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Les petits caractères

Quel est le point commun entre Aimé De Mesmaeker et notre société actuelle ? Sachant que tout le monde ne peut s’acheter un jet privé, adorer les Ford Mustang et se faire botter les fesses par Gaston, on pourrait se prendre la tête longtemps avant de trouver.

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André Franquin, Dupuis, Dargaud-Lombard, 2023. Tous droits réservés

Quel est le point commun entre Aimé De Mesmaeker et notre société actuelle ? Sachant que tout le monde ne peut s’acheter un jet privé, adorer les Ford Mustang et se faire botter les fesses par Gaston, on pourrait se prendre la tête longtemps avant de trouver.

Pourtant, la réponse est simple : les contrats nous obsèdent.

De Mesmaeker passe sa vie à vouloir en signer, sans jamais y parvenir. Et nous ? Nous en concluons sans cesse, sans toujours savoir où ils nous mènent. Gaz, électricité, GSM, mariage, assurances, hypothèques, conditions d’utilisation des services en ligne. Ces tas de mini-cadenas qu’on aimerait oublier mais qui se rappellent à nous, à chaque prélèvement sur notre compte bancaire. Et n’oubliez pas de signer pour votre concession funéraire, s’il vous plaît !

De Mesmaeker connaît-il le contenu des contrats qu’il cherche à signer ? Les lit-il seulement ? L’histoire ne le dit pas. Dans la BD, d’ailleurs, tout le monde s’en fout. Ce qui importe, ce n’est pas le contenu. C’est le contrat. Comme un mot magique, un talisman.

Rondouillard, colérique, amateur de vin, toujours tiré à quatre épingles, De Mesmaeker fait des « raaaaah », et puis des « grrmbll didjiiii ». Il « est » notre époque. Ou plutôt, notre époque semble être l’aboutissement du monde que décrivait Franquin avec ironie. L’homme qui fait des « raaaaah », c’est le patron qui veut nous imposer ses vues, ses valeurs, et peu importe ce qu’on signe, pourvu qu’on le signe. Et que ça rapporte.

Ça fait un bail qu’on ne lit plus les petits caractères. Parce qu’on ne les comprend plus, parce qu’on a la flemme ou parce que leurs rédacteurs ont pris le pouvoir. Avec notre consentement. Que celui qui n’a jamais cliqué sur « tout accepter » sans broncher avant d’utiliser une appli lève la main.

Notre société est malade de ses contrats, qui nous régissent autant qu’ils nous échappent. Pourtant, le plus important d’entre eux nous manque. Celui qui, selon son étymologie latine (contrahere), « resserre » les citoyens pour faire corps.

C’est là le grand paradoxe. Nous croulons sous les contrats individuels mais sommes orphelins d’un nouveau pacte commun. « Il nous faut un nouveau contrat social ! » C’est António Guterres, secrétaire général des Nations unies, qui l’a dit. En 2020. À moins que ce ne soit Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne responsable du pacte vert pour l’Europe, quelque part en 2021 ? Lui aussi l’a dit. Même le MR intitulait fin 2022 son congrès programmatique : « Un nouveau contrat social et fiscal ». N’en jetez plus. L’expression a été tellement utilisée, copiée, recopiée, usée qu’elle est devenue un mantra fourre-tout. Qui ne dit plus rien.

Les De Mesmaeker du monde politique aimeraient nous faire signer leurs bons petits contrats. Mais leurs caractères sont flous. Ou carrément tronqués. Les engagements dans la lutte contre le changement climatique ? Jamais remplis. Plafonner les prix de l’électricité en période de crise énergétique ? Impossible. La main invisible du marché fera le boulot. Lutter contre la pauvreté ? Tant que ça ne coûte pas trop, pourquoi pas.

On pourrait chercher la solution dans les marges qui s’agitent, les coopératives et les associations qui bouchent les trous, qui inventent, tentent de mettre les citoyens aux commandes de la production énergétique (voir notre interview avec Cociter, p. 80), à défaut d’avoir un État qui assure.

On peut, aussi, aller relire le miroir inversé, farfelu et génial d’Aimé De Mesmaeker : Gaston Lagaffe. Mal habillé, mal coiffé, échalas d’espoir et de rire, Gaston n’est ni vraiment courageux ni aventurier. Mais il est subversif.

La subversion, Gaston la génère en inventant. En améliorant sa voiture pour qu’elle pollue moins… même si ça rate souvent. En inventant une mini-tondeuse qui permet de ne pas raser les pâquerettes. En ajoutant des courbes dans le quotidien carré auquel aspire tant De Mesmaeker. « Une manière de s’affranchir des normes et des contraintes productivistes, consommatrices des années 60 et 70 », expliquait en 2021 Jérôme Bessière, directeur des bibliothèques de l’Institut national d’histoire de l’art en France. « Gaston Lagaffe, c’est un peu la révolte de chacun d’entre nous contre tous les aspects aliénants de la société », complète l’essayiste Michel Meurger. Un trait d’enfance et d’ingéniosité dans un univers verrouillé.

Franquin a esquissé toute sa vie l’absurdité d’un monde de contrôle. Il a fait évoluer Gaston au gré de ce qui l’inquiétait : l’environnement, la militarisation, les dépenses publiques…

Il avait pris le parti de nous faire marrer. Sa pierre à l’édifice. Ce génie du dessin finira noyé sous de drôles de contrats (voir notre enquête p. 34). Lui non plus n’avait sans doute pas lu les petits caractères en bas de page. Mais il nous a laissé Gaston, cette brindille mal peignée qui osera un jour botter le cul du vieux De Mesmaeker. Ça ne résout rien. C’est con. Mais ça fait du bien.

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