« Il faut surveiller les médecins »

Enquête de l’ULB sur la pauvreté et les opioïdes (2/2)

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Cyril Elophe. Tous droits réservés.

Le centre de recherche ECARES (Solvay, ULB) s’est penché sur le lien entre pauvreté et ventes d’opioïdes en France. On savait que la pauvreté blesse. Elle drogue également.

L’Institut interdisciplinaire pour l’innovation en soins de santé s’intéresse aux traitements dispensés aux patients. Ce radar santé de la Solvay Brussels School ne pouvait passer à côté des opiacés. A partir de données françaises, ses chercheurs tentent de dénicher les causes d’une consommation de plus en plus problématique.

Explications avec les économistes Ilaria Natali, Mathias Dewatripont et Patrick Legros.


Qu’est-ce qui vous a motivés à lancer cette étude ? L’hypothèse américaine des « deaths of despair », ces morts de désespoir analysés par le Prix Nobel Angus Deaton ?

Mathias Dewatripont – Réunir des médecins, des économistes et d’autres experts en sciences sociales pour comprendre comment on peut améliorer la situation est d’abord l’un des enjeux de ce centre de recherche. Pour que nos soins de santé fonctionnent correctement et que notre système ne vole pas en faillite, il faut notamment éviter la surconsommation de médicaments. Les opioïdes plongent les États-Unis dans la plus grande crise de drogues de leur histoire. Sommes-nous à l’abri ou juste en retard ? Et qu’est-ce qui détermine cette consommation d’opiacés ? Outre-Atlantique, on remarque que la publicité joue un grand rôle. Mais on pense aussi que le malheur des gens n’y est pas étranger.

Pourquoi avez-vous mené ces recherches en France et non en Belgique ?

Ilaria Natali – Parce que nous avons eu l’opportunité d’exploiter ces données françaises. Des chiffres assez détaillés pour pouvoir analyser le phénomène en profondeur. A ce jour, aucune étude européenne empirique ne s’était penchée sur les facteurs économiques ou socio-démographiques qui déterminent cette consommation d’antalgiques. On pourrait penser que les États-Unis et la France ont des systèmes de soins de santé, économiques ou sociaux, très différents. Nous avons pourtant découvert que la consommation française est influencée par les mêmes variables.

Parmi ces variables, la pauvreté, mais aussi le niveau d’éducation ?

Mathias Dewatripont – Le niveau d’éducation semble jouer un grand rôle dans la crise américaine des opioïdes. L’automatisation a mis fin à de nombreux jobs qui étaient assez bien rémunérés et n’exigeaient pas de gros diplômes. Aujourd’hui, la prime à l’éducation a augmenté dans le marché du travail. Les personnes dont le cursus scolaire est moins fourni se rabattent sur des jobs bien moins payés, tombent dans la pauvreté, la dépression et consomment plus d’opiacés. Ce paramètre a également l’air d’être déterminant de ce côté de l’Atlantique.


Patrick Legros Cela ne veut pas dire non plus qu’il y a forcément une causalité directe entre les deux. Il pourrait y avoir une corrélation entre l’éducation et la pauvreté qui pousse ensuite à la consommation d’opioïdes. C’est là toute la difficulté de ces études économétriques car ces corrélations peuvent être déterminées par une autre variable.

Pourquoi les zones rurales semblent-elles plus addicts que les autres ?

Mathias Dewatripont – C’est notamment l’idée du démographe Hervé Le Bras et de ses cartographies sur les gilets jaunes. Selon lui, ces manifestants ne sont pas spécialement des sympathisants de La France Insoumise ou du Rassemblement National. Ce sont surtout des personnes qui vivent dans des zones éloignées des services publics. Ce qui les fragilise. En ce qui concerne la santé, on parle désormais de déserts médicaux. Lorsqu’il y a moins de médecins, on pourrait penser qu’il y a moins de prescriptions d’opioïdes. En réalité, c’est l’inverse. Nous remarquons une corrélation entre ruralité et consommation d’opiacés. Les gens qui vivent dans des zones reculées auraient-ils tendance à être plus malheureux ?

Le taux de chômage, en revanche, ne semble pas avoir d’impact. Étonnant, non ?

Mathias Dewatripont – Cela peut sans doute s’expliquer par le montant de nos revenus de remplacement. Le chômage concerne aussi des personnes qui avaient une bonne position et touchent une allocation en conséquence. Le chômage n’est donc pas toujours synonyme de pauvreté.


Pourquoi n’avez-vous pas eu accès à des données de consommation individuelles ? Avec la généralisation des dossiers médicaux et pharmaceutiques partagés, ces chiffres sont pourtant disponibles.

Patrick Legros – Ces données sont évidemment très sensibles. Mais ce sont des clés indispensables pour mieux cerner le phénomène et il existe plusieurs procédés pour les anonymiser. C’est juste une question de volonté.


Aux États-Unis, le matraquage publicitaire des firmes pharmaceutiques est directement impliqué dans cette crise des opioïdes. Qu’en est-il en Europe ?

Ilaria Natali – On a commencé à comparer ces chiffres français de ventes d’opioïdes avec les dépenses en marketing de ces sociétés. On est encore à un stade préliminaire mais il semble bien y avoir aussi un lien.

Quelles politiques suggérez-vous pour éviter que cette épidémie américaine d’opioïdes ne surgisse en Europe ?

Mathias Dewatripont – Il faut informer les médecins, les surveiller et peut-être réserver les traitements les plus lourds aux hôpitaux. Le rapport coûts/qualité de ces traitements est en tout cas très loin d’être optimal. Un changement de comportements serait pourtant un win-win puisqu’une baisse de la consommation d’opioïdes coûterait moins cher à notre système de soins et améliorerait la santé. Encore faut-il y arriver.

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