Vesdre : Garder l’eau en haut

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Paysage de landes et de tourbière près de la Baraque Michel.

La moitié du débit des inondations de juillet 2021, environ 500m³/seconde, est venue du plateau des Hautes Fagnes. L’omniprésence des épicéas a fragilisé la capacité du sol à retenir les eaux. « Mais ça aurait pu être pire », affirme Yves Pieper, chef de cantonnement pour le Département de la Nature et des Forêts, qui gère la réserve naturelle et ses forêts avoisinantes.

- Alors, vous avez détecté des barbastelles ?

- Non, pas encore. Ni des sérotines. Et toi, ça va ?

- Oui, ça va. Ça va bien. À bientôt.

Yves Pieper referme la fenêtre de sa Dacia Duster noire et continue sa route. Le conducteur de la camionnette blanche part dans l’autre sens. Le photographe et moi, on se regarde.

- C’est quoi une barbastelle ?

Yves Pieper regarde le sentier droit devant, les mains bien accrochées au volant. Une pluie fine mais dense commence à s’abattre sur le pare-brise.

- C’est un chiroptère.

Silence.

- Une chauve-souris, quoi. La personne qu’on vient de croiser travaille pour un projet LIFE, des programmes de l’Union européenne pour l’environnement et le climat. Ils ont installé des détecteurs à ultra-sons qui permettent de déterminer avec précision les espèces de chauve-souris. Ce n’est pas facile de distinguer cela à l’œil nu, donc on a besoin des ultra-sons. Depuis qu’on laisse des troncs d’épicéas morts dans les bois comme habitat naturel et qu’on restaure les tourbières, on a des populations de plusieurs espèces qui sont revenues s’installer par ici.

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Yves Pieper, chef de cantonnement de Verviers pour le DNF.

Ici, c’est un des plus beaux endroits de Belgique. La réserve naturelle des Hautes Fagnes, du côté de la Fagne des Deux Séries et de la source d’une rivière courte mais puissante, la Soor. Même quand le temps est atroce, comme aujourd’hui, et que la pluie fine vous harcèle, c’est beau.

Yves Pieper, la pluie, il ne semble plus vraiment la ressentir. Ingénieur des eaux et forêts, il travaille au Département de la Nature et des Forêts (DNF, une division de l’administration wallonne) comme chef du cantonnement de Verviers, depuis 2005. Avant, il était à Eupen, et encore avant, il a travaillé pour la coopération au développement en Éthiopie, en Érythrée et à Madagascar.

« Là-bas, c’est plutôt la rareté en eau qu’on devait apprendre à maîtriser. Dans les Fagnes, ça a souvent été l’inverse. » Les Hautes Fagnes et les milliers d’hectares de forêts, essentiellement composées d’épicéas, que l’on trouve aux alentours ont joué un rôle dans l’ampleur des inondations de 2021. Les hauteurs n’ont pas été en mesure de retenir suffisamment d’eau. Le Schéma stratégique du bassin versant de la Vesdre (alias le masterplan), développé par le studio d’urbanisme de l’Italienne Paola Viganò et l’ULiège recommande ainsi de « restaurer le plateau éponge des Hautes Fagnes, les tourbières et les forêts de feuillus. »

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L’est du bassin versant de la Vesdre (d’après les cartes du StudioPaolaViganò).

Des épicéas et puis c’est tout

Retour 7 500 ans en arrière. Une glaciation modifie drastiquement le paysage de la région. Une faune et une flore unique s’installent. Des tourbières se forment, lentement, très lentement, suite à la minéralisation de végétaux en décomposition, comme la sphaigne.

Ici, le sol est peu profond, et on tombe assez vite sur une couche d’argile qui empêche l’eau de pénétrer plus bas, hormis à certains endroits. Alors, elle stagne en surface. Il fait humide et froid. Les rivières sont nombreuses, et alimenteront, des millénaires plus tard, des barrages en aval, dont Eupen et La Gileppe.

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Le plateau des Hautes Fagnes : un lieu humide, inhospitalier et crucial pour la production d’eau de la région.

Au Moyen Âge, des êtres humains commencent à exploiter cette région inhospitalière. Le chauffage était une obsession légitime. La tourbe fut utilisée comme combustible. De façon de plus en plus intensive au fil des siècles. Les landes servaient au pâturage. Les forêts, essentiellement composées de feuillus, pour la construction ou le charbon de bois. Mais à la fin du 19ème siècle, tout fut bouleversé.

Yves Pieper m’emmène sur un des lieux du bouleversement, dans la forêt de l’Hertogenwald qui longe la Réserve naturelle des Hautes Fagnes. Une pessière (plantation) avec des épicéas d’environ 65 ans d’âge, plantés en rangs d’oignon. « On avait besoin de bois pour une Belgique en pleine industrialisation. Notamment comme étançons dans les galeries des mines. »

Entre 1865 et 1964, au moins 2 100 hectares de résineux ont été plantés sur les Hautes Fagnes. Les tourbières ont été drainées sans vergogne pour y parvenir. Car les résineux, ça n’aime pas trop l’eau. Quand vous regardez une carte des Hautes Fagnes, vous pouvez apercevoir un quadrillage bleu. Ce sont les drains. Ils ont longtemps servi à faire couler l’eau vers l’aval. 4 100 hectares de forêts de feuillus et de landes ont été remplacés par des résineux, sur la même période, « entre le plateau des Hautes-Fagnes et la vallée de la Vesdre entre Eupen et Verviers ». A minima. 6 200 hectares, soit 62 km², c’est comme si on transformait la quasi-totalité de la ville de Liège en forêt de sapins.

Changement de stratégie

À plusieurs reprises, lors d’interventions publiques, des urbanistes liégeois comme Joël Privot ou Jacques Teller ont rappelé que sur un débit de mille mètres cubes par seconde mesuré à la confluence de la Vesdre et de l’Ourthe, à Chênée (Liège), la moitié venait des Hautes Fagnes.

La première fois que j’ai contacté Yves Pieper, il m’a surpris, en me disant que selon lui, ça aurait pu être encore pire. Un évènement climatique plus ancien aurait permis de changer les mentalités, au Département de la Nature et des Forêts. Dans la pessière d’épicéas, le garde forestier pointe le doigt vers un fossé, assez long, recouvert d’humus, de mousse, de branchage. C’est un drain qui, comme les autres de la région, n’est plus entretenu. « Dès 1984, il a commencé à y avoir des tempêtes assez fortes dans la région. Ça a continué dans les années nonante, et encore jusqu’à 2010. Les épicéas ont un enracinement superficiel. Les racines ne plongent pas en profondeur. Les tempêtes les déracinaient. Ça nous a montré qu’il ne fallait pas adapter la station forestière à l’essence mais bien l’essence à la station. »

Une station forestière, c’est une surface où l’on retrouve un climat, un sol, un terrain et une végétation naturelle homogène. L’épicéa a contraint les stations des Fagnes mais depuis un certain temps, les forestiers ont changé de « stratégie ». Dans la pessière, des « éclaircies » d’arbres ont eu lieu. Des coupes légères sans remplacement des résineux. Une population spontanée de feuillus peut de nouveau s’y inviter.

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Chênes, bouleaux et arbustes ont remplacé une plantation d’épicéas, dans l’Hertogenwald.

Yves Pieper remonte dans sa Dacia et s’enfonce dans l’Hertogenwald.

« Dans la région, les forêts appartiennent surtout à des propriétaires publics. La Région wallonne, les communes de Jalhay, Waimes, Malmedy, Eupen. C’est une source d’argent importante pour ces communes. »

La commune de Jalhay, riche en pessières, comptait ainsi pour l’année 2022 sur 6000 000 euros de recettes financières provenant du bois. 5 % de son budget mais surtout la moitié de ses « prestations », c’est-à-dire les rentrées que la commune perçoit à côté des transferts de taxes perçues à l’échelon régional et fédéral. À Malmedy, c’est également près de 5 % de son budget annuel.

27 % du bassin versant de la Vesdre sont aujourd’hui recouverts de résineux. Cela représente 19 000 hectares dont 8 400 étaient, à l’origine, des zones humides ou des tourbières. Le sol a été malmené et Yves Pieper en a tout à fait conscience.

Révolution chez les forestiers

« Le rôle des gestionnaires de la forêt a changé. Avant, on demandait que nous assurions une certaine productivité. L’épicéa joue encore un rôle important dans l’économie locale, pour la construction, les scieries ou la production de papier. C’est un bon bois, qui a rendu des services. Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus là pour garantir le rendement économique de la forêt. Non, désormais, nous devons permettre qu’elle rende au mieux ce qu’on appelle ses services écosystémiques : la fixation du carbone et des sols, la biodiversité, la retenue des eaux, la production d’eau potable, l’accueil du public. »

Une forêt de feuillus pousse derrière un grillage, le long d’un chemin de l’Hertogenwald. Avant, il y avait des résineux, qui ont été coupés en 2009. Des bouleaux, des aulnes, des chênes ont pris leur place. Une clôture est là pour empêcher le gibier, les cervidés surtout, de venir grignoter les jeunes pousses. « La forêt évolue ainsi vers une mosaïque de peuplements d’âges et d’espèces différentes, donc vers plus de résilience », affirme Yves Pieper.

En face, cachés derrière des hautes herbes, deux étangs sont paisiblement posés côte à côte. Ce sont des mares de dispersion. Yves Pieper et ses équipes les ont installées il y a deux ans, juste après les inondations. Le projet n’est pas lié à la catastrophe. Mais il doit justement servir à empêcher le ruissellement vers le bas. Ici, sur ce versant des Fagnes, les eaux filent vers le barrage de la Gileppe, mais aussi d’Eupen, qui a eu du mal à encaisser le choc de juillet 2021.

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Une mare créée le long d’un coupe-feu, pour accueillir les eaux de pluie.

Une transformation lente…

« Nous devons garder des fossés bordiers le long des sentiers et les entretenir, pour des questions d’accès. Mais l’eau peut couler par là. Alors on a voulu installer des mares en étages à côté, pour dévier les eaux vers elles et éviter qu’elles ne se déversent trop rapidement en aval. Pour les amphibiens, les libellules, c’est un ouvrage intéressant. » Plus haut, le long de la Fagne des Deux Séries, les aménagements sont plus impressionnants encore. A deux cents mètres du sentier, derrière quelques feuillus, des étangs et des tourbières ont été recréés après des travaux d’aménagement où les pelles mécaniques doivent savamment se déplacer sur des grands plateaux de bois, pour ne pas abîmer ces sols précieux.

La stratégie européenne en faveur de la biodiversité fait de la restauration des tourbières un grand objectif pour 2030. Comme le rappelle l’ingénieur hydraulique Audrey Douinot dans le masterplan de la Vesdre, « cet objectif est prioritaire car les tourbières actives permettent de stocker une grande capacité de carbone » tout en favorisant la biodiversité. Pour la régulation des inondations, les forêts naturelles et les tourbières seront toujours largement meilleures qu’une forêt artificielle dédiée à la sylviculture. Sans effort de diversification par les forestiers, pas grand-chose ne peut pousser aux côtés des résineux pour renforcer les sols.

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Yves Pieper montre une création de tourbières et de zones humides dans la réserve naturelle.

..et des épicéas en sursis

Yves Pieper veut défendre l’impact de son travail. Il y a quelques semaines, une délégation internationale est venue voir les aménagements faits dans les Fagnes. « Surtout pour la technique de travail en plateaux visant à aménager les sols sans les abîmer. Ça permet des projets à grande échelle. » Les feuillus mettront du temps à revenir dans les Hautes Fagnes. Pieper parle d’une démarche patiente, d’une « transformation lente ». Les résineux, eux, sont voués à être présents en moindre proportion. Si les Hautes Fagnes et Jalhay ont reçu des quantités d’eaux impressionnantes en 2021, elles ont été, les autres années, victimes de sécheresse. Le climat de demain sera fait d’épisodes plus extrêmes et moins prédictibles.

L’épicéa ne supporte pas bien la sécheresse et devient dès lors très faible. Tout profit pour le scolyte, qui semble inquiéter encore plus les gestionnaires de forêts que les draches monumentales.

Rendez-vous au prochain épisode pour faire plus ample connaissance avec ce parasite très têtu.

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  1. Selon les chiffres produits par l’équipe en charge du Schéma stratégique de la Vesdre.

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