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La guerrière est de retour

Alexandra Dieu. CC BY-NC-SA.

L’ex-députée Ingrid Colicis pensait avoir vécu le plus douloureux : démolie, rejetée par son propre parti, le PS. Puis vint le cancer.

Vingt jours avant les élections du 26 mai, la candidate Ingrid Colicis, jadis promise à une belle carrière, déroule le film de sa vie sur son lit d’hôpital. De sa mort politique décrétée par son propre parti à son actuel combat pour la vie. Quelques jours plus tôt, elle a inquiété les médecins oncologues de Bordet, à Bruxelles, qui la piquent, la recousent, lui balancent de la chimie jusqu’au dégoût depuis son premier cancer, assez bénin, détecté en août 2017. « En pleine nuit, dit-elle, j’ai commencé à claquer des dents, à ressentir une montée de fièvre inhabituelle. Au début, j’ai géré seule, cherché à me relaxer, croyant juste à une crise de panique. » Puis, l’ancienne députée et échevine socialiste de Charleroi s’est retrouvée au cœur de la mêlée. Du personnel soignant, des cathéters, des tubes venus de partout. D’ordinaire, elle aime ça, les mêlées. Allusion à cette chimère d’une solidarité partagée entre tous, à ses anciennes bagarres avec les camarades cumulards et, sans doute, à ce besoin de reconnaissance qui la tourmente depuis tant d’années. Mais là, la vie à pleines dents, les galères, tout ça a failli s’achever 46 ans après les premiers gémissements, le 28 décembre 1972. La faute à un choc septique redouté dans la lutte contre le cancer. D’un coup, auprès de patients à l’immunité minée par la chimiothérapie, le sang s’emplit de bactéries. « Chez moi, cette nuit-là, le niveau d’infection est passé de 5 à 370. »

« Je n’ai pas envie de mourir »

Entre un deuxième cancer et l’infection à Bordet, Ingrid Colicis avait accepté de figurer sur les listes centristes de DéFI dans l’arrondissement de Charleroi, à l’occasion des régionales du 26 mai. Tournant ainsi le dos à ce PS qui l’a tant détestée. Mais la campagne électorale, pour elle, ce fut Facebook quand elle en avait la force, glisser quelques tracts dans des enveloppes et soutenir de l’hosto la tête de liste Jean-Noël Gillard, un autre Don Quichotte : en terres rouges wallonnes, lui et les centristes très bruxellois de DéFI espèrent alors contribuer à une alliance antisocialiste. Une infirmière rentre dans la chambre no 3 du 6e étage, en chirurgie. Ce bâtiment-là est potable. Les vitres des chambres ferment convenablement, il y a une vraie douche plutôt qu’un vieux bain. « Vous êtes sûre que tout va bien ? Je peux y aller ? » Le matin même, ça n’allait pas du tout. « Oui, oui », sourit la candidate Colicis. Cette banane, ce regard mélancolique et lumineux à la fois ne la quittent jamais. C’est déjà ça de pris sur le destin. « Comme ma sœur, ma mère, ma fille de 18 ans, je suis une miss catastrophe. Quand y a un truc à choper, c’est pour moi. » Ce soir-là, elle l’avoue. Les souffrances, la peur lui pèsent sur le ventre barré d’une longue cicatrice depuis le retrait d’une tumeur, en février dernier : « Je ne veux pas mourir. J’ai encore trop de choses à vivre avec ma fille. » Mais elle se reprend – ou s’y oblige aussi vite. « Écrivez-le que mes dévoués médecins, les docteurs Veys et Jungels, j’ai confiance quand ils disent que je suis en phase curative et que je vais m’en tirer. »

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Alexandra Dieu. CC BY-NC-SA

Ingrid Colicis est née le jour des Saints Innocents. Pas trop son truc, pourtant, les innocents. Elle se sait cyclothymique (« le stade le plus bas des bipolaires ») et ça lui joue des tours. Elle déteste les machos qui, comme Paul Magnette, lui ont fait sentir que le must, c’est d’être grande, brune et sexy. En début de carrière, elle porte ses cheveux blonds en pétard, elle parle fort, elle affiche des photos d’hommes musclés dans son bureau. Avec un double diplô­me dans la poche, de traductrice et d’économiste, cette petite-fille d’un receveur communal proche des gens, syndicaliste chrétien, « si gentil », a tout pour réussir en politique. A priori… D’autant qu’elle trouve de l’embauche auprès du crack de sa région natale : le socialiste Jean-Claude Van Cauwenberghe, sans qui rien n’est possible à Charleroi. Tout va vite pour la « gamine ». Échevine des Finances et des Affaires sociales aux Bons Villers, à 28 ans. Députée wallonne spécialisée dans ses matières de prédilection (l’économie, l’emploi, le logement) au début de la trentaine.

On est alors en 2004. Aux prochaines communales, on va la faire monter d’un cran et elle se laisse guider. Ingrid Colicis fera campagne sur les terres du patron, à Charleroi. Avec un double constat, déjà. La misère à traiter et la reconversion économique. Le chantier est vaste. Ça lui plaît. Mais bon, y a ce personnel politique un peu spécial à apprivoiser, au sein de son propre parti : des clans de mecs sectaires, des francs-maçons positionnés dans tout l’appareil d’État et, souvent les mêmes, cette galaxie de beaufs rêvant de prébendes dans le sillage du maître absolu des lieux. Pour elle, la catho, la rénovatrice qui prétend injecter de la cervelle à son petit univers, il y a de quoi faire.

Dès 2005, tout s’emballe. À Charleroi, les scandales éclatent les uns après les autres. Un jour, on apprend qu’un échevin a détourné la chaudière d’une école communale pour chauffer sa piscine à Carcassonne. Le lendemain, la société de logements sociaux La Carolorégienne devient un Publifin avant l’heure. Une vache à lait pour multi-mandataires, où il faut avoir la carte du PS pour obtenir un studio. Puis, c’est la Régie communale, la cheffe de la police et le Sporting de Charleroi qui se noient sous les soupçons de corruption. Un bourgmestre est placé en taule et son successeur est aussitôt inculpé. Ça pue, « ça sent la mérule », dit Ingrid Colicis, enragée par le déni de responsabilité des camarades qui s’en sont mis plein les poches ou qui n’ont pas moufté. Même si Van Cauwenberghe a démissionné de son poste de chef du gouvernement wallon, personne n’assume vraiment la faillite du système carolo d’occupation du pouvoir. Colicis le suggère dans la presse, cherche à fédérer quelques alliés, continue à critiquer le boss resté puissant, qui lui fera payer cette « trahison » en la bannissant comme au Moyen Âge.

« La mérule » : l’image forte marque les esprits et range Colicis parmi les rares parias du PS carolo. Au même titre que deux autres femmes, les journalistes Françoise Baré (RTBF) et Sandra Guily (TéléSambre), traitées de « pétasses » par Jean-Claude Van Cauwenberghe. Des fumigènes sont lancés dans la maison d’Ingrid Colicis, qui doit s’enfuir avec sa fille. Elle échappe aussi à une tentative d’incendie. En interne, les insultes pleuvent sur « l’hystérique », tel que la rebelle a été pitchée par les militants fidèles aux barons socialistes. Le président du PS Elio Di Rupo et le nouveau cador carolo Paul Magnette laissent faire. Ils nient la députée demandant le retour à un peu de démocratie interne. « Elio Di Rupo m’a téléphoné une fois, dit-elle aujourd’hui. C’était après une double page dans le Standaard où j’étais interviewée en longueur. Il a dit qu’il allait s’occuper de moi. Je suis devenue échevine des Sports à Charleroi alors que personne ne voulait de ce poste. Je suppose que c’était ça, la sollicitude du président à mon égard… À propos de Paul Magnette, je n’ai rien à ajouter. Il gère Charleroi comme avant. »

L’hystérique du PS Carolo

Ingrid Colicis est maintenue à l’écart de La Carolorégienne. Le rôle qu’on lui attribue est marginal. Ses quatre ans d’échevinat sont un calvaire. Douze mois avant terme, en novembre 2011, elle dépose elle-même les armes. Avec un constat amer : tous les leviers locaux sont confisqués. Pas touche aux piscines publiques : les petits chefs socialistes en avaient fermé la porte à double tour. Le Sporting de Charleroi appartient à la famille Bayat, qui a ses entrées au PS. Le sport pour tous, ça fait ricaner les militants. Impossible de bosser dans ces conditions. Seuls les journalistes regrettent ce renoncement précoce. Faut pas demander à quel point la jeune femme, doublement diplômée et assumant sa liberté d’opinion – « un des trois, déjà, ça passe mal au PS, alors vous imaginez les trois » – est dans les cordes en 2012 : elle se rue sur un job au cabinet du ministre socialiste Paul Furlan. « Il m’aurait dit d’écrire un décret avec des fleurs jaunes, j’aurais écrit un décret avec des fleurs jaunes. Paul Furlan a été le seul à oser afficher son empathie à mon égard. Je sais, c’était bizarre de rester scotchée au PS, mais j’étais vraiment mal. On m’avait tellement traitée d’ingérable, d’hystérique et de folle que je voulais juste redécouvrir la normalité et me convaincre que j’étais capable de tenir une ligne. » Avec un bon salaire assuré et des week-ends sans embrouilles, tout de même.

Là, au cabinet des Pouvoirs locaux wallons, la jeune promesse rangée au placard retrouve le goût du boulot normal, mais pas celui de la politique active. Elle disparaît des radars. Elle fuit les congrès du PS, où elle ne se sent décidément plus chez elle. Pas la moindre apparition dans les médias, qui lui avaient offert sa seule vraie tribune. En juillet 2017, la députée qui n’est plus échevine ni cabinettarde se recase dans l’administration wallonne, à l’Agence pour une vie de… qualité, au moment où les socialistes sont éjectés du pouvoir par le cdH Benoît Lutgen. L’instinct de l’esquive, à force de prendre des coups : le PS prend la gifle. Pas elle.

Mais revoilà l’effet boomerang. Charleroi est loin, la cohabitation avec son premier mari addict à la politique, aussi. Survient la maladie, il y a deux ans. « Tout de même j’aimerais savoir, ça me prend la tête. Pourquoi ai-je chopé cette forme si rare de cancer, pédiatrique, qui s’attaque aux muscles, qui touche une centaine de personnes dans le monde et une seule à Bordet ? En attendant de pouvoir comprendre, je me console en me disant que j’ai pris le cancer d’un enfant. » Commence alors une nouvelle vie – ou plutôt s’écroule la précédente. Un enfer rythmé par les séjours hospitaliers (100 jours sur les 300 derniers), les phases de rémission et la « scanxiety », l’anxiété découlant de ces maudits contrôles, tous les trois mois, dont seuls les malades chroniques peuvent témoigner. L’angoisse au petit matin, seule dans un lit, les intestins brouillés, les minutes interminables dans une salle d’attente, le sentiment que rien d’autre ne compte sauf la peur, la porte du médecin qui s’ouvre et… « Et quand la bonne nouvelle arrive, que le cancer semble jugulé, on sait qu’une autre phase d’attente se profile déjà, souffle Ingrid Colicis. La mort, la douleur vous entourent en permanence. Parfois insoutenable. » Elle sait de quoi elle parle. En un mois, deux voisines de chambre sont mortes. « Mourir du cancer, c’est pas comme un AVC. C’est dur, éprouvant pour la famille, les médecins, les infirmières, c’est terrible. »

Le 19 septembre 2018, sans le savoir à ce moment, l’ancienne députée est revenue à la vie là où on ne l’attendait plus. Par un discours politique, prononcé de son lit d’hôpital. Portant un foulard… rouge, s’exprimant d’une voix douce, elle sollicite « quelques minutes (un peu plus de six, tout de même) pour tenter d’améliorer la qualité de nos repas ». Sa vidéo les yeux dans les yeux a été partagée des centaines de fois sur Facebook. En mode « on m’a coupé la parole, j’ai disparu, je suis malade, mais ne pensez pas que je vais me laisser faire ». Elle y dénonce un truc tout simple : l’alimentation servie dans les hôpitaux manque de goût, les plateaux repartent comme ils sont arrivés, cela compromet le rétablissement des patients en état d’urgence. Était-ce la justesse du ton utilisé, la rédemption sur les écrans ou la dénonciation d’un possible scandale sanitaire mettant en cause Les Cuisines bruxelloises, cornaquées par le PS ? Ce jour-là en tout cas, cancer et politique matchent auprès d’Ingrid Colicis.

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None. CC BY-NC-SA

Depuis le lendemain, 20 septembre 2018, la cheffe nutrition de l’hôpital Bordet longe les murs, les petits-déjeuners sont plus variés ; mais les plats de consistance en manquent toujours autant. Et le conseil d’administration très politisé de l’asbl Les Cuisines bruxelloises – « au service des plus fragiles » tout en trustant le marché des repas fournis aux hôpitaux, aux écoles, aux maisons de repos – croise les doigts pour qu’on n’aille pas creuser plus loin. Olivier Maingain et la direction du parti DéFI sont attentifs. Ils récupèrent l’oiseau blessé au pied du lit.

En mars dernier, DéFI présente sa « surprise ». Ingrid Colicis sera deuxième sur sa liste régionale à Charleroi. Face à… Paul Furlan. Un jeune conseiller communal carolo était venu solliciter son aide. « Sa démarche m’a fait plaisir, dit la nouvelle valeur (re)montante, habituée aux montagnes russes. Une amie commune a joué les entremetteuses à l’hôpital. En gros, elle m’a dit ceci : “Y a pas que le cancer dans la vie. Il te faut un nouveau défi.” Elle avait raison. » Le 15 mai, Ingrid Colicis est attendue dans les conditions du direct sur le plateau de TéléSambre. Le débat des deuxièmes de listes diffusé quatre jours avant l’élection est « son » événement de campagne. Le seul, à vrai dire. Mais la chimio du printemps et la vilaine septicémie qui a suivi ont à ce point affaibli la candidate que, la veille encore, elle ignore si elle pourra tenir une heure sur une chaise. Frustration, courage, soutien au sein de la famille recomposée. Du déjà vécu. À l’écran, ménagée par ses adversaires, Ingrid Colicis apparaît telle qu’en elle-même. Le crâne chauve. Assumant la maladie et se plaisant même à en jouer. « Je ne supporte pas le mot chimiothérapie, nous dit-elle juste avant l’émission. Face à elle, les patients sont présentés comme des objets. Comme s’ils étaient soumis à la maladie. »

Fichue politique, décidément ? Malgré son bon score personnel de 1 200 voix, elle n’a pu pousser la tête de liste de DéFI au Parlement wallon. Après l’été, la rentrée politique se déroule sans eux, tandis que le PS se réaffirme à tous les niveaux de pouvoir. Mais la malbouffe, l’insalubrité de certains hôpitaux, le sous-financement des pathologies rares devraient occuper pendant un bout de temps encore « la guerrière », telle qu’on la dépeint à nouveau sur les réseaux sociaux. Ces derniers mois, Ingrid Colicis s’est refait paradoxalement une santé sur le terrain politique. Elle expérimente, elle étoffe ses dossiers. Bien obligée, elle vit de l’intérieur cette sécurité sociale « face à laquelle nous ne sommes pas égaux ». Elle découvre des chambres d’hôpital où « il faut choisir d’avoir froid sur le ventre ou sur le dos quand on prend son bain ». Bref, elle retrouve son pouvoir d’indignation.

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