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Grimper aux barreaux

Cul, intimité et galipettes

prison-sexe
Hugo Ruyant. CC BY.

En prison, depuis 2000, des salles dites VHS (visite hors surveillance) permettent aux détenus d’entretenir des relations intimes avec leur partenaire. Une mesure de réinsertion, où le sexe s’inscrit sur un planning.

« Deux heures, c’est trop court. On ne peut pas se jeter direct sur la partenaire. (…) Le temps de prendre des nouvelles de l’extérieur, se raconter ce qu’on fait de nos journées et toujours regarder sa montre. (…) Je ne vais pas lui dire : “Stop, allonge-toi pour faire l’amour” (…). » Si on n’avait pas lu ce témoignage de détenu avant de venir, on aurait à peine jeté un œil à l’horloge, plaquée au mur d’une des salles VHS de la prison de Beveren, en Flandre, que l’administration pénitentiaire a accepté de nous faire visiter.

Parce que pour le reste, on se croirait presque dans un catalogue Ikea, l’ambiance « son étouffé » et barreaux aux fenêtres en plus : une salle carrée, environ quatre mètres sur quatre, avec vue « grillagée » sur une petite cour arborée, spots lumineux intégrés au plafond, murs fraîchement peints, dont un en bleu – pour le côté « cosy » on imagine. Contre ce mur coloré, un lit deux places, sur lequel trône un filet à grosses mailles rempli de draps propres et d’un essuie de bain, que chaque détenu est prié de déballer en guise d’introduction à sa visite « intime » et de remballer après usage. Niveau mobilier : une table de « nuit », une lampe de chevet, des capotes, une petite table et deux chaises, un poste CD et quelques disques. La playlist va droit au but : « Love songs, volume4 » et une compil de slows. Juste à côté, une salle de douche fonctionnelle, w.c., gel douche et shampoing inclus.

Canapé-lit

Dans cette prison ultra-contemporaine, achevée en 2014, les salles VHS sont un peu les Rolls du genre. La directrice des lieux, Virna Van der Elst, nuance donc le tableau : « À Anvers, où je travaillais auparavant, ces salles étaient directement placées à côté de l’aile des hommes. Ici, c’est beaucoup plus calme, les espaces sont plus modernes, plus grands aussi. » Parce que, dans les faits, il existe une énorme disparité entre les prisons. Axelle François, ancienne directrice pénitentiaire, criminologue, vient d’achever une thèse2 sur la sexualité en prison : « Cette disparité est un des symptômes d’une politique carcérale à géométrie variable. Dans certaines prisons, on a juste un lit et une douche, d’autres ont essayé d’adapter le mobilier pour moins “sexualiser” la chose, en troquant le lit contre un canapé-lit, ou en ajoutant un coin salon, des affiches aux murs. »

Lancées en 2000 comme projet pilote, puis inscrites dans la loi, les visites hors surveillance permettent aux détenus qui en font la demande, de passer au minimum deux heures par mois avec leur moitié dans une salle dédiée. Pour y avoir accès, le détenu doit prouver une « relation stable » de plus de six mois avec son ou sa partenaire, par un acte de mariage dans le meilleur des cas, ou des lettres, des parloirs réguliers avec la même personne.

Baisodrome

La demande doit être validée par le directeur, après consultation de son service psychosocial. Certains profils violents ou certains types de condamnation sont aussi pris en compte dans la décision. Depuis 2011, les VHS se sont étendues à l’ensemble des membres proches de la famille.

À Beveren, deux salles sont dédiées aux visites intimes, une autre aux visites familiales. Dans cette dernière, pas de lit, mais un canapé d’angle en cuir, des jouets pour enfants, une table à langer.

Longtemps, les VHS ont traîné une réputation de « baisodrome », qui a encore la vie dure. Axelle François confirme : « Dans les témoignages que j’ai recueillis, certaines compagnes de détenus expliquent se sentir mal à l’aise, l’une d’elles dit même avoir l’impression d’être “la vachette qu’on amène au taureau’. » Le regard négatif porté par certains agents pénitentiaires est, selon elle, une réalité, même si les choses évoluent. À Beveren, Christa, la gardienne en charge de ces visites, nous explique qu’elle veille à rester neutre. « Je ne vais jamais chercher les personnes extérieures en précisant le type de visites. Je dis : la visite de telle heure, vous pouvez venir. »

Une fois la porte refermée, le détenu et son partenaire sont donc seuls. Hors surveillance. Vraiment ?

En prison, où la notion d’intimité est presque antinomique, rien n’est jamais simple. « C’est une zone fragile dans la prison, puisque le visiteur passe uniquement au détecteur de métaux et le détenu est simplement palpé, pas fouillé au corps, sauf motivation particulière », raconte la directrice de Beveren, qui précise que, régulièrement, les fouilles de visiteurs de la prison donnent des résultats positifs aux stupéfiants.

Ordre négocié

Dans la VHS, aucune caméra, seul un bouton d’alarme intérieur permet au visiteur de mettre fin à la séance en cas de violence. Au bout du couloir, le gardien veille, au cas où. Et passe de temps en temps dans le couloir.

Si personne ne l’avoue clairement, les visites hors surveillance sont aussi un instrument de contrôle de la population carcérale, dans une logique d’ordre négocié entre la prison et les détenus. Virna Van der Elst le dit clairement : « Ces visites sont un élément qui permet de maintenir un climat pacifié dans la prison et, bien sûr, la loi prévoit qu’on puisse priver de VHS un détenu qui ne respecte pas le règlement d’ordre intérieur de la prison. »

C’est la loi, toujours, qui encadre la durée des ébats : minimum deux heures, une fois par mois. Mais là encore, l’offre est à géométrie variable. Et pour Axelle François, qui rappelle que plus de deux tiers des détenus estiment obtenir une intimité suffisante dans ces VHS, le principal problème du dispositif, c’est le « temps ».

Sur le papier, les VHS sont censées répondre au droit à la sexualité et à l’intimité des détenus et offrir un instrument de réinsertion efficace. « Les études montrent que le maintien du lien familial et affectif est aussi utile dans la prévention de la récidive que le fait d’avoir un travail. Mais avec les VHS, on est plus dans une logique de bouffée d’air qu’autre chose. »

Premier arrivé,
premier servi

Si, au début des années 2000, la Belgique était en avance sur d’autres pays comme la France, qui devait faire face aux problèmes de relations sexuelles dans les parloirs, avec les VHS, notre pays semblerait aujourd’hui à la traîne. « En France par exemple, ils ont depuis créé les UVF (unités de visites familiales), qui permettent aux familles de passer 72 heures ensemble, dans un appartement. La relation intime peut prendre le temps de s’entretenir. »

À Beveren, les détenus peuvent bénéficier de cinq visites intimes en VHS par mois. Un luxe pour la Belgique. Mais même avec ça, le naturel de l’intimité a parfois du mal à suivre les logiques d’incarcération. Ici, impossible de donner rencard à son partenaire quelques jours à l’avance. Tout doit toujours être planifié. Le premier qui s’inscrit est le premier servi. « Certains détenus, habitués, ont déjà réservé la salle par exemple tous les samedis pour l’année à venir. » Résultat : quand ton mec est en prison, t’as intérêt à avoir un agenda flexible. Et une fois dans la boîte, mieux vaut savoir optimiser le temps.

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