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Kir royal

Enquête sur Emir Kir, bourgmestre de Saint-Josse. Voix de velours et poigne de fer.

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Ismael Bennani. CC BY-NC-ND.

Saint-Josse-ten-Noode propose un cocktail étonnant : c’est la com­mune la plus jeune, la plus diverse et la plus pauvre de Belgique. À sa tête, Emir Kir s’apprête à défendre son bilan, avant les élections communales. Il rêve de réunir ; sa gestion divise. Redistributive mais clientéliste. Localiste mais taxée de com­munautarisme. Portrait d’une commune hors normes et d’un bourgmestre qui fait polémique.

Avec près de 150 nationalités cohabitant sur à peine un peu plus d’un kilomètre carré, Saint-Josse-ten-Noode (Bruxelles) est une terre de contrastes, comme on dirait dans un catalogue publicitaire. Les trois quarts de la population ont au moins un grand-parent né hors de Belgique. Principalement en Turquie et au Maroc, mais aussi en Bulgarie, Roumanie et Afrique subsaharienne. La commune est un point d’entrée pour de nombreuses populations immigrées. Beaucoup partent s’installer ailleurs une fois leur situation moins précaire. Le renouvellement démographique est donc particulièrement important : sur une législature, plus d’un quart des électeurs (environ 3 000 sur 11 000) auront déménagé, remplacés par d’autres.

La plus petite commune de Bruxelles demeure aussi la plus pauvre du pays, du moins en termes de revenus par habitant. Logements insalubres, dépôts d’immondices et prostitution constituent quelques-uns des signes extérieurs de cette pauvreté, qui est le lot de la commune depuis des générations. Les finances communales, elles, se portent bien. Les taxes sur les bureaux, encore augmentées au cours de la législature, rapportent gros. Ce n’est pas le dernier paradoxe de Saint-Josse.

Saint-Josse détient également le record de la jeunesse : l’âge moyen de la population (33 ans) est le plus bas du pays. Du Lycée Cudell à la salle de sports Mandela, la commune tente d’encadrer ses quelque 8 000 jeunes de moins de 18 ans. « Nous sommes dans chaque rue, auprès de chaque famille, de chaque jeune », assure le bourgmestre.

Un brin paternaliste, Emir Kir (PS) entend bien garder un œil sur chacun de ses administrés. Fort de son résultat aux communales en 2012, n°1 avec 1 916 voix de préférence, il s’est arrogé, avec le poste de bourgmestre, des compétences étendues et un pouvoir sur chaque aspect de la vie des habitants. Une tradition locale, en quelque sorte : à Saint-Josse, le bourgmestre décide tout. C’était déjà comme ça sous le long règne du socialiste Guy Cudell (1953-1999). Aujourd’hui, à son tour, Emir Kir tient fermement les rênes du pouvoir. En public, la voix est de velours et les manières sont affables. Mais au terme de six années de maïorat, la courtoisie ne trompe personne : Emir Kir est un fonceur qui n’aime pas qu’on se mette en travers de son chemin. Derrière son dos, certains parlent de « kirtature », et l’homme est traité de « petit Erdogan », en référence au président turc, dont il refuse de critiquer les dérives dictatoriales.

Sa relation ambiguë au parti politique au pouvoir en Turquie, auprès duquel il n’hésite pas à s’afficher régulièrement, lui vaut aussi des critiques répétées en Belgique. « C’est du racisme. C’est l’argument des faibles », balaie-t-il quand on l’interroge sur le sujet. Une esquive trop facile ? C’est ce qu’on va voir.

Qui est ce garçon ?

Né en 1968 à Charleroi, Emir Kir est un Tennoodois d’adoption. Il a emménagé dans la commune quand ses parents, immigrés de Turquie, ont quitté le Pays noir. « Après deux accidents à la mine, raconte-t-il, un peu comme Elio Di Rupo, son président de parti et modèle politique, retrace ses origines modestes dans une baraque à Morlanwelz. Je me souviens, ils sont venus me chercher le jour de la remise de mon bulletin, le 30 juin 1977. »

Au début des années 1990, le jeune homme, de l’avis de tous plutôt réservé et bien élevé, entame sa carrière professionnelle avec un job d’animateur de plaines de jeux. Il y donne déjà la preuve de son affabilité et de son sens social. Quand le PS lui propose de rejoindre ses rangs, il refuse. À l’époque, c’est surtout le football qui l’intéresse. Mais il est fait pour la politique. « Avec mon père et ma mère, je me tapais trois JT tous les jours. On parlait tout le temps de politique. Très vite, j’ai pris la parole en public, et je me suis fait remarquer. » Le bourgmestre Cudell le repère un jour où sa commune est ébranlée par de vives tensions entre les communautés turque et kurde. Le jeune Emir Kir, très applaudi, harangue les foules, en turc. Cudell est impressionné, rapporte un témoin de la scène. « Qui est ce garçon ? », demande-t-il. Le lendemain, il le convoque et lui donne un emploi de permanent social. Kir prend aussi sa carte du Parti socialiste. Sa vie politique débute avec un emploi dans l’administration communale.

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Ismael Bennani. CC BY-NC-ND

Sous Cudell, Saint-Josse apparaît comme un repaire de gauchistes venus du monde entier. On y croise des Espagnols fuyant le franquisme aussi bien que des réfugiés politiques chiliens. Cudell veut que cette diversité se retrouve dans l’administration et sur les listes électorales. Kir compte parmi les premiers Belgo-Turcs à bénéficier de cette ouverture. Au service prévention de la commune, le jeune assistant social se démène pour les publics précarisés. « Une anecdote le résume bien, se souvient une collègue. Je me rappelle l’avoir entendu s’emporter au téléphone contre un huissier qui voulait saisir le dernier meuble restant à une famille en détresse. »

À sa permanence sociale, le bourgmestre Cudell reçoit de plus en plus de Turcs. Kir les aide à remplir les formulaires de demande de naturalisation. Ce début de carrière, sous le double signe de l’aide sociale et du clientélisme, l’est aussi sous le signe du mensonge. Pour doper sa crédibilité, il se dit licencié en sciences politiques de l’ULB. Or, il n’a pas poursuivi plus loin que les candidatures. Pas de chance, le mensonge sera révélé au grand jour quelques années plus tard.

Qu’importe, le résultat électoral est au rendez-vous. Aux élections de 2000, Emir Kir remporte 720 voix de préférence, le second score de la commune. Déjà, il fait la preuve de son talent politique. Il devient échevin au moment précis où la fonction scabinale, revalorisée financièrement, se professionnalise. La politique devient son métier, à temps plein.

À ce poste, il poursuit sa politique sociale dans l’esprit des années Cudell. Jusqu’à flirter avec les limites. En 2002, il fait pression sur une policière pour qu’elle donne un avis positif dans un dossier d’inscription dans la commune d’un couple belgo-turc. L’affaire donne lieu à une déposition et à un premier billet critique sur la RTBF. Le premier d’une longue série.

« Notre ministre »

Quatre ans plus tard à peine, aux élections régionales, il affole les compteurs et obtient la consécration : un poste au gouvernement régional bruxellois. Il est nommé secrétaire d’État à la Propreté (et ministre à la Cocof). Tout un symbole dans une Belgique qui commence à se reconnaître multiculturelle : Emir Kir est la première personne d’origine turque à accéder à un mandat politique dans un exécutif régional en Belgique. Il est jeune, il est beau, sa voix est d’or : il fait la fierté de sa communauté. Rapidement, pour les Turcs, il devient « notre ministre ».

Dans l’ambiguïté de la traduction en turc, il accède même au rang de « ministre d’État ». Lui-même y veille. Gare au journaliste turcophone qui s’aventurerait à parler de « secrétaire d’État », il sera rappelé à l’ordre. On parle d’Emir jusqu’en Turquie : il devient un symbole de la réussite de sa communauté à l’étranger. « J’ai été une météorite », dit-il.

Dans l’espace, d’ailleurs, il y a des collisions. Et la comète Kir croise le chemin de deux blogueurs qui vont causer beaucoup de tort à ses ambitions. Le journaliste Mehmet Koksal et le chercheur Pierre-Yves Lambert révèlent le mensonge d’Emir Kir sur son diplôme, la non-déclaration d’un certain nombre de dépenses électorales et, surtout, sa participation à une manifestation niant le génocide arménien. Traité de « menteur » et de « négationniste » par les blogueurs, le secrétaire d’État voit rouge. Il les traîne en justice, assisté par l’avocat du PS, Me Marc Uyttendaele. Mal lui en prend. Dans un jugement cinglant, le tribunal de première instance de Bruxelles renvoie le secrétaire d’État à ses chères études et disculpe les deux blogueurs. Certaines allégations d’Emir Kir sur ses dépenses électorales « relèvent du mensonge pur et simple », tranche le tribunal. La comète Kir perd de sa superbe, du moins auprès d’une partie du public. Côté turc, on vit mal les attaques contre « notre ministre ». Le jugement ne sera jamais traduit en langue tur­que ni traité de manière factuelle par la presse turque.

« Les Turcs ont un réflexe typique de populations immigrées, explique Serpil Aygun, rédactrice en chef de Binfikir, un journal turcophone consacré à l’actualité belge. Ils ne comprennent pas qu’on s’attaque à celui qui incarne leur réussite sociale. » La communauté serre les rangs et Mehmet Koksal, pourtant lui-même issu de cette communauté, paie le prix de ses révélations. Les pressions communautaires sont tellement fortes qu’il met un terme à son blog. « La situation est devenue insupportable, écrit-il en 2007. Menaces et insultes, pression familiale et procès à charge dans les associations et cafés turcs, j’en ai marre de devoir expliquer des principes de base d’une société démocratique à des personnes qui refusent tout dialogue. » Aujourd’hui encore, Mehmet Koksal ne veut plus s’exprimer sur ces questions.

Aux régionales de 2009, Kir, lui, ne paie en rien le prix des polémiques. Il casse la baraque avec plus de 11 000 voix et rempile au gouvernement régional bruxellois.

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Derrière son dos, on parle de kirtature, et l’homme est traité de petit Erdogan.
Ismael Bennani. CC BY-NC-ND

Putsch à Saint-Josse

L’année 2012 marque son retour au niveau local. Il se présente en troisième position sur la liste du bourgmestre PS Jean Demannez (qui avait succédé à Cudell à la mort de celui-ci, en 1999). Les deux hommes se détestent cordialement. Depuis longtemps, Kir rêve de devenir le premier bourgmestre d’origine extra-européenne du pays. Il mène une campagne tout entière tournée vers cet objectif. À côté de la liste officielle, il fait circuler discrètement une liste bis, avec les noms de « ses » candidats. Plusieurs pontes du PS local n’y figurent pas. Les associations de la commune sont invitées avec insistance à lui dérouler le tapis rouge. La presse turcophone de Belgique, et même les grands réseaux câblés turcs, est à l’unisson derrière « notre ministre », qui pourrait aussi devenir le premier bourgmestre d’origine turque de Belgique.

Un accord interne au PS prévoit pourtant bien de maintenir en place Jean Demannez, mais il est brûlé au soir des élections. Fort de 700 voix de plus que son rival, Kir saisit l’occasion pour imposer son équipe. À Mons, douze ans plus tôt, Elio Di Rupo, n’a-t-il pas lui aussi poussé vers la sortie son rival socialiste Maurice Lafosse ? Emir Kir marche sur les traces de son modèle politique. Lors d’une longue nuit postélectorale, il réunit ses partisans au sein du PS et s’adjoint le soutien du cdH, en échange d’un poste d’échevin et de plusieurs autres mandats. On demande aux indécis de choisir leur camp. « Un éducateur de rue (servant d’émissaire à la majorité, NDLR) est venu me trouver pour me dire que je pouvais recevoir le poste d’échevin que je voulais si je prêtais allégeance à Kir, se souvient Bertrand Van Hoorebeke, ancien chef de cabinet de Demannez. J’ai refusé. »

De son propre aveu, ce jour est celui de la véritable naissance politique d’Emir Kir. En fin politicien déjà rompu à l’exercice du pouvoir, il s’assure le contrôle de tous les leviers. Il s’octroie les principales compétences : Personnel, État civil, Population, Aménagement du territoire, Environnement, Mobilité, Finances, Rénovation urbaine, Propriétés communales, Projets subsidiés et Grands Événements. Il change de dimension. Un vétéran du PS se souvient de cette transformation. « Peu après les élections, il m’invita à déjeuner, raconte sur son blog Merry Hermanus, taulier du socialisme bruxellois. Je perçus une étonnante métamorphose, d’abord dans le ton, plus que ferme, les phrases péremptoires s’enchaînaient tels des coups de sabre… pas de réplique possible. »

Et pour mieux encore asseoir son pouvoir, Kir tente aussi de se débarrasser des encombrants : au con­seiller communal indépendant Thierry Balsat, un activiste fort en gueule du droit au logement, il offre un poste de responsable du quartier Nord. « C’était pour me faire taire, j’ai refusé », affirme celui qui mène aujourd’hui une opposition iconoclaste à chaque conseil communal.

La jeunesse, enjeu électoral

La majorité élue à Saint-Josse en 2012 est un pur produit des couches populaires de Saint-Josse. Le bourgmestre et plusieurs échevins et conseillers communaux sont d’anciens « jeunes du quartier ». Un succès de la promotion sociale locale, en quelque sorte. Au point que, quand on demande aujourd’hui aux jeunes ce qu’ils veulent faire plus tard, « beaucoup répondent “échevin” », note une ancienne responsable du service jeunesse. Lui-même ancien animateur de plaines de jeux, Emir Kir parle de la jeunesse comme de sa « première priorité »  : « Il faut tout faire pour réduire la délinquance et l’oisiveté. Nous proposons un projet à chaque jeune. » Et de brandir un symbole qui peut marquer les esprits : selon lui, aucun jeune de Saint-Josse ne s’est retrouvé parmi les djihadistes partis en Syrie, grâce à un accompagnement individualisé. Une dépêche Belga relatant l’histoire d’un certain Abdullah al-Belgian et de son fils de 6 ans originaires de Saint-Josse semble cependant priver la commune de ce bilan vierge. Le bourgmestre se targue aussi d’avoir doublé le nombre de places en crèche et d’avoir porté à 250 euros le montant des chèques-sport octroyés à chaque jeune.

L’opposition n’est pas du même avis. « C’est de l’occupationnel, critique le con­seiller communal Ahmed Mouhssin (Écolo). Il n’y a aucune perspective pour les jeunes si ce n’est un emploi à la commune. Les services de la jeunesse devraient ouvrir des horizons. »

Au centre des critiques, on trouve le premier échevin, en charge de la Jeunesse, Mohamed Azzouzi (PS), par ailleurs député bruxellois. Selon des témoignages concordants, il aurait véritablement industrialisé le clientélisme régnant dans le service jeunesse. L’homme exige des travailleurs qu’ils profitent de leur accès privilégié auprès des jeunes pour mener campagne auprès des parents. « La philosophie, c’est qu’on ne vous ennuie pas, raconte un ancien travailleur. Vous avez un temps plein, mais vous travaillez quatre ou cinq heures par jour. Le travailleur fait son petit travail gentiment. Mais le jour où on a besoin de lui, il doit être là. » Concrètement, combien de temps serait ainsi consacré aux activités électorales ? « Tout est lié à l’élection. » Un autre travailleur évalue à 80 % la part des activités à vocation électorale. Un exemple est donné : un budget de 5 000 euros octroyé à des activités de jeunesse, dont 4 000 sont dépensés pour financer le repas avec les parents. Nous avons tenté, sans succès, de contacter l’échevin pour le confronter à ces accusations.

Les deux maisons de jeunes accueillent quelques enfants, mais sont peu fréquentées par les adolescents. L’une d’entre elles est devenue un lieu de passage vers la mosquée voisine El-Azhar, devenue trop petite. Une porte a été percée entre les deux bâtiments. Le vendredi, jour de la prière, les fidèles sortent par la maison de jeunes. « La commune pourrait demander une reconnaissance des maisons de jeunes par la Fédération Wallonie-Bruxelles, cela pourrait rapporter jusqu’à 150 000 euros. Mais elle ne le fait pas, car cela amènerait des contrôles », dénonce Ahmed Mouhssin.

Politique du grand frère

Des contrôles, pourtant, seraient bien nécessaires. « Mohamed Azzouzi fait engager les petites frappes du quartier Nord sur­ les plaines de vacances », témoigne une ancienne employée de la commune. La « politique du grand frère », consistant à encadrer de jeunes adolescents par des travail­leurs à peine plus mûrs qu’eux, permet de maintenir une relative paix sociale, mais ne pousse pas vers le haut. « Certains travailleurs incitaient les jeunes à ne pas participer à nos activités, affirme un autre ancien travailleur. Tout le système, des politiques aux animateurs, avait intérêt à ce que personne ne s’émancipe dans les quartiers. Les cons sont plus faciles à manipuler… C’est un jeu pour garder le pouvoir. Il y avait sans le dire une sorte d’intérêt commun bien compris pour un nivellement par le bas des masses populaires d’origine immigrée. »

Cette politique a atteint des sommets en 2014, lorsqu’un animateur, par ailleurs imam à ses heures perdues, a été arrêté en possession de plusieurs kilos de cannabis. En préventive, il a cherché à obtenir des congés sous un prétexte. L’échevin a contourné le refus de son service pour lui octroyer un mois de congé durant sa détention.

Cette situation ubuesque a fait souffler un vent de révolte, au point qu’un audit interne a été mené par le département des ressources humaines. Ses conclusions sont claires : « D’une manière générale et à l’unanimité, une chose ressort de ces interviews (menées auprès de sept travailleurs, NDLR) : ce qui fait défaut actuellement au département jeunesse, d’après les dires de l’ensemble des animateurs, est que le "politique" est trop présent et oppressant. Ils y voient une forme de harcèlement et cette pression politique serait à la base de ce mal-être général. » Les travailleurs espéraient que l’audit, rendu en juin dernier, conduirait à une amélioration de la situation. Le contraire s’est produit : l’un fut licencié et plusieurs autres mutés. L’échevin, soutenu par le collège, a fait payer cher ceux qui se mettaient en travers de son chemin.

La commune aurait-elle voulu étouffer une affaire encombrante qu’elle ne s’y serait pas prise autrement. Mais il ne faut pas gratter beaucoup pour constater que le recrutement est très fortement politisé à Saint-Josse. Les observateurs de la commune évoquent des familles ou des clans qui bénéficient prioritairement des emplois au détriment d’autres candidats. « Les engagements passent directement de la permanence du bourgmestre au service des ressources humaines », affirme un observateur, qui préfère conserver l’anonymat. Emir Kir compte même quatre membres de sa famille élargie dans l’administration communale ou paracommunale, dont trois ont été recrutés durant la dernière législature. Interrogé, M. Kir affirme pourtant n’avoir engagé aucun membre de sa famille. Deux autres membres de sa famille sont ou ont été par ailleurs employés comme secrétaires dans des cabinets socialistes, l’un chez le ministre André Flahaut, l’autre chez le ministre-président bruxellois Rudi Vervoort.

Christian Lambert, représentant syndical CSC du personnel communal de Saint-Josse, n’y va pas par quatre chemins : « Neuf engagements sur dix sont du clientélisme. En six ans, je n’ai vu que cinq offres d’emploi publiées sur le site de la commune. Tout le reste s’est fait sans appel à candidatures. » Le bourgmestre conteste. Pour valider ces chiffres, nous avons sollicité une interview auprès de la responsable des ressources humaines : elle devait demander une autorisation, elle n’est jamais revenue vers nous.

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Ismael Bennani. CC BY-NC-ND

L’opposition écologiste et libérale tire à boulets rouges sur une politique de recrutement qui viole la loi communale : pas d’organigramme, pas de directeur des ressources humaines, peu d’examens de re­crutement ni de publication des offres d’emploi. La tutelle régionale a été saisie en mars 2017, sans beaucoup de réactions, déplore le conseiller communal Groen Frédéric Roekens, à l’origine de la plainte. Peut-être parce qu’elle est exercée par le ministre-président bruxellois Rudi Vervoort ? Le bourgmestre reconnaît une certaine lenteur à se mettre en conformité avec les règles et promet des améliorations.

« La Turquie, je la vis bien »

De toutes les accusations lancées contre Emir Kir, celle de communautarisme est sans doute la plus entendue. Sa réputation, en Belgique, continue de souffrir de ses ambiguïtés, partagées par une grande partie de la communauté turque, sur la question du génocide arménien. Lors du centenaire des événements, en 2015, Kir (entre-temps devenu député fédéral) a bien accepté de voter une résolution parlementaire reconnaissant la qualification de génocide, mais il a boycotté la minute de silence. Une absence remarquée qui lui a valu un rappel à l’ordre du PS.

Moins connue est son absence lors du vote, en février 2017, d’une résolution condamnant la grave dérive autoritaire en cours en Turquie. Approuvée à la quasi-unanimité des députés (hors abstention du PTB et du Vlaams Belang), la résolution a reçu le soutien de la plupart des députés d’origine turque. Emir Kir, lui, n’était pas présent lors du vote, d’après les comptes rendus de la Chambre.

Même si le parti islamo-conservateur du président turc Recep Tayyip Erdogan (AKP) est aux antipodes des valeurs du PS, Emir Kir ne semble pas prêt à renoncer à surfer sur sa popularité. L’AKP recueille en effet les suffrages de 70 % de la communauté turque de Belgique. Il est même risqué, pour un leader d’origine turque en Europe, de critiquer Erdogan : le député vert allemand Cem Özdemir en sait quelque chose. Menacé de mort, il vit sous protection policière.

Kir, lui, revendique presque son ambiguïté conciliante et rejette des critiques qualifiées de « racistes ». « La Turquie, je la vis bien, affirme-t-il à Médor. Il faut cesser, au niveau local, de ramener des débats qui peuvent cliver. J’ai assuré cela en défendant tout le temps l’intérêt communal. » Le con­seiller communal PS Ahmed Medhoune abonde dans cette direction. Pour lui, ramener constamment les élus d’origine étrangère à leurs conflits de loyauté revient à « les condamner à une assignation à résidence communautaire ». Philippe Moureaux, ponte du socialisme bruxellois et mentor d’Emir Kir, est plus tranché. « Il faudrait d’abord que les dirigeants européens aient ce courage (de condamner Erdogan, NDLR). Nous jouons à un jeu hypocrite. On voudrait que nos élus, eux, se sacrifient. On veut en fait éliminer des gens qui dérangent notre bonne société », lâche-t-il.

Une proche de Kir explique qu’il « ne veut pas séparer, qu’il cherche à unifier ». C’est sans doute pour cette raison qu’il refusera, quand nous le lui avons demandé, à plusieurs reprises, de commenter les arrestations de journalistes et les purges dans l’administration menées en Turquie. Il ne le fera pas, mais dénoncera « l’exploitation » politique de sa double nationalité et se dira « droit dans ses bottes ». Pour Mazyar Khoojinian (ULB), historien spécialisé dans la communauté turque de Belgique, Emir Kir n’a en réalité pas beaucoup de marge de manœuvre face à son électorat. « Ce qui me déçoit, précise-t-il, c’est qu’il pourrait avoir le courage de prendre position sur les droits humains et les journalistes incarcérés. Est-ce que cela lui mettrait à dos son électorat ? Je ne le pense pas. »

D’autant plus qu’à de multiples reprises, Emir Kir a tenté d’apporter des gages au pouvoir turc. Quand il tente de faire élire au conseil de l’action sociale de Saint-Josse Safa Akyol, un jeune membre de la Union of European Turkish Democrats, émanation européenne du parti d’Erdogan, il subit un camouflet au conseil communal, malgré une majorité absolue socialiste. Quand il s’affiche aux côtés des élus de l’AKP, quand il se démène pour faciliter la visite d’Erdogan à Bruxelles en 2015, il alimente les polémiques dans les médias. Quand il compare une manifestation pro-kurde à Daesh, il se voit reprocher de « n’être pas le bourgmestre de tous », dixit le directeur de l’Institut kurde de Bruxelles, situé justement à Saint-Josse. L’engagement d’un attaché de presse chargé quasi exclusivement de la presse turcophone pose également question. Pourquoi un employé communal devrait-il être affecté à la communication vers une communauté ?

Campagne crispée

En Région bruxelloise, les communautés, sont l’une des clés de la composition des listes en vue des prochaines élections. Un point interpelle à Saint-Josse : aussi bien le cdH que le MR et Écolo veulent attendre la dernière minute avant d’annoncer les noms de leurs candidats d’origine turque, de peur qu’ils ne fassent l’objet de pressions de la part du PS. Écolo, en particulier, souligne que, lors des dernières élections, deux de ses candidates d’origine turque se sont retirées de la course après avoir subi des pressions intrafamiliales et communautaires. Ces candidates n’ont pas souhaité nous parler.

Hayat Mazibas, une jeune femme d’origine turque qui envisage de se présenter sur la liste écologiste, en a fait les frais plus récemment. « Emir Kir a contacté mon frère, qui travaille à la commune, pour essayer de faire pression », témoigne-t-elle. Mais la jeune femme politique ne s’en laisse pas conter. « Suite à cela, il m’a bloquée sur Facebook », note-t-elle. Une habitude du bourgmestre, grand amateur de réseaux sociaux, qui bloque sur son compte les critiques les plus virulentes, comme celles d’Ibrahim Raïs, auteur du blog « 1210 SJTN ». Sur la page d’Emir Kir, pas de critiques : il est acclamé par ses partisans, qui vantent sa politique, sa disponibilité et… sa beauté. Le bourgmestre apprécie et « like ».

S’ils s’évitent sur les réseaux sociaux, les camps en présence en découdront bientôt lors d’une campagne électorale qui s’annonce crispée. Le député-bourgmestre se verrait bien rempiler, avant d’être appelé à un avenir ministériel si le PS revenait au pouvoir fédéral. Mais la chef de l’opposition Écolo, Zoé Genot, lorgne le fauteuil maïoral. Une coalition de plusieurs partis, pen­se-t-elle, pourrait reléguer le PS dans l’opposition, pour la première fois depuis 1953.

En matière de domination socialiste, Saint-Josse tient la corde mais ne détient pas encore le record. Evere et Saint-Gilles, communes des deux derniers ministres-présidents de la Région bruxelloise, sont rou­ges depuis plus longtemps encore. Quelles que soient les critiques à son encontre, Emir Kir est bien déterminé à suivre dans cette voie.

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