[Ep 2/2] Lily, l’élève qui n’a pas eu le choix

Une mini-série en 2 épisodes : Réussir à l’école ? Tu vas le payer !

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Amélie Carpentier. CC BY-NC-ND.

En Fédération Wallonie-Bruxelles, se rendre chaque jour à l’école et y travailler n’est pas toujours suffisant pour réussir. Qu’importe : de nombreuses solutions, payantes, s’offrent aux parents. Cours particuliers, études, coachs, la liste est longue. Médor a rencontré un professeur et une élève qui nous ont parlé de ces « cours en plus » qui mettent le portefeuille à forte contribution. Aujourd’hui, c’est Lily et ses parents qui se confient.

« Je ne comprenais pas. J’avais fait tellement d’efforts. » C’est par ces mots que Lily (prénom d’emprunt), 15 ans, résume sa réaction lorsque son professeur de math la prit un jour à l’écart pour lui faire une étrange suggestion.

« Il m’a dit quelque chose du genre : Tu ne trouves pas que la présence en classe de Frédéric, ton enseignant “spécialisé”, est un peu embêtante ? Ce serait mieux de ne pas l’avoir. Ce serait mieux que tu abandonnes les mathématiques », se souvient la jeune fille, encore incrédule.

Nous sommes alors en 2019 et Lily vient de commencer sa troisième année de secondaire en enseignement général. L’année précédente, elle a fini première de sa classe au CE1D (certificat d’études du premier degré de l’enseignement secondaire), 3ème en math. Mais aujourd’hui, elle galère. Il y a une raison à cela : Lily est atteinte de trouble déficitaire de l’attention, de dyscalculie, de dyslexie, de dysorthographie. Pour l’aider, ses parent ont ferraillé avec l’école afin de mettre en place un programme d’intégration scolaire centré sur les mathématiques.

L’école a fini par accepter, et Lily a dès lors pu compter sur la venue en classe de math d’un enseignant en plus, qui l’aide à travailler. Plus tard, cet enseignant finira par partir. Lily continuera à le voir en dehors de l’école.

Assis à côté d’elle pendant notre rencontre, ses parents s’agitent. Pour eux, cet épisode symbolise le parcours de leur fille depuis qu’elle est entrée à l’école. Un parcours qu’ils décrivent comme une lutte solitaire, sans aide de l’école, pour découvrir ce qui affectait leur fille. Et ensuite, pour faire en sorte que l’établissement tienne compte de ses difficultés.

Face à cette situation, en l’absence de diagnostic d’abord, en l’absence de soutien de l’école surtout, les parents de Lily se sont dirigés dès les primaires vers une bonne vieille recette pour aider leur fille : les cours particuliers. En Fédération Wallonie-Bruxelles, d’après un « Baromètre des parents » réalisé par la Ligue des familles en 2016, 1 parent sur 4 recourt au soutien scolaire pour un de ses enfants. Parmi ces parents, 1 sur 2 indique faire appel à un professeur particulier/un coach (46 %). « Sans ça, ça aurait été la déprime totale. On était face à un mur », sourit douloureusement son père. Mais pour cela, il a fallu payer cher et se priver…

« Réveille-toi »

Pour Lily, tout a commencé en primaire. En première année, lors de la dernière journée d’école, un professeur vient suggérer à ses parents de la changer d’école. « Il nous a dit : “Elle n’avance pas”. Alors que durant toute l’année, personne ne nous avait avertis », s’indigne son père. En 3ème année, son professeur se plaint de problèmes d’attention. Interpellés, les parents décident d’effectuer un test. Lily est diagnostiquée « TDA », pour trouble déficitaire de l’attention. Pourtant, la petite réussit son CEB.

En secondaire, rebelote. « Lily avait en général de bons résultats, mais on sentait qu’elle était souvent en surchauffe, raconte son père. Or jamais l’école n’a proposé de solution ou n’a allumé de voyants rouges, jamais un professeur n’est venu nous dire qu’elle avait peut-être un problème de dyscalculie ou de dyslexie. Il a fallu qu’on se débrouille seuls. »

Plus accablant encore : malgré les diagnostics qui s’empilent à l’initiative des parents, l’attitude de certains professeurs n’est pas des plus encourageantes. Pour illustrer ce phénomène, la maman de Lily tend un bulletin de la jeune fille.

« Tu ne sais pas répondre quand on t’interroge. »

« Manque de dynamisme. »

« Réveille-toi. »

« Attitude très passive en classe. »

« Tu n’es souvent même pas sur la bonne page. »

Interpellant, « alors que les professeurs étaient parfaitement au courant du fait que Lily souffrait de troubles de l’attention. On a l’impression qu’ils refusent de mettre un peu d’énergie dans les élèves qui ont des difficultés », peste sa maman. Son père, lui, se fait encore plus sévère : « Il y a cette tendance à toujours remettre la faute sur le dos de l’enfant. Ou alors à ne pas savoir que faire. Je me souviens de ce prof qui nous a un jour demandé : “Mais qu’est-ce que je dois faire pour votre fille ?” Elle ne savait pas. C’est une entreprise de destruction. »

Cerise sur le gâteau, le centre PMS de l’école en vient même un jour à conseiller aux parents d’inscrire leur fille à « Échec à l’échec » (des cours de rattrapage payants, ndlr). Et c’est ce que les parents de Lily vont faire.

Professeur particulier de math, Échec à l’échec, Cefes (Centre d’étude et de formation pour l’éducation spécialisée et inclusive), Mathémô, cours d’organisation ou de calligraphie (pour améliorer l’écriture), Lily enchaîne dès les primaires les aides sur le côté afin de pallier les déficiences de l’école.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule. En 2012, une des rares études dédiées aux cours particulier en Fédération Wallonie-Bruxelles, réalisée par l’Union francophone des associations de parents de l’enseignement catholique (Ufapec) (1), constatait dans son préambule que « l’école ne leur semblant pas à même de répondre seule à l’échec scolaire, les parents cherchent les clés de la réussite en dehors… ».

L’étude souligne que les cours particuliers, bien loin d’une simple redite ou d’un rattrapage, couvrent tout l’aspect scolaire de la vie du jeune : apprentissage de « trucs », de méthodologie, etc.

Elle note aussi que les parents ont souvent recours aux cours particuliers parce que « certains jeunes ne collent pas au “métier’”d’élève, aux “moule” et “modèle de l’élève parfait” qu’attendrait l’école. (…) Par exemple, peu de choses sont mises en place pour les élèves dyslexiques. (…) Pour ces jeunes, les cours particuliers, plus individualisés, semblent être une solution puisque la manière dont ceux-ci sont donnés leur permet de réussir et d’apprendre ».

400 euros par mois

À écouter Lily, c’est exactement ce qui se passe pour elle. Avec son professeur de math particulier, elle trouve une personne qui l’écoute, qui n’hésite pas à répéter « alors qu’à l’école beaucoup s’en fichent un peu. Ils veulent juste finir avec leur matière. Quand tu poses une question, on te répond ‘Il fallait écouter’ ».

Elle rencontre aussi une personne qui tient compte de son trouble de l’attention. Et qui, d’après la maman de Lily, joue avec le renforcement positif, encourage, motive. « Je l’ai vue faire : quand Lily se trompe, elle ne lui dit pas “C’est faux”, mais plutôt “C’est intéressant, explique-moi comment tu as fait ?” »

Malgré tous ces aspects positifs, il y a un hic : les cours coûtent chers. « À un moment donné, on a même pensé l’inscrire dans une école privée, mais à 800 euros par mois, ce n’était tout simplement pas possible », se souvient le papa.

Pour Lily, on se « contentera » donc de cours privés, qui ne sont pas donnés non plus. À raison de 20 euros de l’heure, cinq heures par semaine, les parents de Lily en sont vite venus à débourser 400 euros par mois.

Une situation que le papa de Lily qualifie de « chaude » et qui a contraint la famille à aligner les privations. « Cela fait des années qu’on a pas été au cinéma et qu’on est pas partis en vacances. Je suis prête à me priver pour l’éducation de mon enfant, mais là ce n’est pas normal », râle la maman de Lily. De manière diffuse, on sent leur colère contre un système scolaire qui leur fait porter tout le poids des difficultés.

« Tout doit finalement se faire à l’extérieur de l’école, tout est tellement compliqué. Il y a quelque chose qui dysfonctionne », continue la maman. « Dans ces écoles, les seuls enfants qui réussissent sont ceux qui n’ont pas besoin des professeurs ou dont les parents peuvent leur offrir des cours particuliers, enchaîne le papa. Si tu n’as pas d’argent par contre… »

« Ton enfant n’avance pas… », le coupe la maman.

(1) « Les cours particuliers : une école après l’école ? », Cécile Van Honsté et Michaël Lontie, Ufapec, août 2012

Retrouvez le premier épisode de cette mini-série, "Laurent, le prof qui dit stop".

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