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Cet oseille c’est le mien, celui que je gagne au prix de ma sueur

Episode 2/3

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Agathe Decleire et Salomé Lauwerijs. CC BY-NC-ND.

Comme Icare, Zach a brûlé ses ailes à la lueur des néons pour sortir d’une vie précaire. Portrait d’un étudiant qui, attiré par l’inconnu et l’argent, écume les hôtels de nuit tel un guerrier prêt au combat.

Zack arpente les rues de Bruxelles. Il a reçu l’appel d’un client. Il marche seul dans ces petites ruelles sombres et sinueuses. Il s’y sent chez lui. La rue, il la connait bien, dans ses codes et sa violence. Les bagarres, l’argent illicite, les embrouilles avec la police font partie de son quotidien. La « low-life », comme il l’appelle. Il ne s’en plaint pas, ça l’a forgé. Zack tourne à gauche. Ce moment, c’est l’un de ceux qu’il préfère. Il a l’impression que la ville lui appartient, qu’à chaque coin de rue il pourrait découvrir un trésor caché. Parfois il se demande même s’il ne fait pas ce job pour l’aventure et les découvertes plutôt que pour l’argent. Zack est presque arrivé. Il glisse la main dans sa poche et vérifie que la petite boule de cocaïne y est toujours bien présente. Devant l’entrée de l’hôtel, un homme d’une quarantaine d’années l’attend.

« Zack ? »

Endorphines

C’est un client qu’il ne connaît pas, mais il n’a pas peur. Il n’a jamais eu peur lors de ses cinq ans de pratique. Ses années de sport de combat, à suer et se dépasser, lui ont apporté cette confiance. C’est le sport également qui lui a donné la force de se lancer dans la prostitution. Il se dit souvent que sans cela, il n’en aurait jamais eu la détermination. La boxe lui permet de canaliser son énergie, de frapper sur ce qu’il ne peut au final pas réellement atteindre, de vider son sac. Zack se plait à dire qu’une fois que l’on a combattu, on relativise les difficultés de la vie.

Les deux hommes entrent dans le hall de l’hôtel. Paillettes et champagne. C’est ce qui avait attiré Zack au début. Il n’est pas déçu. Le client achète une bouteille de bulles au bar et ils montent dans la chambre. Zack s’excuse deux minutes pour aller aux toilettes, sort la boulette de sa poche et se fait une latte. Le sang se met à cogner dans ses tempes, son cœur s’emballe et ses mains deviennent un peu moites. Il est prêt.

Une fois la passe finie, il sort de l’hôtel. Le rendez-vous ne s’est pas très bien passé. Le client avait une haleine putride, son corps était flasque et gris. C’était dur. Zack essaie de ne plus y penser et se raccroche à pourquoi il se prostitue. L’argent. Il a envie d’un verre, il a besoin d’évacuer. Zack trouve rapidement une petite terrasse où il s’installe, commande un gin tonic et sort son téléphone. Il a reçu un message de sa copine pendant qu’il était à l’hôtel. «  Hadrien m’a dit que tu n’étais pas à la soirée, tu es où ? !  » Le jeune homme soupire et se dit qu’il y répondra plus tard. Le temps de trouver un mensonge. Encore un autre. Un sentiment de solitude s’empare soudainement de Zack. Il n’a personne avec qui discuter de sa réalité, de son quotidien. Il n’est en contact avec aucune association, avec aucun·e collègue. Il se dit qu’il n’en a pas besoin. Qu’il est fort. Qu’il a vécu des choses dures dans sa vie et qu’il s’en est toujours sorti seul, depuis qu’il est tout petit.

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Agathe Decleire et Salomé Lauwerijs. CC BY-NC-ND

Amour, gloire et fierté

Zack joue doucement avec la paille dans son verre et se rappelle de la première fois qu’il avait envisagé la prostitution. Il était en vacances avec sa famille, juste avant de devenir majeur. Il se découvrait de nouvelles envies sexuelles et relationnelles et un appétit insatiable pour la découverte En même temps, il songeait à un moyen de gagner de l’argent. Sa famille n’a jamais été aisée. De l’argent de poche, il n’en a jamais eu. Un téléphone non plus. C’est quelque chose qui l’a toujours frustré, complexé. C’est là que l’idée lui traverse l’esprit. Une fois rentré en Belgique, il se lance. Il lit quelques témoignages sur Internet et publie une annonce en ligne, sur Vivastreet et Quartier Rouge. Zack se souviendra toujours de sa première passe. Il se voit encore attendre son client dans ce hall d’immeuble sordide. Après avoir fait son affaire deux fois, l’homme était parti chercher du cash à la banque. Pour ne jamais revenir. « À ce moment-là, je me suis dit que je ne me ferais pas baiser la prochaine fois. Tu me donnes l’argent, et puis on voit comment ça se passe. »

Depuis le début, son annonce fonctionne très bien. Il est jeune, il est beau, il est musclé, il n’a aucune peine à trouver des clients. Tous le désirent. Il le sait et il en joue. Aujourd’hui, le cash pèse bien plus lourd dans la balance que ses désirs. Mais la fierté est présente. La fierté d’avoir tout fait seul de A à Z, d’avoir eu l’idée, fait les démarches, passé le pas. De l’avoir fait et refait, d’avoir galéré mais de l’avoir quand même refait. D’être monté dans cet ascenseur, dans cette voiture, d’avoir pris ce train. Ça, il en est fier. «  Parce que  », songe-t-il, « il n’y a rien de glorieux à se prostituer. C’est la vérité. Mais ce qui est glorieux, c’est de s’en être sorti pendant plusieurs années, d’avoir encaissé toutes ces douleurs, toutes ces difficultés ».

Issue de secours

Parfois, il songe à arrêter. Il se verrait dans des métiers qui rapportent, comme l’immobilier ou la crypto-monnaie. Car plus le temps passe, plus son activité l’atteint. Chaque passe est comme une petite coupure. Une coupure ce n’est rien.

Mais quand on en rajoute une, puis deux, puis dix, on commence à les sentir. «  Bah  », se raisonne-t-il, «  ça me ferait mille fois plus mal de travailler au Colruyt. Franchement, travailler pour 10 euros de l’heure, plus jamais je ne le ferai. J’aurais plus l’impression de vendre mon cul avec ce genre de boulot. Puis là au moins, je n’ai pas de patron, je décide de mes propres horaires, quand je ne veux pas travailler je ne travaille pas, ça n’empiète pas sur mes études. Et ça, c’est beau. »

Un besoin de bouger le prend soudainement. Il paie son verre et s’en va. Il veut se perdre, se perdre dans Bruxelles, repousser ses limites. L’étudiant tient toujours la liasse de billet dans sa main. Cet argent ne lui semble pas légitime. Il a envie de s’en débarrasser. Presque autant qu’il avait envie de s’en saisir quelques heures plutôt. Il n’a jamais réussi à économiser, une fois que l’argent arrive, il doit partir. Il ne comprend toujours pas pourquoi.

Zack inspire un grand coup, l’air emplit ses poumons. Ça lui fait du bien, il se sent vivre. L’effet de la cocaïne commence tout doucement à retomber. Il s’est baladé pendant longtemps, la nuit touche à sa fin. Il ne s’en est même pas rendu compte. Ses pas le ramènent automatiquement à la gare. Le premier train arrive dans quelques minutes. Il monte dedans, épuisé mais serein, heureux de rentrer chez lui et de retrouver la douceur de ses draps.

Les histoires de Médor : Chaque début de mois un nouveau récit, en 3 épisodes. Les publications se font les mardi, jeudi et vendredi de la 1ère semaine, à 11h. Gardez les yeux ouverts !

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