourrir des ambitions politiques personnelles, vu leurs origines étrangères, ils sont de commodes affidés. Ils deviendront ses émissaires à l’étranger.

Car, à l’heure où les capitaux obtiennent une liberté totale de circulation, le développement international s’impose. Il s’agit bien sûr d’exporter les matières premières dont regorge le sous-sol kazakh, et de faire affluer les investissements nécessaires à leur extraction. Mais il faut aussi blanchir les capitaux acquis douteusement et les mettre à l’abri des convoitises dans les banques occidentales.

« Moniteur » saccagé

Au début des années 1990, l’Occident voit débarquer avec un mélange de convoitise et de suspicion le trio et toute une flopée de nouvelles fortunes postcommunistes. Londres devient la capitale privilégiée des oligar­ques russes. La Suisse sait se montrer accueillante. La Belgique n’est pas en reste. Elle devient rapidement une plaque tournante des capitaux venus de l’Est, à l’origine souvent louche. L’afflux est tel que, dès 1993, la gendarmerie met en place une cellule spéciale, appelée « Red Sky » pour gérer les nombreux dossiers. La toute première enquête à lui être confiée porte sur Seabeco. Cette société, proche des milieux mafieux russes et de l’ancien KGB, était active dans la contrebande de matières premières. Parmi les administrateurs de la filiale belge, on retrouve un certain… Patokh Chodiev. Cette affaire de blanchiment est classée sans suite, mais, trois ans plus tard, un autre membre du trio entre dans le viseur. La Cellule belge de traitement des informations financières (CTIF) signale à la justice des mouvements de capitaux suspects au profit notamment d’Alijan Ibragimov, installé en Belgique depuis peu. Ces capitaux seront recyclés dans l’immobilier de prestige, notamment dans la région de Waterloo, ce qui vaudra au dossier judiciaire d’être surnommé « Napoléon ».

Les Kazakhs semblent avoir importé leur notion toute particulière de la gouvernance d’entreprise. Dans un article de 1999, le journaliste du Soir Alain Lallemand relate ainsi avoir voulu consulter les archives du Moniteur belge, rue de Louvain à Bruxelles. « Bon nombre de volumes des annexes du Moniteur ont été saccagés, les actes les plus importants des sociétés du trio ayant été proprement… arrachés ! », écrivait-il.

Ces affaires louches n’empêchent pas le trio de se frayer un chemin dans la bonne société belge, comme ils l’avaient fait au Kazakhstan quelques années plus tôt. Patokh Chodiev se lie avec son voisin, le MR Serge Kubla, par ailleurs bourgmestre de Waterloo, qui jouera un rôle actif dans son dossier d’acquisition de la nationalité belge. En 1997, Didier Reynders, alors jeune député libéral, prend la plume pour favoriser l’octroi d’un titre de séjour provisoire à Ibragimov. Au cours des dernières années du siècle dernier, le trio bénéficie ainsi de toute une série de relais au sein de l’establishment belge. Une lettre de l’avocate d’Ibragimov, rédigée en 1998 dans le cadre d’une demande de naturalisation, résume l’état d’esprit : « En s’installant en Belgique, mon client a placé des milliers de dollars dans nos banques, ce qui, au départ, fut salué avec beaucoup de satisfaction à la fois par les organismes bancaires mais également par l’État qui lui accorda très facilement son séjour. En matière d’immigration en effet, les investissements sont encouragés et, plus l’assise financière est importante, plus les chances d’obtenir le séjour le sont aussi. […] Personne ne songerait à remettre en cause en Belgique un homme comme Frère ni à suspecter l’origine de sa fortune. »

Le trio et son double

Ce capital social acquis par le trio en Belgique est précieux. La bonne réputation est l’indispensable viatique à la poursuite de leurs affaires, et notamment les négociations avec la société Tractebel, fleuron énergétique belge, alors en pleine expansion mondiale.

Chodiev, Machkevitch et Ibragimov amènent Tractebel à placer des billes au Kazakhstan. En 1996, la société belge acquiert ainsi, pour 15 millions de dollars, une centrale électrique située dans la ville kazakhe d’Almaty. Un an plus tard, elle obtient une concession d’exploitation de gaz, d’une durée de 30 ans, moyennant 30 millions de dollars. Le montant officiel est assorti d’un bakchich – dites un « success fee » – de 55 millions pour le trio, versé sur le compte suisse de leur société Emery, basée aux Bahamas. Les trois Kazakhs obtien­nent aussi 45 % des parts d’une joint-venture adossée à l’entreprise. Notons qu’à cette époque pas si lointaine, la pratique n’est pas encore illégale en Belgique. L’incrimination de corruption d’agent étranger ne sera introduite dans le Code pénal qu’un peu plus tard, en 1999.

L’investissement n’en est pas moins particulièrement mal avisé. Face à une situation géopolitique complexe et à l’hostilité croissante des pouvoirs locaux, la société belge se prend les pieds dans le tapis, au point de devoir revendre ses parts dès 2000. L’affaire à laquelle elle donnera son nom nuira considérablement à la réputation de Tractebel. De nombreux articles de presse braquent les projecteurs sur les partenai­res douteux de la société belge.

La réputation du trio, elle aussi, en prend un coup. Flairant leurs ennuis, un autre trio de l’Est fait son apparition en Belgique. Grigori Loutchansky, Shabaï Kalmanovitch et Bulat Utemuratov entendent bien profiter de l’affaire Tractebel pour discréditer Chodiev, Ibragimov et Mashkevitch aux yeux du tout-puissant président kazakh, avant de prendre leur place.

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Pieter Fannes. CC BY

Avec l’aide d’un escroc bruxellois bien connu du milieu, Eric Van de Weghe, ils tentent de mettre la main sur toutes les informations permettant de décrédibiliser le trio, notamment auprès de la Sûreté de l’État. Ils orchestrent une campagne de presse, en s’appuyant sur un journaliste du Soir Magazine, Philippe B., aujourd’hui décédé.

Un fax d’Eric Van de Weghe à Loutchansky daté de septembre 1999, que Médor a obtenu, témoigne de cette instrumentalisation. « En pièce jointe, tu trouveras l’article de Philippe B. Je pense qu’il écrira sur ce sujet toutes les deux semaines dans le magazine. Comme je te l’ai dit, je devrais aussi pouvoir obtenir un article en France la semaine prochaine. »

Le trio ne se laisse pas faire. Il peut compter sur ses propres relais dans la presse, qui lui permettent de rendre coup pour coup. Début 2001, un article dans la Dernière Heure, signé par Philippe C., suggère même à la justice de « s’intéresser plutôt à Grigori Loutchansky, très actif dans l’affaire Tractebel et présenté comme un mafieux par les services de renseignement israéliens ».

La tentative rivale échoue d’ailleurs, et malgré la débâcle de Tractebel, le trio kazakh reste dans les bonnes grâces du président Nazarbaïev.

Trois petits tours et puis bingo

À l’aube des années 2000, Chodiev, Ibragimov et Machkevitch mettent le cap sur l’Angleterre, avec une idée en tête : lever des capitaux à la Bourse de Londres pour permettre le développement international de leur société ENRC.

La réputation, ici encore, reste un enjeu de taille, et le trio suit de près le travail de la justice belge. Au point même de mettre un détective privé français sur la trace du juge d’instruction Frédéric Lugentz. Le parquet est informé par la Sûreté de l’État d’une telle démarche, motivée par la volonté de faire pression sur l’enquête. Le genre de chose qui « n’arrive pas tous les jours », a relaté M. Lugentz récemment devant la commission d’enquête du Parle­ment. « M. Chodiev n’est pas non plus n’importe qui. Ce n’est pas le petit ami de votre femme qui demande des renseignements à votre sujet. Donc on est quand même un peu embêté quand on découvre des choses com­me ça, pour dire les choses platement, et on n’en sort pas nécessairement très bien. » L’affaire est portée à la connaissance du procureur du Roi, mais aucune suite n’y est donnée. « On m’a convoqué à la police fédérale simplement pour m’apprendre quelques techniques de contre-filature. Et c’est comme ça que j’ai appris que, quand on était filé par quelqu’un, il fallait faire trois fois le tour du rond-point, et si quelqu’un derrière moi faisait trois fois le tour du rond-point, c’était bingo ! Voilà à quoi s’est résumée en ce qui me concerne la suite de cette affaire-là. Ce n’était pas spécialement agréable, cela ne m’a pas beaucoup fait rire à l’époque. Quand j’ai appris les suites du dossier Chodiev (la transaction pénale obtenue en 2011, NDLR, voir encadré), tout ça m’a un peu dérangé. »

À la même époque, le juge reçoit dans son cabinet les avocats du trio qui tentent d’orienter ses conclusions. « Surtout, ne parlez pas de corruption. Surtout, ne parlez pas de blanchiment de corruption », rapporte Frédéric Lugentz. Les manœuvres des avocats et, surtout, le manque de moyens de la justice belge feront traîner le dossier pendant une décennie dans les placards du palais de justice. Dix années que le trio mettra à profit pour développer ses activités dans le monde, en levant 1,3 milliard de livres sterling à la Bourse de Londres en 2007 et en acquérant des mines en Afrique, notamment au Congo. Leur société, ENRC, devient un géant minier à l’échelle mondiale.

Fake news

Février 2017. Le trio kazakh est dans de beaux draps. Certes, ils ont stabilisé la situation dramatique de leur groupe minier, que la chute du cours des matières premières avait mis en péril. Bien sûr, en délocalisant la société au Luxembourg, ils ont trouvé une discrétion plus propice à leur business. Et, sans doute, la transaction pénale obtenue en Belgique en 2011 a-t-elle mis fin provisoirement à leurs ennuis judiciaires. Mais la situation reste précaire. Très précaire.

La transaction n’a en rien blanchi les trois hommes d’affaires. Au contraire, en Belgique, un soupçon de scandale d’État n’a cessé d’enfler au point d’amener à la constitution d’une commission d’enquête parlementaire. On les soupçonne d’avoir fait jouer des relais pour se faire voter une loi sur mesure. Rien que ça (voir encadré).

Comme vingt ans plus tôt, la réputation du trio, et plus particulièrement celle de Patokh Chodiev, est menacée. Comme vingt ans plus tôt, ce dernier va s’efforcer de la restaurer à coups de relations publiques occultes. Autres temps, mêmes mœurs… mais les techniques diffèrent. En 2017, l’heure est à la post-vérité. L’élection de Donald Trump a montré à quel point les fake news pouvaient jeter le trouble dans le débat public.

Dans ce contexte, le 27 février dernier, un nouveau média fait son apparition sur la scène belge, avec un titre énigmatique : « Des diamants, des banques et des politiciens : comment la loi pénale a été changée en Belgique. » Le site Open Source Investigations (OSI) semble apporter un éclairage neuf sur le kazakhgate.

L’article nous apprend, entre autres choses, que la première transaction pénale conclue après l’adoption de la loi controversée a bénéficié en premier lieu à la Société générale, le 10 juin 2011 – avant donc de profiter à M. Chodiev et ses coïnculpés. L’auteur de l’article – anonyme – revient aussi sur le lobbying forcené du secteur diamantaire pour faire adopter la loi. Conclusion : « Patokh Chodiev était simplement au mauvais endroit, au mauvais moment. En concluant sa propre transaction pénale avec le parquet une semaine après la Société générale, il est devenu le bouc émissaire parfait. Riche, controversé et non connecté avec l’establishment politique belge, il a été jeté aux lions, afin de créer un parfait écran de fumée pour masquer des machinations. »

Mêlant un soupçon de complotisme à un sponsoring solide sur Facebook, l’article remporte un franc succès, avec plus de 3 600 partages et de très nombreuses réactions. Il n’est que le premier d’une longue série. Pas moins de 10 billets ont été publiés depuis, avec un seul objectif : blanchir la réputation de Patokh Chodiev.

Au passage, certains politiciens sont égratignés. C’est le cas du sp.a Dirk Van der Maelen, le pugnace président de la commission d’enquête sur le kazakhgate, ou du député Écolo Georges Gilkinet, deux mem­bres de l’opposition bien décidés à faire toute la lumière sur cette affaire.

Au fil des publications, Open Source Investigations a gagné une base solide d’amis Facebook en Belgique, parmi lesquels des politiciens et des journalistes renommés. Malgré les questions posées dans les commentaires, l’auteur ou les auteurs restent parfaitement anonymes.

Mais qui se cache donc derrière Open Source Investigations ? Une première demande sur le formulaire de contact ne nous a fourni aucune réponse. Un rapide coup d’œil au registre des noms de domaine indique que le site est déposé auprès d’un fournisseur d’accès nord-américain, sans adresse de contact. Facebook recense trois employés, dont un CEO, qui n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Internationale de l’intox

Les sujets traités sont internationaux : on va de l’Asie au Congo en passant par l’Europe centrale. Une constante : Open Source Investigations s’attarde sur un pays, souvent dans un contexte sensible, le temps d’une série d’articles aux objectifs bien précis. Il a par exemple été utilisé dans le cadre de campagnes électorales au Ghana (automne 2016) et en Serbie (avril 2017) pour décrédibiliser des candidats à coups d’articles anonymes. En vain, puisque Nan Akufo-Addo et Aleksander Vucic, visés par ces attaques, ont tous les deux été élus à la présidence de leurs pays.

Le site publie également des articles virulents contre la dérive dictatoriale du président congolais Joseph Kabila. Avec un certain succès d’audience, puisque le public congolais représente plus de la moitié des visites.

Open Source Investigations propage encore de fausses nouvelles pro-russes dans le conflit syrien. Le site véhicule ainsi des messages de désinformation clairement identifiés par la task force de l’UE sur la propagande numérique russe. Il instille par exemple le doute sur l’attaque chimique perpétrée en Syrie récemment. Le cas de la Malaisie est particulièrement frappant : une dizaine de billets, publiés durant les trois premiers mois de 2016, se sont attachés à réduire à néant la crédibilité de Clare Rewcastle-Brown, la blogueuse indépendante à l’origine de la divulgation d’un scandale de corruption majeur impliquant le Premier ministre Najib Razak. Cerné par des procédures judiciaires aux États-Unis, en Suisse et dans plusieurs autres pays, ce dernier se maintient au pouvoir en muselant l’opposition. Sarawak Report, le site de Clare Rewcastle-Brown, a été coupé dans le pays, et elle-même fait l’objet d’une vaste campagne de diffamation.

« Open Source Investigations n’est que l’un des sites internet qui étaient utilisés pour me nuire. Il y a aujourd’hui toute une industrie de journalistes qui mettent leurs plumes à la disposition de ce genre de médias. C’est ça le vrai fake news », affirme-t-elle à Médor. Les courageux anonymes d’OSI n’ont d’ailleurs jamais pris la peine de solliciter son point de vue.

Dans une plainte pour diffamation, déposée contre des médias établis qui ont relayé les articles d’OSI, elle demande d’identifier les auteurs de ce site. En vain. « Vous ne trouverez jamais qui est derrière ce site », prévient-elle.

Mais quand Médor a démasqué le faux site d’information, dans un article publié sur Medor.coop en avril dernier, Open Source Investigation a rétorqué en accusant à son tour notre journal d’être une officine de désinformation. Vertigineux.

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Agent double

Sur son blog, Clare Rewcastle-Brown a documenté les tentatives de campagnes de désinformation, mais aussi d’infiltration dont elle fait l’objet. Elle relate notamment un épisode étrange à Genève : invitée à participer à un séminaire international, elle se retrouve face des journalistes aux méthodes insistantes, bien déterminés à lui soutirer des informations. Parmi eux, un certain Mark Hollingsworth.

En découvrant ce nom dans le contexte de la Malaisie, notre sang n’a fait qu’un tour. Ce journaliste britannique indépendant s’est également signalé… à Bruxelles ces derniers temps, avec un modus operandi similaire : s’introduire auprès des journalistes d’investigation – il l’a fait avec Médor, Apache, Le Vif et Le Soir – afin d’échanger des informations sur le kazakhgate. Bien informé, l’homme se targue d’avoir signé des articles pour les grands titres de la presse anglaise, ainsi que plusieurs livres sur les oligarques russes.

« Il s’est présenté à moi comme le biographe de Patokh Chodiev, explique Alain Lallemand, qui couvre l’actualité du trio kazakh pour Le Soir depuis 20 ans. Il s’est montré extrêmement insistant, mais je n’y ai pas donné suite. Je n’ai jamais eu confiance. S’il y avait un biographe, cela se saurait. »

Du côté de Médor, quelques échanges d’informations ont eu lieu, jusqu’à ce qu’une demande particulière éveille notre suspicion : Mark Hollingsworth souhaitait nous faire demander des informations sur Patokh Chodiev à l’ICIJ, le consortium des journalistes d’investigation, sans que son nom soit mentionné.

L’homme est en fait coutumier de ce genre de méthodes. Son nom apparaît ainsi dans un scandale politico-médiatique en Irlande, où son rôle d’agent double a été dénoncé. « Depuis de nombreuses années, Mark Hollingsworth a utilisé son statut de journaliste et d’auteur pour espionner des gens et obtenir des informations utiles à ses riches clients », écrivait le quotidien Irish Times l’été dernier.

Après avoir été plusieurs fois invité par Médor à clarifier sa situation, le journaliste affirme « n’avoir jamais travaillé pour des clients hors média en Belgique ». Nous en sommes restés là.

Bruxelles, nid d’espions

Mark Hollingsworth n’est pas le seul personnage à la pêche aux informations à avoir fait son apparition en Belgique ces derniers temps. D’autres détectives, parfois hauts en couleur, se sont signalés auprès des journalistes et des politiciens. Recrutés par des cabinets d’intelligence privée, ils cherchent à fournir à leurs clients les informations très précises sur ce qui se sait, ce qui peut nuire, et ce qui se publiera bientôt. Parmi ces clients, il se dit que certains seraient bien décidés à profiter des ennuis du trio pour leur nuire. Bref, rien n’a changé depuis les années 1990.

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Face à ces attaques, Patokh Chodiev se défend par tous les moyens. Son avocat belge, Pascal Vanderveeren, est sur tous les fronts. « La presse a créé un débat réducteur qui expose ceux qui en font l’objet à une condamnation sans appel », déplorait-il récemment dans une carte blanche. Sur un mode nettement plus offensif, Me Vanderveeren a mis en demeure Le Soir de dépublier de son site les articles issus des Panama Papers détaillant les comptes offshores de son client. Un autre journaliste belge, Fré­déric Loore, s’est quant à lui vu intimer l’ordre de retirer un autre article, cette fois par un avocat français. Avocat qui n’est autre qu’Antonin Lévy, fils de BHL et par ailleurs représentant de François Fillon ! M. Chodiev semble particulièrement déterminé à faire ôter toute référence à des activités délictueuses passées.

Plus fort encore : au mois de mai dernier, Chodiev assignait en justice le député Écolo Georges Gilkinet, coupable selon lui d’avoir porté gravement atteinte à sa réputation. Il serait même pisté, lui aussi, par des détectives. D’après la lettre d’information spécialisée Intelligence Online, les avocats de Chodiev « ont sollicité l’assistance d’une firme américaine de renseignement. Celle-ci a suivi [M. Gilkinet], le membre le plus actif et le plus vocal de la commission d’enquê­te ». L’affaire est décidément plus rocambolesque qu’un roman de Gérard de Villiers.

Mais pendant qu’en Belgique, le kazakhgate alimente chaque jour les pages des journaux, une affaire autrement plus importante et très peu suivie en Belgique se joue à Londres. Elle concerne les accusations de corruption en République démocratique du Congo (RDC), qu’a exposées, dès 2013, Global Witness. L’ONG britannique a documenté les montants exorbitants payés par ENRC pour acquérir des mines de cuivre et de cobalt auprès de l’intermédiaire israélien Dan Gertler, très proche du président congolais Joseph Kabila. Dan Gertler les avait lui-même acquises pour une bouchée de pain12. Les montants, versés sur des comptes offshores, auraient en retour alimenté le pouvoir congolais. On soupçonne l’existence d’un système de corruption parfaitement connu de tous les intervenants de ce montage. Selon l’Africa Progress Panel, une fondation présidée par Kofi Annan, ces manipulations ont coûté 725 millions de dollars à l’État congolais.

L’enquête est entre les mains du Serious Fraud Office (SFO), le bureau britannique de lutte contre la grande corruption. Menée à Londres, visant un géant minier d’Eurasie pour des faits impliquant le sommet de l’État au Congo, elle marque un jalon dans la lutte contre la corruption internationale. Un éventuel procès aurait un impact retentissant – à condition que les immenses intérêts privés en jeu ne réussissent pas à faire dévier le travail de la justice.

Pour le trio kazakh, une condamnation à Londres pourrait constituer le début de la fin, d’autant plus que la commission d’enquête parlementaire belge a désormais établi les principaux faits du kazakhgate. On pourra se féliciter de voir un peu de lumière balayer enfin la pénombre dans laquelle se sont nouées tant d’affaires lou­ches. Le tableau de trente années de corruption et de manipulations toujours en cours n’a pourtant rien de réjouissant.

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