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Flower Power

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David Evrard. Tous droits réservés.

Les prairies de fleurs sauvages se développent comme des « mauvaises herbes » en Wallonie. Mais dans le micromonde des coquelicots, bleuets et marguerites, les acteurs ne se lancent pas que des fleurs.

Ces dernières années, les prairies de fleurs sauvages ont fait leur apparition dans les aménagements publics : on les retrouve sur les ronds-points, dans les parcs, sur les bords de route ou dans les cimetières… L’usage n’est pas qu’esthétique. Les prairies permettent d’éviter l’utilisation de pesticides, de réhabiliter des écosystèmes ou encore de favoriser la biodiversité. Cette tendance ne semble avoir que des avantages et est encouragée par les pouvoirs publics. Mais tout n’est pas rose dans le monde des fleurs sauvages : conflits d’intérêts et invasions exotiques donneraient à ces plantations un parfum moins bucolique que mercantile.

« Il y a très peu de distributeurs de semences de fleurs indigènes, et encore moins de producteurs en Région wallonne, nous confie un agent des aménagements paysagers à la direction générale opérationnelle Routes et Bâtiments du Service public de Wallonie. Pour tout dire, il n’y a qu’une structure qui produise elle-même et distribue des semences de fleurs sauvages locales : Ecosem, dont Pascal Colomb, qui, à la tête de cette entreprise, dirige aussi une asbl, Ecowal. C’est l’acteur principal d’information et de promotion des prairies de fleurs sauvages en Wallonie, par ailleurs subventionné par la Région pour la multiplication de ce patrimoine de semences, et soutenu aussi par le Service public de Wallonie pour son travail d’encadrement pour le Plan Maya. »

Semences sans appel d’offres

Responsable du service environnement au sein de l’administration communale de Jodoigne, Bénédicte Maréchal avoue avoir été troublée par le double rôle tenu par Pascal Colomb : « J’ai assisté à une conférence sur les prairies de fleurs sauvages qu’il donnait en tant que responsable d’Ecowal. Il a annoncé à un moment qu’il changeait de casquette pour parler en tant que patron d’Ecosem. Cela m’a mise mal à l’aise. Heureusement, pour nos achats de semences au niveau communal, nous procédons toujours à un appel d’offres public. On a des contacts avec des représentants d’autres marques, comme Adventa, Nungesser ou Novaflor… Un de nos critères est qu’il s’agisse de plantes “de chez nous” et pas de plantes exotiques. »

Toutes les communes n’ont néanmoins pas le même souci d’ouvrir leur marché à une diversité d’acteurs commerciaux : à Rixensart, par exemple, les commandes de semences pour les fleurissements sauvages qui se multiplient d’année en année dans des lieux de passage et cimetières municipaux sont passées directement chez Ecosem, sans procéder à des appels d’offres publics : « Notre règlement d’urbanisme mentionne une liste de plantes indigènes recommandées dans le cadre de notre Plan communal de développement de la nature, explique Mélanie Marion, conseillère en environnement chargée de la coordination de l’Agenda21. Quand on envisage de fleurir un espace public dans une optique “durable”, on fait appel à Ecosem, car on a tissé un partenariat privilégié avec cet entrepreneur, qui est le seul à notre connaissance à produire ses semences indigènes au niveau local. »

Michel Dereau, qui s’est lancé en 2017 en tant que distributeur wallon des semences de fleurs sauvages de la marque alsacienne Nungesser, s’inquiète du quasi-monopole que Pascal Colomb aurait acquis sur ce marché en Wallonie, bénéficiant de sa double casquette de producteur-vendeur et d’expert « public » : « C’est un peu comme si les guichets de l’énergie avaient pour président le patron d’Electrabel », s’insurge le nouveau venu qui estime que certaines portes d’administrations publiques lui sont d’office closes lorsqu’il les démarche pour présenter son catalogue de produits. « Ecowal est omniprésent en matière de conseil pour des aménagements publics à base de fleurs sauvages depuis des années. Je ne remets pas en cause son expertise, mais j’ai constaté que cela menait à des confusions d’intérêts. De nombreuses communes demandent à Ecowal de les conseiller sur leur gestion des espaces verts, et se dirigent ensuite naturellement vers Ecosem pour acheter les semences nécessaires. »

indigènes contre voisins

Ecosem détiendrait-il grâce à Ecowal un monopole sur le marché des semences de fleurs sauvages en Wallonie ? À Corroy-le-Grand, les bureaux conjoints de l’entreprise et de l’asbl ont moins l’allure de ceux d’une multinationale que celle d’une start-up bricolée dans un garage. Avec 30 hectares de culture qui lui permettent de produire environ cinq tonnes de semences, le chiffre d’affaires annuel d’Ecosem est de 600 000 euros, mais il comprend aussi des activités autres que cette production, comme des réalisations d’aménagements ou des interventions sur des projets LIFE.

Si l’entreprise n’a jamais cessé de tourner depuis que Pascal Colomb l’a lancée en 2001, alors qu’il était encore chercheur au laboratoire d’écologie des prairies de l’UCL, toute proche, elle reste fragile, selon son fondateur, et ne doit son développement qu’à une expertise et un savoir-faire uniques en la matière : « Nous sommes les seuls en Wallonie à produire des mélanges de semences de fleurs indigènes pour prairies dont l’origine régionale et l’espèce sont garanties », précise Pascal Colomb.

Les fleurs sauvages d’Ecosem sont multipliées en Belgique et dans le nord de la France. « Malheureusement, dans ce domaine il n’existe pas encore de règlements internationaux comme il en existe déjà pour des légumineuses et des plantes agricoles, ni de véritables contrôles. Du coup, on trouve sur le marché des semences ou des plantes en pot dites “indigènes” qui ont des formes très voisines de plantes existant ici, mais moins résistantes ou moins adaptées à la faune locale : c’est le cas notamment de plantes à fleurs doubles qui ne peuvent pas être butinées par nos insectes. » En France, pour faire face à ces enjeux, deux labels lancés par la Fédération des conservatoires botaniques nationaux, l’Afac-Agroforesteries et Plante & Cité, garantissent l’origine locale des végétaux et plantes messicoles pour chacune des onze régions d’origine du pays.

« Mais il n’y a pas encore de véritable contrôle, et on a déjà vu apparaître des tricheurs, dont de grosses sociétés comme Nungesser qui se sont vu attribuer le label et en profitent pour accaparer le marché alors qu’elles se procurent une partie de leurs semences en Allemagne. Il y a pourtant un véritable enjeu pour la biodiversité dans le fait de relier les territoires de vente des semences indigènes à celui de leur production. » Persuadé de la nécessité de poursuivre une mission d’information sur ce thème, Pascal Colomb explique avoir fondé Ecowal en 2008 pour pouvoir poursuivre de façon transparente les activités de conseil qu’il a longtemps menées dans le cadre de l’UCL. « L’association n’est subventionnée par la Région wallonne que depuis 2011. Sa dotation de 147 000 euros permet de financer les emplois d’un conseiller en environnement et d’une architecte paysagiste, qui assurent, au-delà de leurs missions, l’indépendance d’Ecosem puisque ce sont souvent eux plutôt que moi qui intervien­nent dans les conférences et séances d’information. »

Marché rikiki

Face au credo érigeant en panacée de la biodiversité les semen­ces de plantes indigènes cultivées localement, Michel Dereau émet des doutes : « Aujourd’hui, on sait que la nature voyage et se mélange depuis la nuit des temps, que cela fait partie d’une évolution à laquelle il est vain de s’opposer. » Ces dernières années, plusieurs voix, dont celles du botaniste Francis Hallé et du paysagiste Gilles Clément, se sont élevées pour dénoncer le risque d’un repli sur soi végétal. Pour Julien Piqueray, spécialiste « flore des champs » chez Natagriwal, le fait de vouloir soutenir des espèces indigènes se justifie par la nécessité de maintenir une biodiversité globale face à une uniformisation qui pourrait fragiliser les espèces. « En réalité, très peu de plantes importées posent problème, mais il est vrai qu’il faut aussi tenir compte des interactions avec les autres espèces : on sait à ce sujet par exemple que les haies d’essences indigènes favorisent la biodiversité chez les abeilles indigènes. »

Hugues Bedoret, directeur de Natagriwal, conclut : « Le vrai problème, c’est qu’il n’existe aujourd’hui en Belgique aucun outil de traçage de l’origine de ces semences, et que le marché est trop petit pour que cela vaille la peine d’en développer un. De la même façon, il n’existe pas de structure de conseil totalement indépendante à ce sujet. C’est le même souci qu’au niveau strictement agricole : ce sont les grosses sociétés d’intrants et autres produits qui conseillent les cultivateurs. En ce qui concerne les relations entre Ecosem et Ecowal, je ne pense pas qu’il faille y voir un conflit d’intérêts, mais juste un moyen de réaliser un travail, qui ne pourrait pas l’être autrement, compte tenu du peu de rentabilité de la production des semences. L’arrivée de nouveaux acteurs est toutefois une bonne chose. Encore faut-il qu’ils parviennent à subsister dans ce marché de niche, difficilement rentable. » La petite raison dans la prairie…

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