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L’exil sans sexualité

Faire l’amour dans un centre d’accueil de demandeurs d’asile, ce n’est pas interdit. Mais dans la pratique, c’est presque impossible. Une absence d’intimité qui rend le parcours migratoire un peu plus lourd à supporter.

Intimité à louer immeuble dessin encre de Chine
Priscilla Beccari. CC BY-NC-ND

À leur arrivée en Belgique, les personnes migrantes se cognent à : des procédures administratives sans fin, un logement précaire, les traumas de l’exil et le racisme. Dans ce contexte, la sexualité passe souvent au second plan. Pourtant, l’intimité est aussi un droit essentiel au bienêtre. L’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme stipule que « toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ». Il régit donc le droit pour tous et toutes à une vie affective, intime et sexuelle. Dans le système d’accueil en Belgique, ce droit peine pourtant à être garanti, relégué derrière l’urgence et le manque de moyens.

L’intimité face au collectif

Tamer est un réfugié gazaoui reconnu depuis peu. Durant sa procédure, il a vécu dans quatre hébergements différents : « En fonction du centre, j’ai partagé ma chambre avec trois à douze personnes et les visites étaient toujours interdites, il n’y avait pas d’intimité. J’ai un ami qui avait une relation avec une autre fille de notre centre Fedasil, ils s’arrangeaient pour que les colocataires de la fille partent quelques heures pour avoir un moment intime. Si la direction avait su, elle les aurait surement expulsés. » Dans la plupart des structures d’accueil, il n’est pas interdit d’avoir une activité sexuelle, mais d’autres règles limitent cette possibilité : visites en chambre régulées, respect du sommeil et de la vie privée. Enfreindre une de ces règles peut mener à être écarté du centre.

Amina Kourri, assistante sociale au centre pour femmes du Samusocial Louiza, intervient parfois pour régler des conflits liés à la sexualité : « On a parfois des plaintes de résidentes, car une colocataire s’est masturbée ou qu’elle fait du travail du sexe au téléphone en chambre. Elles sont en droit d’avoir ces pratiques, mais pour le respect des autres on ne peut pas les laisser faire. Si ça se reproduit, il peut y avoir des sanctions. »

Pauline, elle, a travaillé six ans dans plusieurs centres d’hébergement, notamment en tant que coordinatrice, où elle était garante du respect du règlement intérieur. « Dans un hébergement, la règle principale, c’est que tout le monde vive ensemble et que le lieu reste en bon état. Ce n’est donc pas interdit de se masturber et de faire l’amour, mais, comme dans la vie en général, tu ne le ferais pas à côté de personnes qui n’y consentent pas. » Or, dans beaucoup de centres, les espaces intimes sont rares. « Les centres sont souvent des occupations temporaires. On choisit à peine où on va et la qualité de l’hébergement dépend des infrastructures. Le but n’est pas de restreindre les libertés mais on doit faire avec les moyens du bord, dans un milieu sous-staffé sujet à des coupes budgétaires et avec des travailleuses et travailleurs surmenés. »

À Fedasil aussi, c’est la loterie des infrastructures. Nicolas Genin est directeur du centre de Pondrôme, près de Beauraing, un ancien internat : « Nous, on a la chance d’avoir un chouette bâtiment. Chaque infrastructure a son histoire qui va définir ce qu’on est en mesure d’organiser : casernes, écoles, hôpitaux ou villages de vacances, un confort variable. » Bien que le bâtiment de Pondrôme soit adapté, le réseau Fedasil ne réussit pas à accueillir tout le monde et il faut pousser les murs. Par exemple, les familles avec enfants partagent une même chambre alors que leur procédure peut durer des années. « C’est sûr que dormir toujours ensemble, ce n’est pas évident », reconnait le directeur avant d’ajouter : « Ce serait intéressant d’avoir une chambre pour pouvoir recevoir des partenaires au centre, mais si une pièce se libère, elle sera priorisée pour loger quelqu’un d’autre. »

Le sexe malgré tout

Bien que la vie en collectif complique l’accès à une vie sexuelle, les résidents et résidentes mettent en place des stratégies pour maintenir une vie intime. L’équipe d’Amina à Louiza se montre flexible : « Les résidentes doivent être rentrées avant 21 h 30, mais il nous arrive de faire des exceptions jusqu’à minuit lorsqu’elles ont des dates. Elles peuvent aussi nous demander l’autorisation de découcher une nuit. Dans la mesure du possible, on accepte, à condition qu’elles emportent toutes leurs affaires au garage pour qu’on puisse attribuer leur lit à quelqu’un d’autre pour cette nuit-là. » Dans le contexte de crise de l’accueil, chaque lit doit être utilisé. Amina ajoute cependant qu’il arrive que les femmes abandonnent l’idée de découcher lorsqu’elles apprennent qu’elles doivent déplacer leurs affaires et que quelqu’un d’autre dormira dans leur lit. Toutes ne sont pas prêtes à payer un tel prix pour une nuit d’amour.

Par ailleurs, la plupart des centres d’hébergement d’urgence (hors Fedasil), comme le Samusocial, fonctionnent en non-mixité. Pour les personnes hétérosexuelles, il est donc impossible d’avoir des relations sexuelles en centre et les couples sans enfants, même mariés, sont automatiquement séparés. En plus d’avoir une autorisation de sortie, il faut aussi trouver un endroit pour se voir.

Droit à l'intimité version 2 vide dans les mains
Priscilla Beccari. CC BY-NC-ND

Salimatou N’diaye est travailleuse dans un hébergement d’urgence pour femmes migrantes. « Quand leur mari arrive en Belgique ou vient à Bruxelles pour quelques jours, les résidentes prennent parfois des hôtels pour la nuit, elles pointent juste chez nous puis repartent passer la nuit dehors. Il y a aussi des femmes qui ont leurs compagnons à Bruxelles mais qui vivent en rue, dans des squats ou dans d’autres centres. Je me souviens d’une résidente qui voulait vraiment un enfant avec son mari qui vivait en squat et donc, le weekend, ils empruntaient l’appartement d’un ami pour se retrouver. Maintenant, elle est enceinte ! » Dans des hôtels ou chez des ami·e·s, voilà des possibilités, mais faut-il encore avoir un réseau et un peu d’argent, sinon, c’est mission impossible.

Au-delà de la logistique…

Audran Aulanier est un sociologue français, spécialiste notamment de la question de l’intimité en migration. Pour lui, « les politiques d’accueil figent les rôles de genres dans des caricatures, car elles dépouillent les individus de leur intimité. Le manque de vie sexuelle et les problèmes érectiles engendrent une difficulté à se projeter dans une vie idéalisée qui répond aux normes de genres, et donc à s’intégrer ». Selon lui, beaucoup de demandeurs d’asile arrivent à un moment où leur masculinité est déjà mise à mal : par les procédures qui s’étirent, la vie en collectif, l’impossibilité de travailler et l’absence de vie intime ou conjugale. Dans ce contexte, tenir une forme de masculinité devient un enjeu. Le sociologue estime que ces paramètres renforcent la volonté de performer sa masculinité dans le futur, notamment en fondant une famille ; cette vie idéalisée devient un objectif central pour « habiter » dans le pays d’accueil. « Quand ils reçoivent leurs papiers, ils veulent rattraper les années perdues et ils se mettent une pression temporelle pour se conformer à cet idéal hétéronormatif et passer inaperçus », ajoute-t-il. Les restrictions de liberté dans les centres, même justifiées, ont des effets qui dépassent largement le temps de l’accueil.

Après l’obtention de son statut de réfugié, Tamer trouve un travail et un appartement : « C’est le jour où j’ai obtenu mes papiers que ma vie a recommencé. Je suis passé de l’enfer au paradis ! Maintenant c’est MON appartement, je peux y faire ce que je veux : cuisiner, faire ma lessive, inviter du monde… » Avec un grand sourire et les yeux qui pétillent, Tamer conclut : « Je suis enfin libre ! »

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