Groupe Rossel : Médiavore belge
Rossel
Illustrations (CC BY-NC-ND) : Gabri Molist
Textes (CC BY-NC-ND) : Olivier Bailly & Quentin Noirfalisse
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En 2026, le groupe de presse Rossel avalera son concurrent IPM. Les cinq quotidiens traditionnels de la Belgique francophone lui appartiendraient. Monopole ? Mal nécessaire face à Facebook, Google et autres géants du numérique ? Mauvaise nouvelle en tout cas.
Sixième étage dans les bâtiments du groupe Rossel, rue Royale, à Bruxelles. Cheveux gris et teint bronzé, Bernard Marchant arrive sans notes, sans assistant. Pas besoin. Stratégie digitale, positionnement dans le secteur publicitaire, valeurs de la boîte et histoires de familles. L’administrateur délégué (CEO) connaît son groupe par cœur. Et sur le dernier dossier, la très probable absorption d’IPM par Rossel, il ne tergiverse pas.
Médor – Vous avez fait le tour du propriétaire d’IPM ? Vous savez exactement ce que vous reprenez ? Paris-Match est dans le deal ?
(Il interrompt) – En fait, c’est tout, sauf la radio et la télé.
Ce « tout », c’est L’Avenir La DH, la Libre, Paris-Match Belgique, Moustique, Télé Pocket qui rejoignent Le Soir, Sudinfo, Soir mag, Ciné-Télé-Revue, Vlan, GrenzEcho, RTL (à 50 %) et L’Écho (à 50 % avec Mediafin) dans l’escarcelle de Rossel. Soit, à terme, 94 % de l’audience de la presse écrite belge francophone. Oui. 94 %.
En 2020, trois groupes de presse quotidienne francophone existaient (Rossel, IPM, Éditions de L’Avenir). En 2026, il n’en restera plus qu’un.
Vous avez dit « monopole » ? L’annonce officielle en juin 2025 parle plutôt d’« unir les forces » des deux groupes. Mais, dans les faits, IPM est gobé et son actionnariat ne pèsera que 10 % dans ce Rossel matamoresque.
Rossel, c’est quoi ?
D’abord, c’est un groupe familial (Rossel Invest) qui a dégagé 49 millions d’euros de bénéfices cumulés et « récompensé » son actionnariat familial à hauteur de 3,9 millions d’euros en 2024. Surtout, Rossel, c’est 98 sociétés en Belgique, en France et au Luxembourg, avec 601 millions de chiffre d’affaires consolidé et 2 500 employés. Rossel possède de l’immobilier et des sociétés de communication, développe des call centers au Luxembourg, des applications de San Francisco à Tokyo en passant par Bangalore. Mais son cœur de métier reste le journalisme. Car ces 98 sociétés sont, pour les deux tiers, des médias et des titres de presse.
Parmi ces « marques », comme il les appelle, la plus emblématique est le quotidien Le Soir. C’est la première pierre du groupe. Le titre a été fondé par Emile Rossel en 1887. Son fils Victor (celui du prix) a pris la relève avant de décéder en 1935. C’est alors Marie-Hélène, la petite-fille d’Emile qui va piloter et faire grandir l’entreprise. En 1952, elle accueillera un petit cousin dont elle est très proche, Robert Hurbain. Celui-ci deviendra le patron jusqu’en 2001. À son décès, son beau-fils, Bernard Marchant, formé à Solvay et ayant déjà quinze ans d’expérience dans le privé, prend la relève. Il est toujours à la barre du groupe.
Rossel a débuté avec Le Soir, mais Le Soir, ce n’est pas Rossel. Le « quality paper » belge de référence en est la tête de gondole. Derrière lui se trouve une galaxie de quotidiens régionaux, des gratuits, des radios et TV locales populaires.
Rossel s’est développé en Belgique en rachetant plusieurs titres régionaux aujourd’hui réunis sous la marque Sudinfo, puis cette expansion a fait tache d’huile dans le Nord de la France.
Voix de france
Elle a démarré en 1996. Une opportunité se dessine alors pour Rossel à Lille : entrer au capital d’un paquebot de la presse quotidienne régionale, La Voix du Nord, dans le cadre d’une « diversification naturelle », commente le secrétaire général de l’époque Paul-Henry Fally.
En 2005, le groupe prend le contrôle de la Voix. Comme si un cabillaud avalait un cachalot. Rossel gonfle alors d’un coup de 1 700 salariés et 240 millions de chiffre d’affaires. « La France, ça a été une opportunité plutôt qu’une vision stratégique », se souvient Bernard Marchant. Le package La Voix du Nord, c’est 300 000 exemplaires quotidiens, mais aussi Nord Éclair à Roubaix, Nord Littoral à Calais et, en bonus, les journaux du groupe savoyard Le Messager.
À la rédaction de La Voix du Nord, la venue de ce nouveau patron belge est accueillie avec doute et soulagement. « On est passé d’une entreprise gérée par des journalistes à une entreprise tenue par des actionnaires, confie un journaliste désormais à la retraite. On a connu trois rachats avant Rossel en à peine quatre ans. Mais après avoir eu Robert Hersant, un ancien collabo, et Serge Dassault (pilier du monde des affaires et de l’armement français, NDLR), ça ne pouvait être que mieux. Rossel arrivait de Belgique avec la réputation du Soir qui les précédait, on était tranquillisé par rapport à Dassault qui avait voulu écrire un édito à peine arrivé à la tête du groupe. Avec Rossel, on a bien compris qu’ils n’étaient pas très interventionnistes. Qu’ils regardaient le chiffre d’affaires et point barre. On était entré dans l’ère des financiers. »
Ce descriptif résume bien la « politique éditoriale » du groupe. Dans Rossel, il y a un peu de tout. Du qualité de centre gauche et de centre droit. Du populaire, parfois populiste, du fait divers et de société. Les têtes dirigeantes de Rossel ont ainsi l’intelligence de ne pas interférer avec les choix éditoriaux des rédactions. Le Soir, par exemple, a révélé la présence du groupe au Luxembourg lors de l’affaire des LuxFiles, en 2018. Avant d’être « de presse », on est surtout « patrons » à Rossel.
Et comme tout patron, la direction demande à ses sociétés d’être rentables. Mais Bernard Marchant et Rossel défendent cette rentabilité au nom de « l’indépendance » de leurs titres, et non comme un simple moyen de faire du profit.
L’appétit du groupe pour la presse régionale française est venu en mangeant. « Il était important pour nous de couvrir une partie plus importante du territoire, dit Bernard Marchant. Je pense qu’il n’y a pas un dossier de rachat sur des groupes de presse quotidienne régionale (PQR) qu’on n’ait pas traité. » De fait.
2008 : rachat du Courrier picard.
2012 : au tour de L’Union, à Reims, et d’une escouade d’autres titres dans la région, tous propriétés du groupe Hersant.
2020 : Paris Normandie après avoir bataillé ferme pour qu’un tribunal valide l’offre. Soixante licenciements au passage.
Aujourd’hui, Rossel est devenu le troisième groupe de presse régionale dans l’Hexagone. « Les grands groupes en France sont plutôt tenus par des magnats d’autres secteurs d’activités, explique Bernard Cools, professeur en structure des médias à l’UCLouvain. Rossel est un groupe actionnaire dont l’activité principale se situe dans les médias. Cette caractéristique n’est pas la norme en France. »
Il est vrai que Rossel ne s’est jamais aventuré sur la place des grands journaux parisiens. Tout au plus a-t-il racheté deux titres périodiques au groupe Lagardère, Première et Psychologie. En 2014, le groupe s’est penché sur un rachat potentiel du quotidien financier Les Échos, mais sans passer le pas. « Rossel achète un actif pour sa valeur économique et pas pour son pouvoir d’influence, justifie Bernard Marchant. On ne joue pas dans cette cour-là. »
La presse, c’est donné
Une cour dans laquelle Rossel joue volontiers, c’est le gratuit. Il est dans l’ADN du groupe. Payé par la pub, le Soir ne coûtait pas un franc en 1887. Et au XXIe siècle, Rossel l’aime toujours, le gratuit. Outre le développement d’un toutes-boîtes en Bulgarie, Rossel n’a jamais jeté le groupe Vlan, a investi dans Métro (aujourd’hui liquidé) et possède 7Dimanche. En 2015, il a racheté les parts d’une boîte norvégienne dans 20 Minutes, le grand gratuit français, et en détient aujourd’hui 50 %. À l’époque, 20 Minutes figurait dans le trio de tête français des audiences cumulées, tous médias confondus.
Mais aujourd’hui, ce plan « gratuit » se retrouve aux pages « nécrologie ». « C’était un modèle assez dynamique, avec environ 9 % des investissements en pub dans les années 90, explique Bernard Cools. En 2025, le Vlan n’est plus que l’ombre de lui-même et l’ensemble de la presse gratuite est sinistrée. Davantage en Belgique qu’ailleurs. »
Ne pas payer pour un journal, n’y a-t-il pas là un syndrome du pompier pyromane, Rossel habituant le lectorat à l’info gratuite ? Bernard Marchant assume et répond avec une logique industrielle. Les rotatives du groupe ont été amorties, imprimant les quotidiens la nuit et les gratuits le jour. « Et c’est ce qu’on a mis en place dans le digital très vite, dès le début des années 2000 : créer notre audience sur ce nouveau moyen de diffusion, en jouant sur la gratuité. Et une fois que l’audience est consolidée, financer le média par la pub et par l’abonnement. »
La fusion, la panique ?
Rossel avale des titres depuis 60 ans. Pourquoi tant d’émoi suite à la fusion annoncée avec IPM alors que le groupe est déjà tellement vaste ? Parce que posséder Le Phare dunkerquois n’est pas tout à fait la même chose que dominer la quasi-totalité de la presse quotidienne sur toute l’étendue de la Belgique francophone.
De synergie en rationalisation, jusqu’à la concentration, parviendra-t-on à un monopole de fait sur la presse quotidienne régionale (PQR) ? Fin 2025, début 2026, la fusion IPM-Rossel sera évaluée par l’Autorité belge de la concurrence (ABC). Celle-ci scrute les cartels et autres abus de position dominante pour s’assurer que les règles de la concurrence fonctionnent sur le marché. Depuis le mois d’août, l’ABC consulte et discute avec Rossel pour esquisser les conditions qui encadreront la fusion. Les palabres traînent, preuve que la question n’est pas tant de valider la fusion (l’inverse est peu probable) que d’évaluer les contraintes à imposer au nouveau groupe.
« Notre analyse est avant tout économique, explique Damien Gérard, auditeur général à l’ABC. La fusion entraîne-t-elle une restriction significative de la concurrence effective ? Il y a quatre paramètres pour répondre à cette question : le prix (augmente-t-il ?), la qualité, la production et l’innovation (ces trois facteurs déclinent-ils avec la fusion ?). »
Deux visions s’opposeront devant le collège de l’ABC.
La première estime qu’il n’y a pas d’enjeu quant à la pluralité et la concurrence, car le marché de l’info et de la publicité sont aujourd’hui planétaires. C’est la position de Rossel. Pour le groupe, ses concurrents ne sont plus la radio locale de Waremme, mais les géants du numérique, Google et Facebook en tête, qui pompent la manne publicitaire sur leurs plateformes. Il n’y aurait pas de monopole de la part de Rossel, qui de géant wallon deviendrait nain mondial. Le défi est alors avant tout de trouver sa place dans l’espace numérique. Et il est de taille. Selon Le Vif, de 150 000 abonnés digitaux tous titres confondus, il faudra passer à 400 000 pour être viable. Rossel envisage de créer un Netflix belge de la presse.
L’autre vision n’a pas trop envie de jouer dans « Game of Thrones ». C’est notamment celle de l’Association des journalistes professionnels (AJP). Elle considère que le marché de l’information chaude est avant tout la Wallonie et Bruxelles. Et pas l’ensemble de la planète… Pas besoin d’être Paul le Poulpe pour prédire qu’avec cette fusion, les régions et la démocratie perdront via l’incorporation des titres d’IPM dans Rossel un pourvoyeur important d’informations locales quotidiennes. Sans même parler d’emplois.
En Wallonie et hors grandes villes, les communes sont couvertes en presse écrite par deux médias principaux : Sudinfo (dont La Province, Nord Éclair, La Meuse, détenus par Rossel) et L’Avenir (propriété jusqu’alors d’IPM). Après la fusion, une rationalisation sera inévitable et c’est L’Avenir qui va morfler. Bernard Marchant ne s’en cache pas. « L’Avenir est en difficulté financière et donc il faudra prendre des mesures. » Il oppose à L’Avenir la réussite de Sudinfo qui a su se réinventer. « Depuis 2001, Sudinfo est une boîte rentable, dynamique, qui avance. Le but, c’est que L’Avenir rentre dans cet ADN de succès, de performance. » Un modèle qui repose aussi sur les titres accrocheurs et une forme de course au clic. En 2023 et 2024, Sudinfo a remporté la palme des plaintes au Conseil de déontologie journalistique (CDJ) : sur 11 plaintes déposées, 7 ont été reconnues fondées ou partiellement fondées. Six sur sept concernaient « la une du média jugée trompeuse, portant atteinte aux droits des personnes ou stigmatisante ». Marchant demandera-t-il à L’Avenir de suivre le même modèle Sudinfo, pour des raisons de rentabilité ?
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L’Avenir amputé, des territoires entiers de la Wallonie seront en tout cas orphelins d’une pluralité d’informations locales. Les régions ne seront pas les seules « matières » à voir leur diversité mise à mal. Le sport et la culture pourraient vite se retrouver traités par très peu de journalistes pour beaucoup de titres. Un mouvement de rationalisation en route dans les rédactions des deux groupes sur ces matières risque de s’accélérer.
Côté sport, La Libre, La DH et L’Avenir d’un côté, Le Soir et Sudinfo de l’autre, partagent déjà des sujets. « On n’a pas forcément le même traitement du sujet, avance Anne-Sophie Leurquin, présidente de la SJPS (Société des journalistes professionnels du Soir). On est attentif à ce que ce rapprochement ne touche pas d’autres rubriques. » En 2026, un pôle sport sera en tout cas créé pour les médias du groupe Rossel, avec un maintien de La DH.
Quant aux pages culture, IPM n’a pas attendu la fusion pour rationaliser son budget puisque l’interview d’un artiste peut déjà se retrouver dans La Libre, La DH, L’Avenir et Moustique. Et demain ? « On a déjà été trop loin, estime Stéphane Tassin, président de la Société des rédacteurs de La Libre. C’est un appauvrissement. Ce serait un non-sens de continuer ainsi. »
Auditionné par l’ABC dans le cadre de la fusion, Ricardo Gutierrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), citait un rapport national belge alertant sur le fait que « la Belgique est le deuxième État européen présentant le plus de risques en matière de diversité des fournisseurs d’informations ». Et d’ajouter côté francophone : « Finalement, la presse écrite n’a que deux acteurs principaux : le groupe Rossel et IPM ». Vivement le rapport 2026.
À terme, ce rapprochement entraînera une réduction des effectifs.
D’abord, les journalistes indépendants seront sur la sellette. « Si un free-lance ne peut plus monter dans un journal du groupe, s’il est licencié d’un titre, il retrouve du travail où ? », interroge Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP. L’AJP estime que sur les 579 journalistes free-lance actifs en Fédération Wallonie-Bruxelles, au moins 400 travaillent pour IPM ou Rossel. Ensuite, les postes de support et les emplois seront remis en cause. Avant tout dans le titre L’Avenir. « Nous sommes dans la position la plus inconfortable !, confirme Emmanuel Wilputte (CGSLB), représentant syndical CGSLB (libéral) à L’Avenir. Notre situation n’est pas apocalyptique, mais les perspectives le sont. Les ventes de journaux baissent, le numérique ne trouve pas son modèle financier, la pub disparaît, les prix de production augmentent. Avec ou sans fusion, il y a un problème à terme pour la presse quotidienne » (lire l’encadré « Le pire pour L’Avenir »).
Comment les journalistes de L’Avenir seront-ils considérés en 2026 ? Pour prédire leur avenir, on peut soit tenter la boule de cristal, soit observer le comportement du groupe Rossel en France ces dernières années.
Numérique et plans sociaux
Jeudi 3 octobre 2024, le couperet tombe pour la Tribune républicaine, qui couvrait Valserhône et ses alentours, dans le département de l’Ain, entre Genève et Lyon. Le comité social et économique du groupe Le Messager, détenu par Rossel, annonce l’arrêt de l’hebdomadaire dans quatre semaines et le licenciement de ses trois salariés. « 125 ans d’histoire ont été liquidés en un mois. La manière a été rude », témoigne un ancien journaliste du groupe. En cinq ans, les ventes et abonnements de ce petit poucet de Rossel venaient de passer de 2 136 unités à 1 602. « Selon des études, chaque journal était lu quatre fois », nous affirme cet ancien salarié. Près de 6 500 lecteurs pour cet hebdomadaire dans un bassin de population de 22 000 habitants. Difficile de faire mieux. « Beaucoup de personnes âgées étaient abonnées depuis des lustres, poursuit notre interlocuteur. Elles attendaient le journal impatiemment chaque jeudi, pour se tenir informées des actualités de la ville-centre. »
Dans un article d’adieu, la Tribune républicaine égrène les raisons de la fermeture : « Érosion du lectorat, baisse des recettes publicitaires […], hausse du coût des matières premières. » Un canard qui meurt, c’est une partie de la démocratie qui s’en va, écrit le chef d’édition. Certes un tout petit canard, mais « la région n’a désormais plus trop de couverture médiatique », conclut un journaliste. La « top direction » de Rossel n’a pas envoyé de mail d’adieu aux journalistes. L’hebdomadaire n’a pas réussi sa transition numérique. Le processus est inéluctable en Belgique suite à la fin de la livraison à bas coût des quotidiens à leurs abonnés par Bpost, mais Bernard Marchant reconnaît « qu’on ne migre pas à la même vitesse du print vers le digital, qu’on soit en métropole ou en zone rurale ».
Une chose est limpide dans les propos du boss de Rossel : un journal non rentable est un journal qui doit le devenir. Et quand la chute continue, on ferme. « On doit faire attention d’assurer une viabilité, au risque de disparaître totalement. On sous-estime totalement ce qui se passe macro-économiquement par rapport aux plateformes, elles ont capté toutes les annonces publicitaires qui faisaient vivre des médias de proximité. »
« Putain de Challenge »
Pour comprendre comment Rossel cherche la rentabilité, il faut faire un tour du côté du « navire-amiral » du groupe en France, La Voix du Nord, 151 332 ventes et abonnements (80 % en papier, 20 % en ligne) et une audience d’un million de personnes. Ici comme ailleurs, le lectorat s’est réduit, avec 40 000 lecteurs payants perdus depuis 2021. Cédric Gout, journaliste et délégué syndical du SNJ-CGT, analyse la méthode Rossel : « Pour parvenir à maintenir ses marges, Rossel joue sur deux variables : la masse salariale et le coût du journal. » En huit ans, deux plans habilement appelés de « sauvegarde de l’emploi » ont acté le départ de 237 employés. Lors du dernier plan, en 2022, les syndicats ont dénoncé « l’absence de projet éditorial, les regroupements d’édition, la baisse de pagination drastique […], la mutualisation à outrance des contenus rédactionnels » entre les titres du groupe, pour faire des économies. Et quand ils ne dégraissent pas, « ils augmentent le prix, continue Cédric Gout. Mais on arrive aux limites, car La Voix du Nord est un des quotidiens les plus chers de France. Pour la masse salariale, c’est fini les grands plans d’écrémage à 40, 50 postes, on ne va pas pouvoir réduire tout en produisant autant ». En juin 2025, le CEO de Rossel France, Olivier de Raeymaeker (ancien de Base et du Boston Consulting Group), a lancé aux élus syndicaux français, selon un communiqué syndical : « Nos objectifs sont d’atteindre une marge de 10 % pour continuer à piloter notre activité. La réalité est qu’on n’y est pas, ni en Belgique ni en France. En France, on est proche de 5 % en 2024. Notre but, pour 2025, est 7,5 %. C’est ambitieux, c’est un putain de challenge ! »
Le challenge à 7,5 %, tout aussi ambitieux soit-il, modifie inévitablement le rôle du journaliste dans les titres de Rossel France. Une journaliste de L’Union-L’Ardennais, à Reims, estime que « nous sommes devenus des couteaux suisses, qui faisons beaucoup de vidéo, de l’Instagram, avec peu de moyens ou d’encadrement réel. Certains employés marketing du titre rédigent des contenus sans être journalistes, pour faire tourner sur les réseaux ». Motif de réjouissance : le comité de rédaction a obtenu qu’on appelle « contributeurs lifestyle » les employés marketing et les externes au titre qui rédigent des contenus propres à tourner sur les réseaux sociaux.
Côté gratuit, le site le plus consulté du groupe La Voix du Nord SA est celui de 20 Minutes (100 millions de visites en septembre 2025). Une journaliste y dénonce le « culte de la statistique » qui règne en rédaction. « Toutes les semaines, on nous dit “Tel article a bien marché, il faut rebondir là-dessus”. Je ne suis pas à l’aise, moi, quand il y a un massacre à Gaza et que nous, on “pushe” du divertissement. En plus, une permissivité s’est installée face au Rassemblement national, qu’on traite parfois comme un parti comme un autre. » 64 journalistes de la rédaction de 20 Minutes ont demandé à leur direction éditoriale de prendre « un engagement clair » contre l’extrême droite et qu’elle se départisse d’une ligne estimée (trop) « neutre ». Là comme ailleurs, les contacts avec la « top direction » du groupe sont rares.
Dans un climat médiatique français délétère, à l’ère de Bolloré, qui promeut des idées d’extrême droite via les médias de son groupe, comme CNews, la méthode Rossel reste pour plusieurs journalistes interviewés un moindre mal. « Il y a une vraie volonté de renouvellement du journal, de convaincre les abonnés de devenir des prescripteurs », reconnaît d’ailleurs Cédric Gout, journaliste et syndicaliste à La Voix du Nord.
Comment sauver la pluralité ?
Entre rentabilité et indépendance, comment faire en sorte que la diversité soit maintenue avec la fusion ? En maintenant des lignes éditoriales, des équipes et des logiciels de publication séparés, avec des éditions régionales qui auraient leurs propres rédactions et chef·fe d’édition par région et par titre ? C’est une des propositions de l’AJP, des syndicats et des sociétés de journalistes qui s’organisent.
Ils ont rencontré la ministre en charge des médias, Jacqueline Galant (MR), et évoqué notamment l’aide à la presse comme moyen de faire pression sur Rossel. Cette aide représente 12 millions par an versés à la presse quotidienne. Demain, Rossel bénéficiera-t-il de cette aide ? Sollicitée par Médor, la ministre Galant n’exclut pas d’intervenir sur ces lignes budgétaires : « Si le paysage devait fortement évoluer, il n’est pas impensable d’imaginer que les dispositifs d’aides évoluent en conséquence. »
« Nous avons soumis l’idée à la ministre de conditionner cette aide à l’existence d’organisations représentant le personnel, avec obligation de consultation, comme c’est le cas pour la RTBF », explique Stéphane Tassin, président de la Société des rédacteurs de La Libre.
Rachat idéologique ?
94 % de l’audience de la presse écrite belge francophone dans une seule main, cela inquiète. Surtout pour l’après-Marchant/Hurbain. « On ne mesure pas la chance d’avoir des groupes dont le métier est la presse », estime Martine Simonis (AJP), peu suspecte de flagorneries envers Marchant et Le Hodey (patron d’IPM). Mais que se passera-t-il en cas de revente si demain, le plus grand groupe de presse francophone tombait dans les mains d’un idéologue français en pleine guerre culturelle ?
« Une entreprise familiale, c’est très bien tant que la famille s’entend, tant qu’elle nomme des responsables corrects, avance Bernard Cools de l’UCLouvain. Mais cela peut aussi déboucher sur le rachat par un groupe étranger. »
Bernard Marchant se veut rassurant. Les statuts du groupe seront tels qu’un éventuel acheteur « ne pourra pas changer les critères de pluralisme mis en œuvre par Rossel ». Une instance extérieure au groupe serait chargée de vérifier le respect des lignes éditoriales de chaque titre. Laquelle ? Comment ? Les discussions avec l’ABC sont toujours en cours au moment de boucler cet article. Mais la vente n’est pas du tout à l’ordre du jour, rassure Bernard Marchant, qui revient à son mantra : « Une vente vient souvent d’une tension familiale. Et si la société est saine, cela évite les conflits. » Décidément, la rentabilité protège de tout.
Olivier Bailly était sur les ondes de RCF Bruxelles pour parler de cette enquête et revenir sur la procédure intentée par l’entreprise Socfin (groupe Bolloré) à l’encontre de notre média. A écouter ici.
Avertissement : les deux journalistes – indépendants – ont collaboré, de manière sporadique avec Le Soir entre 2008 et 2023. On le dit par transparence, mais, franchement, ça correspond à 1/1000 de leurs collaborations sur 15 ans.
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Ce qui signifie que LN24, LN radio et Fun radio resteront dans la société « Maja Audiovisuel », en dehors du groupe IPM.
↩ -
Quinze sociétés ne sont pas consolidées dans les comptes 2024 de Rossel & Cie.
↩ -
« Le groupe Rossel veut prendre le contrôle de La Voix du Nord », Pierre Cherruau, Le Monde, 30 septembre 1998.
↩ -
« Les questions que pose encore le deal entre IPM et Rossel », Clément Boileau, 26 juin 2025.
↩ -
Monitoring Media Pluralism in the European Union – Results of MPM 2025, Aleksandra Kuczerawy et Ellen Wauters.
↩ -
54,90 euros par mois pour l’abonnement papier et 16 euros pour la version digitale vers laquelle Rossel espère faire migrer un maximum d’abonnés.
↩ -
Une plateforme de discussion a été créée, sans les rédactions de La DH et de Sudinfo, orphelines de structure interne représentant les journalistes.
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