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Sols bruxellois : pollution sous-estimée

À Bruxelles, on ne sait pas vraiment ce que contient le sol. Métaux lourds, PFAS, hydrocarbures, pesticides : alors que des déchets industriels ont été balancés çà et là durant près de deux siècles, l’inventaire officiel de l’état du sol reste muet pour la majorité de la Région.

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Olivia Molnar. CC BY-SA

Sous la chaleur écrasante de cette fin de juin, Isabel et Carlos s’activent sur leur parcelle. Ils se sont levés tôt pour travailler avant que le soleil ne les accable. Ce potager d’une commune du sud de Bruxelles est un « havre de paix » pour ceux et celles qui le fréquentent. Les abeilles butinent, les oiseaux chantent, des enfants jouent à côté dans la cour de leur école. « Ce n’est pas encore vraiment le moment de la récolte. Mais, dans un mois, ça sera magnifique », se réjouit Isabel, qui cultive ici depuis six ans. Carlos nous guide dans sa parcelle, où certains plants donnent leurs premiers fruits. Depuis son téléphone, il nous montre les récoltes fructueuses qu’il a immortalisées au fil des années.

Mais si ce potager prospère depuis des décennies, une activité industrielle a longtemps coexisté à ses côtés. Sur des photos aériennes, prises dès 1971, on distingue des carcasses de voitures qui s’amassent le long des parcelles. Une décharge est alors en activité. Au fil des années, l’amas de ferraille double de volume : plus de 350 véhicules s’y entassent. À quelques mètres seulement, le potager grandit, lui aussi. À la fin des années 1980, le site industriel semble à l’abandon. Les véhicules disparaissent sous la végétation, des débris jonchent le sol qui arbore une teinte orange vif. En 2007, de nouvelles constructions sortent de terre après que la zone a été rasée. Aujourd’hui, de nouvelles maisons et des jardins longent le potager.

Métaux lourds

L’ancienne décharge a-t-elle pu contaminer le potager voisin ? Quels risques pour les nouveaux jardins aménagés sur le site ? Dans le cas d’une casse automobile, où les véhicules sont stockés à même le sol pendant des années, le risque de contamination est élevé. Ce type d’activité est susceptible de laisser dans les sols des métaux lourds, des hydrocarbures, des acides ou encore de l’amiante. En rangeant ses outils, Carlos explique n’avoir jamais été informé de l’état du terrain : « Je suis là depuis 24 ans… Je ne crois pas qu’il y ait eu de tests. On savait pour la décharge. J’ai entendu dire que les anciens avaient retrouvé des trucs. Tu soulèves la terre, et il y a des capots de voitures, des crasses… On savait que cette partie-là était impossible à cultiver. Mais jusqu’à présent, je n’ai jamais eu de problème. »

Dans la règlementation bruxelloise, une activité susceptible de contaminer les sols impose qu’une étude soit menée avant toute réutilisation du terrain. Pourtant, en consultant la carte officielle de l’état du sol de Bruxelles réalisée par Bruxelles Environnement (BE), on est un peu surpris. Si le siège de l’ancienne exploitation, qui abritait vraisemblablement les bureaux, est repris à l’inventaire comme zone polluée, la partie du site où s’entassaient les carcasses et où se trouvent aujourd’hui les jardins apparait en blanc sur la carte – non reprise à l’inventaire. Aucun risque n’est identifié.

Bruxelles industrielle

Pourtant, le développement industriel et urbain de la Région a ancré dans les sols un passif environnemental considérable. Au XIXe siècle, Bruxelles est l’un des pôles industriels les plus importants du pays. Secteur du textile, de la mécanique, de l’imprimerie, usines à gaz, fabriques de produits chimiques… On utilise métaux lourds, hydrocarbures chlorés ou polycycliques, cyanures, BTEX, pesticides, amiante. Un cocktail à l’impact épouvantable, dont personne ne s’embarrasse à l’époque. Parfois, des accidents surviennent : un stockage non étanche, une citerne qui déborde, des travaux mal gérés. Déversés dans les cours d’eau, dans les décharges ou enfouis dans le sol, ces déchets industriels ont durablement pollué des milliers de parcelles pendant des décennies.

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Olivia Molnar. CC BY-SA

Après le scandale de la décharge de Mellery, commune du Brabant wallon, en 1988, la conscience collective liée aux sols apparait. Saïd El Fadili, directeur Gestion intégrée des sols pour Bruxelles Environnement, se souvient : « Plusieurs chantiers démarraient en ville, les gens commençaient à creuser et tombaient sur des pollutions parfois graves. Cette situation faisait naitre une énorme insécurité juridique et freinait les investissements à Bruxelles. Il a donc fallu imaginer une cartographie accessible, qui reprenne les sites industriels pour anticiper ces découvertes. »

L’Institut bruxellois pour la gestion de l’environnement (IBGE, devenu Bruxelles Environnement) lance donc la création de son inventaire au début des années 2000. Objectif : réaliser une cartographie interactive de l’état des sols à Bruxelles, en intégrant des documents actuels, avec un maximum d’archives. Une fois recensées, les activités sont classées en fonction du risque sanitaire et environnemental qu’elles représentent.

Fierté nationale

Cet inventaire, Saïd El Fadili en est très fier. Il peut l’être : la Belgique et sa cartographie sont novatrices au niveau européen. « L’Europe elle-même dit que notre système d’inventaire de cadastre des sols est un système ultra-performant, parce qu’il permet d’informer quasiment à l’instant T, de manière instantanée, les gens sur l’état du sol qu’ils veulent acheter ou qu’ils veulent vendre », défend-il. Mais cet inventaire subit de lourds manquements méthodologiques.

D’abord, parce qu’il est vide en ce qui concerne le XIXe siècle, durant lequel Bruxelles est le premier pôle industriel du pays en termes d’emplois et d’établissement. « Avant 1918, on n’avait aucune source qui nous permettait d’affirmer la présence d’activités à risques », spécifie Saïd El Fadili. Ensuite, parce qu’il est monté sans cadre légal ni obligation d’intégrer certaines données historiques spécifiques. Des fonds entiers d’archives ont été négligés : recensement des dommages de guerre, cadastres, cours d’eau, archives de voiries…

Si au début de cette enquête, BE laissait entendre que l’ensemble des données historiques et des archives avait été examiné, ce n’est pas le cas. À Uccle, on confirme : « Certains fonds étaient abandonnés, sans qu’on puisse savoir ce qu’ils contenaient, détaille Mathieu Roeges, historien-archiviste. Il y a des kilomètres d’archives, de vieux dossiers… Si on veut tout classer et inventorier, je pense qu’on en a encore pour 20 ans. Comme ils ne sont pas classés, on n’est pas en mesure de les consulter. » Un travail colossal, qui aurait demandé autant de temps que d’argent. Interrogé à ce sujet, Saïd El Fadili concède : « En principe, on a couvert un maximum de choses. Mais si vous me demandez de jurer que nous avons consulté toutes les archives possibles et imaginables… C’est impossible. »

Malgré le manque d’accès à certains fonds d’archives, de nombreuses données historiques restent disponibles et permettent de prouver la présence dans le passé de ces industries aux activités polluantes. En fouillant dans les archives, Médor a retrouvé plusieurs sites à risques, zappés lors de la création de l’inventaire.

D’abord, cette imposante fabrique de produits chimiques à Saint-Gilles, établie entre 1835 et 1874, qui s’agrandit avec le transfert de chambres de plomb pour permettre la production d’acide sulfurique. Aujourd’hui, des maisons et des jardins recouvrent la zone.

Ensuite, cette briqueterie à Woluwe-Saint-Lambert, établie dès 1889, recouverte depuis lors par un parc. Mais aussi, cette blanchisserie uccloise, dont l’activité industrielle s’étend de 1810 à 1894, avant d’être rasée pour y bâtir une maison et une école primaire.

80 % d’inventaire muet

Au potager, un voile d’inquiétude passe sur le visage d’Isabel lorsqu’elle découvre les images de l’ancienne décharge, à quelques mètres seulement de ses légumes. « Qu’est-ce qu’il faut faire, si c’est pollué ? Il faut tout arrêter ? » Comme plus de 350 potagers collectifs répartis sur l’ensemble du territoire, le terrain se situe en zone blanche sur la carte de l’état du sol de Bruxelles Environnement. Ces zones correspondent aux parcelles non reprises à l’inventaire, pour lesquelles l’administration ne dispose d’aucune donnée. Jardins, aires de jeux, parcs ou friches : les parcelles blanches sont largement majoritaires dans la Région, puisque l’inventaire est muet pour environ 80 % du territoire. Mais cela ne signifie pas que les sols sont en bonne santé. L’absence d’inscription à l’inventaire s’explique uniquement par le manque d’information.

Ces parcelles blanches induisent un biais de lecture : si l’inventaire vise à répertorier les terrains à risques, un jardin non répertorié serait donc logiquement sain ? Les administrations bruxelloises s’emmêlent elles aussi les pinceaux : un document officiel est publié en 2014, où les zones non colorées sont catégorisées comme « probablement non polluées, car non inscrites » : « Ces terrains n’ont donc pas été inscrits à l’inventaire et, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas lieu de les considérer comme pollués », peut-on lire. Aïe. Une terminologie que Saïd El Fadili ne cautionne pas du tout. « Ce n’est pas du tout une communication officielle. On écrit toujours : “Nous ne disposons pas d’informations.” Nous nous devons d’être très prudents, et très transparents à ce sujet », insiste-t-il.

Cette situation soulève d’autant plus de questions que certaines de ces parcelles accueillent aujourd’hui des sites dits « sensibles » : crèches, maisons de repos, plaines de jeux… Les parcelles blanches ne sont soumises à aucune obligation de reconnaissance du sol. Vous achetez un terrain bruxellois situé en zone blanche ? Libre à vous d’y installer un potager ou de créer un jardin collectif : rien ne vous oblige à vérifier l’état de votre sol.

Les archives comme ressources

Des kilomètres d’archives dormantes pourraient pourtant permettre de mieux connaitre les sols et leurs usages passés. Les Archives de l’État, dans le cadre d’un projet de recherche, travaillent à l’amélioration de la gestion des sols, en collectant les données industrielles ayant pu avoir un impact sur l’environnement. Dès le début de leurs recherches, l’équipe met la main sur de nombreux fonds, permettant de localiser des industries polluantes passées sous les radars de BE. « On est tombé sur des établissements qui devraient y être recensés, mais qui n’y figurent pas », explique Marie Tielemans, archiviste-historienne. Ces milliers de documents sont épluchés par l’équipe et des bénévoles, qui trouvent, page après page, des aiguilles dans une botte de foin.

Malheureusement, ce travail ne peut contribuer à une mise à jour de l’inventaire. La base de données sur laquelle il repose est considérée comme clôturée pour l’industrie d’avant 2000, zappant certaines activités potentiellement à risques. BE ne peut plus modifier le statut d’une parcelle sur la base de données historiques datant d’avant la phase de validation : la loi l’interdit. C’est écrit noir sur blanc dans les textes de loi, pour « garantir la sécurité juridique et la stabilité administrative » de la Région. Depuis, les différents ministres de l’Environnement se succèdent, certains plutôt satisfaits de leur administration.

En 2004, Didier Gosuin (DéFI) affirme que l’inventaire comprend « un retour en arrière presque jusque Charles Quint ». En 2017, Céline Fremault (Les Engagés) annonce triomphalement être « à mi-parcours » concernant la dépollution des sols et une « fin totale de l’entreprise d’assainissement en 2030 ». Ces déclarations reposent sur des données lacunaires, qui considèrent comme sains des sols potentiellement pollués. François Antoine, chef de service aux Archives de l’État, alerte : « Si la base de données est verrouillée, il est impossible de vérifier l’état des sols, et aussi impossible de sécuriser des zones où vivent des citoyens. » Selon lui, à l’instar des PFAS, de nombreux risques sanitaires sont possibles, sans qu’on puisse encore établir de liens directs avec la pollution industrielle.

Des corps pollués

La littérature scientifique est formelle : on constate une hausse des cancers et des troubles reproductifs en Belgique. « On est au tout début de la catastrophe, ça ne fait que commencer. Rien que pour la fertilité, les chiffres sont alarmants : elle baisse de façon dramatique. Les effets de la pollution environnementale sur le corps sont factuels », alertent Anna Schmutz et Catherine Scott, médecins généralistes spécialisées en médecine environnementale à Schaerbeek. Au quotidien, elles tentent d’informer sur les publics les plus vulnérables, comme les femmes enceintes et les jeunes enfants. D’ailleurs, elles recommandent de diminuer les expositions aux polluants environnementaux même avant la conception d’un bébé : « Ce sont des conseils qu’on devrait donner au même titre que ne pas fumer ou ne pas boire. C’est hyper-important à ce moment-là, il y a tellement d’impacts possibles », détaille Catherine Scott.

S’il est difficile de généraliser l’impact des polluants, puisque chaque situation est unique, prenons le cas d’un enfant dont le jardin de la crèche est pollué aux métaux lourds, notamment au plomb. L’enfant peut y être exposé par des gestes très concrets du quotidien : jeu dans la terre, mains portées à la bouche, vêtements ou jouets contaminés par la poussière. Neurotoxique, le plomb peut contribuer à des retards de croissance, des troubles neurologiques (diminution du QI, troubles du comportement ou de l’apprentissage) ou à la dégradation de certains organes vitaux.

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Olivia Molnar. CC BY-SA

Si les enfants sont davantage vulnérables, les métaux lourds sont dangereux pour l’adulte également. Le cadmium, dont on parle fréquemment depuis quelques mois, peut causer des dommages aux os, au foie, aux reins, certains cancers du poumon. Il est aussi un perturbateur endocrinien, dont les effets délétères sur nos gènes peuvent impacter plusieurs générations.

Dans le cas des PFAS, par exemple, le fait de consommer régulièrement ce qui vient de son jardin peut devenir une voie d’exposition significative. C’est particulièrement parlant pour les poules élevées chez soi : elles picorent la terre, et certains PFAS peuvent se retrouver dans les œufs. C’est dans ce type de contexte que des recommandations de précaution peuvent être données : ne pas consommer les fruits et légumes du jardin, les œufs ou les petits animaux d’élevage issus du périmètre concerné. « L’historique du terrain est donc essentiel, défend Anna Schmutz. Avant d’installer une crèche, un potager ou un jardin fréquenté par des enfants, il faut savoir ce qu’il y a eu avant, car le risque dépend autant du polluant présent que de l’usage actuel du sol. »

Des couts monumentaux

Il faut toutefois rester prudent, car le risque dépend de nombreux paramètres : concentration en polluants, fréquence des jeux dehors, âge des individus, hygiène… Sergio (prénom d’emprunt), expert-sol dans un bureau d’étude agréé par BE, distingue pollution et risque : « On peut vivre sur un sol pollué. Pollué ne veut pas toujours dire dangereux. Certains paramètres sont naturellement présents ou ne génèrent aucun risque. On aurait peut-être dû parler de “dépassement de normes” plutôt que de pollution. »

Mais la pertinence même des seuils est discutée. Catherine Scott soutient que « les perturbateurs endocriniens, parfois en dessous des seuils, peuvent s’additionner. Face à cet effet cocktail, les seuils et les normes ne servent à rien ». Une petite dose de plomb peut déjà être problématique, tout comme une exposition brève à l’amiante. « C’est sous-évalué, les impacts de la pollution sur notre santé sont bien plus grands que ceux qu’on identifie, et prouver ces liens reste extrêmement difficile. Le scandale des PFAS a pu sensibiliser à la question environnementale, mais il y a une forme de déni, on préfère ne pas savoir », déplore Anna Schmutz.

Si la question de la pollution des sols est souvent passée sous silence, c’est notamment pour les couts qu’elle engendre. Rien que pour les PFAS, l’Union européenne évalue à 1 700 milliards d’euros la dépollution de l’ensemble de son territoire. Tester un sol coute cher également : comptez entre 2 000 et 4 000 euros. À ce sujet, la législation bruxelloise fonctionne sur le principe du « pollueur-payeur » : les propriétaires sont responsables fiscalement des pollutions engendrées par leurs activités.

Comme certaines activités remontent au siècle précédent et qu’il n’est pas toujours possible d’établir le lien entre usines et exploitants, certaines pollutions sont dès lors « orphelines ». Les couts liés à l’assainissement de ces parcelles reviendraient aux communes ou à la Région, dont on connait les difficultés financières. Actualiser l’inventaire ferait ainsi naitre de nouvelles responsabilités financières plombantes pour les administrations, une boite de Pandore monumentale.

Face à des couts de dépollution élevés, connaitre davantage le passé des sols permettrait déjà de réduire la facture. « Il est essentiel de connaitre l’histoire d’un sol avant de l’aménager », explique Arnaud Péters, historien-archiviste. « Quand des promoteurs ou des propriétaires tombent sur une pollution, cela coute déjà cher. Mais quand les experts-sols doivent ensuite gérer une pollution qu’ils ne s’expliquent pas, les couts explosent. » Sergio confirme : plus le dossier historique est instruit, plus les investigations sont ciblées. Ces archives permettent une délimitation plus précise des zones à examiner, ainsi qu’une meilleure identification des polluants potentiels.

Désormais, des projets et des initiatives sont lancés par BE, sur la base de son inventaire. Décisions en matière de santé publique, aménagement du territoire, politiques environnementales… Autant de dossiers qui dépendent d’un outil qui n’a pas été configuré pour cet usage. Alors que l’inventaire reste muet pour plus de 200 000 parcelles et que les risques sanitaires sont établis, des pans entiers de l’histoire industrielle bruxelloise dorment pourtant toujours dans les archives.

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.

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