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De l’impossibilité de travailler moins de 60 heures par semaine (3/5)

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Marin Driguez. CC BY-NC-ND.

“On sait que si on n’est pas là, le travail ne sera pas fait, ou bien répercuté sur un autre assistant qui est tout autant débordé… Alors on reste et on travaille.”

Refuser l’opting out qui accompagne généralement les conventions de stages, est-ce un bon plan ? Un mauvais choix ? Une stratégie ? Un échappatoire ? Un luxe ?

C’est un droit, certainement, ainsi que le moyen le plus efficace de lutter contre des horaires débordants. Mais l’opting out est loin d’être rejeté en bloc par les assistant·e·s en médecine spécialisée de Bruxelles et de Wallonie, pour de multiples raisons détaillées ci-dessous.

Voici donc une liste non-exhaustive de mécanismes qui poussent ou contraignent les MACCS à accepter des horaires extensibles en milieu hôpital :

La dynamique générale.

« En première année, on débarque dans le système et on ne comprend pas où l’on met les pieds. On m’a présenté mon premier opting out comme un document pour faire des heures supplémentaires. J’ai demandé si j’étais obligée de le signer. On m’a répondu : “Non, mais tout le monde le signe”. Alors je l’ai fait. »

- Assistante en médecine interne, ULB.

Le rôle ambigu des supérieurs.

« Les personnes qui nous forment et nous évaluent pour l’obtention du diplôme, sont les mêmes personnes qui ont le pouvoir de nous embaucher ou, au contraire, de nous éjecter de notre spécialisation. Du coup, si on est trop revendicatif… On menace de nous griller, oui. Prouver que ça a déjà eu lieu ? C’est autre chose… Mais des sous-entendus sont prononcés, ça c’est sûr. Les maîtres de stage ont ce rôle ambigu de devoir s’occuper de nous, tout en faisant tourner leur service. Ils font comme ils peuvent, j’imagine. »

- Assistante en médecine interne, ULB.

Les menaces.

« Si tu ne signes pas l’opting out, on te menace ouvertement dans certains hôpitaux. J’ai demandé des précisions sur ce document lors de mon assistanat à Liège. Le juriste de l’hôpital a menacé de ne pas signer ma convention de stage, si je n’acceptais pas le dépassement d’horaires. “Je peux signaler ce genre de pratique”, lui ai-je répondu. Et lui de me dire : “Si vous faites cela, vous n’aurez pas de travail après votre assistanat dans un hôpital ”. Voilà. Fin du débat. »


- Assistant urgentiste, ULg, 4e année.

La culpabilité permanente.

« Pourquoi je le signe ? Ce n’est pas pour faire plus d’heures. J’ai toujours milité pour que les MACCS aient plus de temps de repos, et qu’on différencie enfin la continuité des soins et le respect de la vie privée. Mais en réalité, tant qu’il n’y a pas de mouvement général, il y aura toujours des rivalités entre les assistant·e·s qui signent et celles et ceux qui ne signent pas. Rivalité et culpabilité permanente. Cette idée qu’on laisse tomber le service et les patients si on est moins souvent à l’hôpital. »

- Ancienne assistante en soins intensifs, ULB.

Le crainte d’appauvrir sa formation.

« Mon maître de stage m’a fait du chantage affectif. Il m’a dit qu’on ne pouvait pas compter sur moi ; que j’allais mettre l’équipe dans de beaux draps. Il m’a aussi dit que j’allais pénaliser ma formation. En limitant mes heures de travail, j’allais selon lui diminuer mes jours de travail et non mon nombre de gardes. Je risquais dès lors d’être moins bien formée que les autres MACCS. L’argument a fonctionné : j’ai signé. J’avais pourtant très envie de diminuer mes gardes… Après plus de 10 ans de formation laborieuse, je voulais souffler un peu. »

- Médecin qui a fraîchement terminé son assistanat en médecine interne, ULB.

Le mode d’apprentissage quantitatif.

« Notre formation est longue et ultra complète, mais c’est une formation quantitative, pas qualitative. On a besoin d’une grande quantité de travail pour être formés correctement. La formation est bonne, mais elle n’est pas efficace. Si on veut garder le même niveau de formation, tout en diminuant nos horaires hebdomadaires, cela signifie qu’il faudra allonger notre formation dans le temps. Déjà qu’avec six ans d’assistanat et je ne sais combien d’heures au compteur, on ne se sent pas toujours à l’aise en salle d’opération… Si on me propose demain de limiter mes semaines de travail à 38 heures, je réponds “non” d’office. Je ne me sentirais pas apte à prendre un patient en charge. C’est le serpent qui se mord la queue… Je ne veux pas faire 90 heures pour autant, mais si on diminue mes horaires, je veux alors une contrepartie : davantage d’encadrement et de formation. »

- Assistant en urologie, UCLouvain, 5e année

La surcharge de travail dans les services.

« Si je reste à l’hôpital si longtemps, ce n’est pas parce que j’en ai profondément envie. C’est parce qu’il le faut. Il y a un an ou deux, on a commencé à nous faire peur en nous disant que si on dépassait nos horaires, on devait rentrer chez nous, parce qu’on ne serait pas couverts en cas d’erreur lors des dépassements d’horaires. On a beaucoup rigolé. Si on reste à l’hôpital au-delà de notre temps de travail réglementaire, c’est parce qu’il y a du travail. On sait que si on n’est pas là, le travail ne sera pas fait, ou bien répercuté sur un autre assistant qui est tout autant débordé… Alors on reste et on travaille. »

- Assistant en urologie, UCLouvain, 5e année

Les éléments cités à l’instant ont tous été mentionnés, plus ou moins longuement, au cours des entretiens que nous avons réalisés avec des médecins en cours de formation. Une explication était, elle, moins systématique :

Les incitants financiers. Suivant les lieux de stage, les nuits ou les week-end de gardes sont mieux payés si les MACCS signent l’opting out. A l’hôpital Tivoli (La Louvière) par exemple, une nuit de garde en semaine avec opting out est rémunérée 210 euros, au lieu de 114 euros sans opting out. Les week-end de garde sont à 360 euros, au lieu de 172 euros.

Tivoli est un hôpital partenaire de l’ULB. Les médecins “PG” de l’ULB ou de l’ULg signent des conventions de stage qui diffèrent d’hôpital en hôpital. Dès lors, leurs salaires fluctuent, tout comme le tarif des gardes ou la politique des heures supplémentaires.

Pour les MACCS de réseau UCLouvain, c’est très différent. Leurs conventions de stage sont toutes labellisées « UCLouvain » et « Saint-Luc », quel que soit le lieux de stage. L’université sert effectivement d’intermédiaire avec les autres hôpitaux, et l’hôpital universitaire Saint-Luc sert de secrétariat social pour les MACCS, explique Cédric Hermans, co-président du Réseau Santé Louvain.

Conséquence ? Les conditions de rémunération sont homogènes. Les salaires respectent un barème rendu public. Les nuits de gardes sont payées à l’identique, qu’importe l’hôpital ou le service. Tarif : 100 euros brut la nuit (soit 50 euros net, soit 4,5 euros / heure). Sauf pour les gardes du jeudi soir. Le tarif descend alors à 80 euros brut. Ce n’est pas une erreur, c’est… une fleur. Puisque le jour de récupération tombe un vendredi, l’assistant.e concerné.e bénéficie d’un long week-end, n’est-ce pas ?

On comprend dès lors pourquoi les incitants financiers n’en sont tout simplement pas, pour les MACCS d’UCLouvain. On devine aussi que pour les hôpitaux, toutes les économies, petites ou grandes, sont bonnes à prendre.

Chapitre suivant :

LE PROBLÈME EST SYSTÉMIQUE. MAIS AUSSI FINANCIER ?

Chapitre précédent :

LES CONSÉQUENCES : QUAND LA SANTÉ DES SOIGNANT.E.S EST EN JEU

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