7min

Suer, sécher et recommencer

Bodybuilding féminin

Training, talons et Tupperware : en Wallonie, des sportives s’affirment et s’affament au nom du bodybuilding, une pratique longtemps concentrée en Flandre, qui trouve aujourd’hui des adeptes chez la jeunesse fitness des campagnes du sud.

Zoe_29
Zoé Quenon. Tous droits réservés

Laurine m’avait laissé le souvenir d’une fille discrète qui aimait l’équitation. On avait environ 10 ans quand elle et moi étions dans la même classe et, parce qu’on ne s’est plus côtoyées par la suite, mon impression d’elle s’est arrêtée là. Après l’école secondaire, j’ai quitté Marche-en-Famenne. Laurine est réapparue des années plus tard sur mon fil d’actualités Instagram, en bikini à strass, la peau tannée et les abdos saillants. Elle vivait toujours dans notre région d’origine et était devenue « athlète IFBB », ou bodybuildeuse. Ça a commencé comme ça. Le bodybuilding n’était pas qu’un truc de mecs et ne se pratiquait pas qu’ailleurs.

Sur ces photos où elle est méconnaissable, Laurine pose devant les palmiers de Santa Susanna, commune à soixante kilomètres de Barcelone surnommée la « Mecque du culturisme européen ». La région accueille chaque année le championnat d’Europe de l’IFBB (la Fédération internationale de fitness et de bodybuilding), où une nuée orangée d’athlètes investit les hôtels de la côte, qui prévoient pour l’occasion des buffets de riz blanc et de poulet sans assaisonnement. En 2023, Laurine était la seule athlète de la catégorie féminine « bikini » – la plus populaire – envoyée au championnat par la délégation belge de la fédération, la BIFBB.

« À l’aéroport, on me regardait comme si j’étais un alien parce que j’étais toute toute fine, mais ce n’était que du muscle. Quand on est en sèche [dernier stade de la préparation censé éliminer le plus de graisses possible, NDLR], on devient crevette. On dirait qu’on a un corps de 12 ans », se souvient-elle. La jeune femme avait commencé sa « prépa » au printemps 2022 pour ses toutes premières compétitions, impressionné les juges de la fédération en cours de route et ainsi poursuivi son régime draconien jusqu’au championnat d’Europe, plus d’un an plus tard.

2025_056_18_Bodybuildingfeminin_LaurineCollin_LauraCollardPhoto_00012
Laurine, 24 ans.
Laura Collard. CC BY-NC-ND

No pain no gain

« Beaucoup de personnes considèrent que nous sommes masochistes de nous infliger ça pendant autant de mois », observe Christina Popova, présidente de la division féminine de la BIFBB et ancienne athlète. Selon elle, ce mode de vie séduit pourtant de plus en plus de (jeunes) femmes. La BIFBB a recensé, en 2024, quatre-vingts athlètes féminines à travers la Belgique inscrites à la fédération, un chiffre en hausse ces dernières années. Et si la Flandre fait depuis longtemps office de centre névralgique du bodybuilding belge, avec ses salles de sport dédiées et ses nombreuses compétitions, Christina Popova assure que la fédération cherche aujourd’hui à attirer davantage d’athlètes venu(e)s du sud du pays, sous l’impulsion de membres wallon(ne)s de l’organisation. Elle-même basée dans la région d’Arlon, la sportive « avait le sentiment que personne d’autre ne pratiquait le bodybuilding autour d’elle » quand elle concourait encore. « Il n’y avait pas cette culture dans le sud. » À en juger par l’organisation de la BIFBB Cornetto’s Cup, première compétition en Wallonie depuis près d’une décennie, le 11 mai dernier à Herstal, tout ça s’apprête bien à changer.

BIFBB 26 0CTOBRE 2024
Compétition BIFBB, le 26 octobre 2024 à Bredene.
Zoé Quenon. Tous droits réservés

Comme les autres filles, Émilie, étudiante en troisième année de médecine, ­carbure aux galettes de riz et au beurre de ­cacahuète. La jeune femme venue de Waremme attend anxieusement son tour dans les coulisses des anciennes usines de pièces électriques de Herstal reconverties en espace événementiel. Le sol y est jonché d’élastiques de musculation et de matelas gonflables où sont allongé(e)s des participant(e)s amorphes en maillot de bain. « Ce jour-là, j’étais déshydratée et affamée, parce qu’au fur et à mesure de la prépa, les calories diminuent, l’énergie diminue aussi, le cardio augmente et la vie continue », racontera plus tard l’étudiante. Émilie a commencé la musculation à l’adolescence. D’abord en suivant les exercices de vidéos sur YouTube, puis en salle. Pourtant, ce n’est que l’année dernière qu’elle a décidé de tenter une compétition. « Au départ, ça me semblait très loin de moi, je me disais que jamais j’allais monter sur scène en maillot. » La jeune femme s’est petit à petit mise à côtoyer les personnes qui fréquentaient sa salle de sport, a trouvé via les réseaux sociaux d’autres filles qui aiment la musculation. « On se sent tous proches les uns des autres parce qu’on fait partie de la même communauté », explique-t-elle. Et puis, en décembre dernier, elle a rencontré son copain, bodybuildeur de compétition depuis sept ans.

De très nombreuses athlètes entrent dans le monde des compétitions ainsi. Laurine a rencontré son compagnon, lui aussi athlète, à 17 ans. C’est en l’accompagnant à ces événements qu’elle s’est mise à s’envisager sur scène. C’est lui ensuite qui l’a mise en relation avec un coach, Emeric Cornetto, propriétaire d’une des rares salles de musculation bodybuildée de la région liégeoise et co-organisateur de la fameuse Cornetto’s Cup, où Émilie patiente dans les coulisses. L’air y est saturé de l’odeur du Reflex Spray, un médicament pour soulager les douleurs musculaires, la culture est celle du « no pain no gain » et des protéines en poudre. Les athlètes défilent dans les cabines de bronzage Spray Tan puis sur scène, où les participantes sourient de toutes leurs dents en bikini à strass assortis à leurs boucles d’oreille. Coiffure, maquillage, bikini… l’attirail féminin pour une compétition coûte plusieurs centaines d’euros.

BIFBB 03 NOVEMBRE 2024(1)
Compétition BIFBB, le 3 novembre 2024 à Aarschot.
Zoé Quenon. Tous droits réservés

Le muscle au service de la beauté

L’effet Barbie bodybuildeuse n’échappe pas aux yeux non avertis. « On m’a beaucoup dit que c’est un concours de beauté, poursuit Émilie, ce à quoi je réponds que les Miss, elles parlent quand même. Ici, on ne parle pas, on présente notre corps. » Laurine aussi appuie cette vision du corps comme une toile où se dessinent tous les efforts et sacrifices de la « prépa » : « Le corps est trop sexualisé par les gens qui ne sont pas dans ce milieu. À l’inverse, les gens du milieu ne voient que le travail derrière. » Dans leur étude de 2004 « Le muscle au service de la ‘beauté’. La métamorphose des femmes culturistes », Peggy Roussel et Jean Griffet écrivent que le muscle, « dès lors qu’il s’associe à l’espoir d’une performance sportive, [il] bénéficie d’une reconnaissance culturelle. En revanche, le muscle esthétique, ‘gratuit’, qui ne trouve sa finalité qu’en lui-même est particulièrement contesté ».

Aujourd’hui, ces réserves sont contrebalancées par une culture du muscle de plus en plus banalisée, comme en témoigne notamment la croissance de la chaîne néerlandaise Basic Fit qui, rien qu’entre janvier et mars 2025, a gagné plus de 200 000 nouveaux et nouvelles membres à travers l’Europe. La Belgique est le troisième marché de l’enseigne aux désormais près de 4,5 millions d’abonnées et abonnés européens. Parce qu’en Wallonie, il existe peu de lieux dédiés à la préparation aux compétitions de bodybuilding, les athlètes s’entraînent à poser en talons au milieu des nombreuses salles de fitness orange et blanc de la région. « On nous a regardées comme des bêtes de foire », commente Émilie.

2025_06_21_Bodybuildingfeminin_Emilie_LauraCollardPhoto_00057
Emilie, 22 ans.
Laura Collard. CC BY-NC-ND

Pour les femmes culturistes, cette incompréhension s’ajoute au stigmate des corps féminins musclés, ni minces, ni voluptueux, hors des normes de beauté classiques. « Je me suis déjà pris des commentaires, comme quoi ce n’est pas féminin […], mais je ne pense pas que ça doive être un standard de beauté de faire de la musculation, parce qu’on ne le fait pas pour aller faire la belle sur la plage », avance Laurine. Loin d’entraver sa féminité, Émilie, suggère que les ambitions des fédérations de bodybuilding sont « de mettre en valeur le fait que ce n’est pas parce que t’es très musclée que tu ne restes pas une femme ». Sur la scène de la Cornetto’s Cup, les mouvements de la jeune femme de 22 ans sont souples, sa démarche gracieuse. Malgré son trac de première compétition et alors même que la foule de Herstal scande le nom d’une autre participante, Émilie repart ce jour-là avec la première place de sa catégorie. Agglutinés autour d’elle dans les coulisses, son coach, son compagnon et les juges de la BIFBB la félicitent. « Ce qui m’a un peu choquée quand je suis descendue de scène après mon premier passage, c’est qu’on est venu me demander de me maquiller plus, en disant que ça manquait un peu », ajoute-t-elle.

Corps (ém)acier

Après cette première victoire, qui l’a laissée « sur un petit nuage », Émilie se souvient avoir mangé à en être malade. Pour la compétition, elle avait apporté une valise avec, à l’intérieur, son bikini, ses talons, mais surtout de la nourriture. « Je n’arrivais pas à m’arrêter de manger, c’était vraiment des crises d’hyperphagie. C’est le côté noir de la préparation. » Les mois de privation sont si intenses que le sentiment de satiété est devenu étranger. Les athlètes ne mangent parfois que 1 000 calories par jour, amènent leurs Tupperware partout, souffrent d’aménorrhée. Dans le milieu du bodybuilding, il n’est pas rare de voir des jeunes femmes développer des troubles du comportement alimentaire.

D’autant que la phase post-compète s’accompagne souvent d’une prise de masse, nécessaire pour gagner à nouveau en muscles, qui déclenche parfois un sentiment de dysmorphie. « Quand je me regarde dans le miroir, des fois, je me dis que je suis énorme. Quand je retombe sur les photos du jour de la compétition, je dois prendre du recul et me dire que c’était vraiment un corps d’un jour », témoigne quant à elle Émilie. Ce corps d’un jour est le symbole des efforts déployés pour y parvenir et le point culminant d’un mode de vie rythmé par cet objectif.

Il y a deux ans, Laurine a dû mettre fin à son parcours dans le bodybuilding, qu’elle pratiquait depuis ses 19 ans, à cause de problèmes liés à son nerf sciatique. Ses trophées et médailles sont entreposés dans un carton à l’étage. Elle a repris l’équitation, mais a quand même assisté à quelques compétitions, où la vue des filles sur scène l’a rendue un peu nostalgique de cette discipline dure, qui lui a néanmoins « appris à voir le corps d’une autre façon », avec toutes ses fluctuations. À l’adolescence, Laurine avait « un peu de mal » avec certaines parties de son corps. « J’étais toujours à me dire ‘t’es trop grosse, t’es trop ceci, cela’. Le body, ça m’a permis de me trouver physiquement et d’apprendre à m’accepter comme je suis. » À la question de savoir si elle reprendrait les compétitions si son corps le permettait, elle hésite longuement, puis se ravise : « C’est un peu triste ce que je vais dire parce que je vivais pour le body, mais, aujourd’hui, j’ai l’impression de revivre. »

BIFBB 03 NOVEMBRE 2024 BIS(1)
Compétition BIFBB, le 3 novembre 2024 à Aarschot.
Zoé Quenon. Tous droits réservés

Zoé Quenon travaille depuis un an sur Machisma, un projet photographique qui explore le bodybuilding féminin en tant que pratique corporelle, esthétique et performative. Les photos couleurs publiées ici sont issues de ce travail.

Tags

Dernière mise à jour

Un journalisme exigeant peut améliorer notre société. Voulez‑vous rejoindre notre projet ?

La communauté Médor, c’est déjà 3545 abonnés et 2108 coopérateurs

Vous avez une question sur cet article ? Une idée pour aller plus loin ?

ou écrivez à pilotes@medor.coop

Médor ne vous traque pas à travers ses cookies. Il n’en utilise que 3 maximum pour la sécurité et la navigation.
En savoir plus