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Non commun

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Anne Bossuroy. CC BY-NC-ND.

Elle n’a jamais dit « oui ». Elle a même dit plusieurs fois « non ». Mais bien des « non » de femmes valent encore pour des « oui ». Laura témoigne de son expérience de relation sexuelle sans consentement.

Cet épisode particulier de sa vie sexuelle, Laura, 33 ans, ne l’a évoqué qu’une fois.

« C’est seulement dix ans après les faits que j’ai pu mettre les mots “rapport non consenti” sur ce qui s’est passé. » Aujourd’hui, elle qualifie cet acte sexuel de viol et ajoute : « Même si ce n’est pas comme ça qu’on nous le décrit, au final, je pense que c’était une forme de viol. » La veille de l’interview, cette maman d’un petit garçon de 5 ans a expliqué à son compagnon ce qui lui était arrivé.

« À l’époque, j’avais 21 ans, j’étais en Erasmus à Rome. On louait une chambre à deux, avec une copine, dans une colocation. Pendant notre recherche d’appartement, on s’est fait des potes italiens adorables qui nous ont fait découvrir toute la ville. L’université, on y a été, mais seulement un petit peu… » Dans ces sept mois de dolce vita dont Laura dit conserver un souvenir formidable, il y a eu cette histoire. Moche. Et qui, il y a peu, est remontée à la surface.

« Jim, un de nos colocs irlandais, travaillait dans un pub près de la gare de Termini. Mon amie est tombée amoureuse de lui et on finissait nos soirées là-bas. Il y avait un autre barman : Éric, un Belge. Moi j’avais laissé mon amoureux – dont j’étais folle – en Belgique. Ce soir-là, on a retrouvé nos potes au pub. Vers 2-3 heures du matin, Jim et Éric nettoyaient le bar. Ils ont commencé à nous servir des shots de sambuca. On s’amusait vraiment bien. Je connaissais peu Éric, mais il était très sympa. On avait tous beaucoup bu. Quand le bar a fermé, au lieu de rentrer ensemble, ma pote m’a plantée là et est partie avec son amoureux en disant : “Éric va te raccompagner à la maison en motorino.” Je n’avais pas envie de monter sur ce truc avec un type bourré que je connaissais à peine. Mais je ne me sentais pas à l’aise de rentrer seule à pied parce que ça craignait autour de la gare. »

Ramène-moi !

« Je monte derrière Éric et je lui dis : “Tu me promets de me reconduire à la maison ?” Assez rapidement, je vois qu’il ne prend pas la bonne route. J’insiste : “T’es chiant, j’ai pas envie, je veux rentrer chez moi.” Il insiste et, finalement, on monte dans son appart. Je lui concède : “OK, je dors deux ou trois heures et je prends le premier tram.” J’aurais mieux fait de partir, mais il fait les choses avec beaucoup de gentillesse : il me propose de regarder un film et de me filer un pyjama à lui. Je pense même qu’il est sorti pour me laisser me changer.

À aucun moment, il n’a été désagréable ou menaçant. Il était super-sympa. Je ne me sentais pas en danger, même si je n’avais pas envie d’être là. Devant le film, il essaie de m’embrasser, de me prendre dans ses bras et je lui dis encore une fois : “Je n’ai pas envie et, en plus, j’ai mes règles.” Il arrête. On se couche pour dormir et, de nouveau, il essaie de m’embrasser. Et je lui dis encore : “Non, je n’ai pas envie.” Là, il bascule sur moi, retire le tampon de mon vagin, le balance par terre et me pénètre. Je ne sais pas le temps que cela dure. Je vois le tampon sur le sol. Rien que d’y repenser, j’ai envie de chialer. Puis, je ne sais plus si je suis parvenue à me redresser ou s’il a joui rapidement et s’est endormi… Quoi qu’il en soit, je me suis relevée, je me suis rhabillée, j’ai pris le tampon par terre comme s’il s’agissait d’une preuve, je l’ai jeté et je suis partie. J’ai traversé le quartier au petit matin, il devait être 5 heures. Je me vois ouvrir la porte de la chambre que je partageais avec ma coloc et lui hurler dessus : “Tu ne me fais plus jamais ça !” »

Zone grise

Laura n’en parle à personne. Pas fière d’elle. Beaucoup d’alcool, un copain en Belgique, une histoire à oublier. Rétrospectivement, ce qui la choque le plus, c’est qu’elle a dit et redit non, plusieurs fois. « Et, malgré tout, je me suis retrouvée, à chaque étape, à faire ce qu’il avait envie. Comment est-ce possible ? Une partie de la réponse, c’est qu’à aucun moment, je ne me suis sentie menacée. Il n’était pas méchant. Et puis, il y avait cette injonction sociale à ne pas rentrer seule dans la nuit. »

Le sexe non voulu est-il un passage obligé de la vie sexuelle féminine ? Selon les chiffres de l’OMS, une femme sur quatre subit, à un moment de sa vie, des relations sexuelles forcées de son partenaire. Dans les années 70 déjà, les féministes américaines dénonçaient la « culture du viol », un schéma comportemental ancré dans la société et qui banalise le sexe sans consentement. Deux événements récents ont fait bouger les lignes. En 2011, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, est poursuivi pour viol par la justice suédoise. On lui reproche d’avoir eu des relations sexuelles non protégées avec sa copine alors qu’elle dormait à ses côtés. L’affaire a, sur les réseaux sociaux, donné lieu à des centaines de témoignages de femmes suédoises.

Avec la déferlante #MeToo et l’affaire Weinstein, la parole des féministes anglo-saxonnes et celle des nanas de la génération Y se sont fait entendre, dénonçant le concept de « zone grise » de la sexualité, selon lequel il y aurait des rapports pas vraiment voulus, mais quand même un peu, si on insiste… C’est ce qu’illustre le documentaire « Sexe sans consentement » de Delphine Dhilly, diffusé récemment sur France 2.

Dans l’Union européenne, cinq pays dont la Belgique reconnais­sent qu’un rapport sexuel non consenti est un viol. « Pour les 23 autres pays, le recours à la force physique, la contrainte ou l’incapacité à se défendre participent encore à la définition du viol », analyse Anna Blus, chercheuse sur les droits des femmes à Amnesty International. Selon l’enquête Eurobaromètre 2016 consacrée à la violence de genre, une personne sur trois considère qu’une relation sexuelle sans consentement se justifie dans certaines situations : si la personne est ivre ou a pris de la drogue, si elle porte une tenue légère ou ne dit pas clairement non.

Aujourd’hui, Laura ne ressent aucune haine contre Éric, mais serait curieuse de pouvoir lui parler pour comprendre comment, lui, a perçu les choses. « Cette histoire fait partie de moi, mais je ne me sens pas à porter ça toute ma vie comme un fardeau. On a tous les deux fait ce qu’on a pu. Il y a un rapport de domination existant. Il l’a utilisé à son profit et, moi, je l’ai subi. J’aimerais savoir ce qu’il répondrait à la question : “Est-ce que tu as déjà violé une femme ?” »

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