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Tueries du Brabant : et si c’était les Américains

Printemps 1998 : la secrète délégation belge

Tom Cochien.

Au début des années 1980, les Tueurs du Brabant ont assassiné 28 personnes, le plus souvent dans des grandes surfaces. Braqueurs, gendarmes ou extrémistes de droite : toutes les hypothèses ont été testées. Sauf une. Celle d’une implication majeure des États-Unis. À l’époque, la menace communiste obsédait la première puissance mondiale. Dans plusieurs pays d’Europe, les services secrets américains auraient déstabilisé l’État, les gouvernements pour forcer un coup de barre à droite. Médor publie des documents exclusifs montrant qu’en 1998, les chefs d’enquête du dossier « Tueries » se rendent en Italie, qu’ils croient à cette thèse, puis qu’ils… refusent de coopérer avec la justice italienne.

La CIA, les renseignements militaires américains (la DIA) et, en fait, le gouvernement des États-Unis sont-ils impliqués dans les Tueries du Brabant ? Bientôt 35 ans après le dernier braquage violent des années 1982 à 1985, ayant coûté la vie à un minimum de 28 innocents, souvent à l’heure de pointe et dans des supermarchés de la région bruxelloise, la plus importante série criminelle de notre histoire reste insoluble. Six générations d’enquêteurs se sont limés les dents sur ce mystère. Elles ont suivi la piste de simples braqueurs, imaginé qu’il y avait une seule bande de tueurs, ou plusieurs. Elles ont testé le mobile d’une déstabilisation de l’État par l’extrême droite, très infiltrée à l’époque dans l’armée, la gendarmerie et même les milieux politiques. Mais la justice belge n’a jamais mis en cause les USA. Ou plutôt : la Belgique a enfoui le « problème ».

Faire peur aux populations européennes, bousculer leurs gouvernants en brandissant la menace communiste, incarnée à l’époque par l’URSS (aujourd’hui, la Russie), obtenir un alignement de leurs alliés sur une politique ultra sécuritaire : cette thèse éminemment politique et géostratégique signifierait que les États-Unis auraient laissé faire – voire encouragé – différentes formes d’attentats dans quatre pays au moins : la Belgique, le Luxembourg, l’Italie et l’Allemagne (dont Médor vous parlera demain, dans un épisode 2). Une stratégie de la tension. À défaut de parler d’un réel terrorisme d’État.

Raisonnement saugrenu, théorie du complot ?

Médor publie des documents inédits qui indiquent l’inverse. Ils prouvent qu’en 1998, les magistrats belges chargés d’élucider les Tueries du Brabant prennent cette thèse politique très au sérieux.

Terroriser les Européens

Les faits ? En mai 1998, une délégation belge se rend en Italie, en commission rogatoire, comme on dit dans le jargon. Autrement dit : pour enquêter. Voici ce qu’écrit le juge d’instruction Jean-Pol Raynal à ses collègues italiens, qui cherchent en vain les auteurs de « leurs » attentats à la bombe à la gare de Bologne (1980) et avant ça sur la piazza Fontana de Milan (1969) ou à Brescia (1974) :

« Il n’est pas exclu en effet que sous couvert de crimes ou d’agressions mortelles à l’occasion desquelles un butin dérisoire a été emporté par les auteurs, ceux-ci ont en réalité agi dans le but de déstabiliser l’État en terrorisant la population. »

Le juge Raynal demande à rencontrer ses collègues italiens. Dans sa requête du 17 avril 1998 transmise via l’ambassade de Belgique à Rome, où intervient l’officier de liaison Danny Jamers, Jean-Pol Raynal énumère la ressemblance entre les attentats en Italie et les Tueries du Brabant : des attaques imputées à l’extrême gauche1 ont brouillé les pistes dans les deux pays, des civils mais aussi des policiers « attirés dans un guet-apens » ont été ciblés.

Le juge belge se veut clair :

« Il importe de prendre sérieusement en considération l’hypothèse suivant laquelle les agressions des tueurs du Brabant ont un mobile apparent de droit commun qui camouflerait un mobile politique procédant de la stratégie de la tension […] La piste la plus importante actuellement suivie par les enquêteurs belges a pour cible d’anciens policiers ou gendarmes étroitement liés à des suspects d’extrême droite. »

La tension

Parmi les pièces sollicitées par les magistrats belges lors de leur mission-éclair en Italie figure un document saisi auprès de la fille du financier Licio Gelli, maître de la loge maçonnique Propaganda Due, impliquée dans l’attentat de Bologne et dans l’exécution du député Aldo Moro, personnalité forte et dérangeante de la Démocratie chrétienne.

Ce document date de 1970. Il émanerait du général américain William Westmoreland, qui a commandé les opérations militaires lors de la guerre du Vietnam et est resté intransigeant dans son combat face au communisme. Il y est détaillé en ces mots la fameuse « stratégie de la tension », à mener dans les « pays hôtes » des États-Unis, alliés à ceux-ci et accueillant des troupes ou des équipements militaires déployés face à l’ennemi soviétique :

« Il peut arriver que les gouvernements des pays hôtes démontrent une certaine passivité ou indécision dans leurs rapports avec la subversion communiste […] Dans ces cas-là, les services secrets de l’armée américaine doivent avoir les moyens de lancer des opérations particulières nécessaires pour convaincre les gouvernements de ces pays hôtes ainsi que l’opinion publique de la réalité du danger de cette insurrection et de la nécessité de mettre en place des actions pour la contrecarrer. »

Un appel à des attentats, à des actions violentes pour marquer l’opinion ?

Cette idéologie combative se retrouve dans un autre document imputé, à tort ou à raison (une manipulation des services secrets soviétiques – le KGB – a été évoquée), à un haut officier de l’armée américaine. En 1979, le général Alexander Haig aurait écrit ceci au secrétaire général de l’OTAN, basé à Bruxelles, en référence à la menace nucléaire émergente :

« Si les accords, la persuasion et la recherche d’impact sur les médias échouent, nous n’avons d’autre choix que de secouer les plus timorés en Europe, créant des situations, si nécessaire pays par pays, pour les convaincre de leurs intérêts. »

Quitte à sacrifier des vies ?

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Courrier, non authentifié, échangé entre un haut officier américain et le secrétaire général de l’OTAN Joseph Luns, en juin 1979.
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Un message intriguant

Selon une source judiciaire italienne, « la » raison essentielle de la commission rogatoire en Italie, au printemps 1998, portait un nom – celui du Français Yves Guérin-Sérac – et visait à comprendre le message que cette figure de l’extrême droite aurait adressé aux autorités belges avant la fin des tueries :

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Yves Guérin-Sérac, connu aussi sous le nom d’Yves Guillou. Né en 1926 à Ploubezre (Bretagne). Ancien officier de l’armée française, ayant servi en Indochine puis considéré comme un activiste d’extrême droite.
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Aujourd’hui à la retraite, Jean-Pol Raynal ne s’est jamais expliqué sur cette mission en Italie. L’officier de police assurant à l’époque la liaison entre Rome et Bruxelles, Danny Jamers, a déclaré à Médor qu’il avait « oublié ces détails  ». Jamers est reconverti dans la politique, conseiller communal dans une petite localité du Limbourg et défendant désormais les couleurs des nationalistes de la N-VA.

Qui est ce Guérin-Sérac, figurant bel et bien sur la liste des suspects transmise aux magistrats italiens sollicités en 1998 ?

« Les principales questions des Belges portaient sur ce cerveau de l’extrême droite et sur d’autres membres présumés d’une sorte d’internationale anticommuniste très bien structurée durant les années 70 et 80 », déclare un magistrat italien consulté lors de cette mystérieuse commission rogatoire. Il préfère l’anonymat pour ne pas compromettre les enquêtes qui s’activent en ce moment dans son pays. « Nos homologues belges sont restés très secrets sur leurs enquêtes, dit-il. Je n’ai jamais compris cette attitude. Il n’y a pas eu de véritable coopération. C’est bien dommage pour leurs enquêtes et pour les nôtres. A l’époque, nous avions l’intention d’interpeller Yves Guérin-Sérac. »

« Cette délégation belge de cinq personnes nous a désarçonnés dès les premiers instants, poursuit ce témoin italien. Nous avons compris que trois personnages importants à nos yeux, aussi, les intéressaient. »

A qui s’intéressaient les magistrats belges ?

Décédé il y a bientôt un an, Stefano Delle Chiaie, au carrefour de plusieurs formations néofascistes, a toujours été considéré comme l’un des cerveaux des attentats commis en Italie.

L’avocat Mario Spandre a été présenté aux Italiens comme un trafiquant d’armes bien introduit dans les lieux de pouvoir et l’extrême droite belge.

Quant au Français Yves Guérin-Sérac, fondateur de l’agence Aginter Presse et dont l’influence semblait égale à celle de Delle Chiaie, c’est donc lui « qui focalisait l’attention des magistrats belges ». « Quand nous avons cherché à comprendre pourquoi, la délégation belge a demandé à se concerter. Et on nous a alors fait savoir que c’était très délicat, que Guérin-Sérac avait, à l’époque où le drame aurait pu être évité, signifié aux autorités belges que les tueries s’arrêteraient si les bases de l’OTAN établies en Belgique pouvaient y rester. Il y a eu un malaise. Puis, les Belges se sont refermés comme une huître. »

De manière volontaire ou non, la justice belge ne coopéra pas avec son homologue italienne. Les échanges d’informations furent très limités. Ce Guérin-Sérac n’a jamais été auditionné ni en direct, ni à distance par la cellule d’enquête «  Tueries du Brabant  ». Et cette thèse politique internationale a été rangée au frigo de l’histoire.

Chez Degrelle

Les enquêteurs de l’époque se privèrent d’un paquet d’informations sensibles qui auraient pu être utiles pour remonter aux Tueurs du Brabant ou à ceux qui les ont nourris sur un plan idéologique : les connexions de ces trois hommes – Guérin-Sérac, Spandre et Delle Chiaie – avec les services de renseignements américains, leurs entrées à l’OTAN, leur recours commun à la fausse agence d’information Aginter Presse, basée à Lisbonne et utilisée à coup sûr par les auteurs d’attentats sur le sol italien. Mais aussi les allers-retours de ces hommes repérés comme dangereux, avec la Belgique, ou leur exil final sur les terres d’Espagne ou d’Amérique latine, où se réfugièrent au même moment Léon Degrelle et d’autres figures inspiratrices de cette extrême droite ayant ses ramifications jusqu’au sein des gouvernements ou des forces de police de plusieurs pays d’Europe occidentale.

  1. En Belgique, les Cellules Communistes Combattantes (CCC) ont notamment fait exploser une bombe au siège de la Fédération des entreprises de Belgique, le 1ᵉʳ mai 1985.
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