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Courir à l’infini

Karel Sabbe

Karel Sabbe, dentiste à Renaix, appartient à un cercle très fermé. Celui des spécialistes mondiaux de l’ultra-endurance, capables d’enchaîner deux marathons de montagne par jour pendant 30, 40 ou 50 jours consécutifs. Ce Gantois se spécialise dans les records de vitesse sur des itinéraires de plusieurs milliers de kilomètres, souvent des sentiers de grande randonnée en montagne. À 32 ans, il fait déjà partie des légendes d’une discipline qui suscite autant d’admiration que de questions.

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Alexis Berg. Tous droits réservés

Pour beaucoup de coureurs amateurs, faire 20 ou 30 kilomètres, c’est déjà compliqué à envisager. Vous, vous courez plus de 80 kilomètres par jour pendant 40 jours. Comment faites-vous ?

C’est une question compliquée. Même pour les coureurs habitués à faire des ultra-trails (des distances de plus de 80 kilomètres), ce genre de projet est difficile à concevoir. Un coureur comme François D’Haene, pourtant considéré comme le plus grand coureur d’ultra au monde, a du mal à comprendre quand je lui explique ce que j’ai pu faire. La partie mentale d’un tel exploit est primordiale. En ce qui me concerne, le plaisir d’être en montagne décuple mon enthousiasme et, grâce à ça, je parviens à enchaîner des distances pareilles.

Comment vous définissez-vous en tant que coureur ?

Je suis un ultra-trailer. Mais je suis aussi un ultra-ultra-trailer. L’ultra, ça commence habituellement après 60 ou 80 kilomètres et ça va jusqu’à des distances de 300 kilomètres avec des courses comme le Tor des Géants (330 kilomètres, en Aoste, Italie, NDLR). Quand on dépasse cette distance, on bascule dans une autre dimension. C’est un peu la même chose avec les FKT (les « Fastest Known Times », temps record sur des sentiers de randonnées de plusieurs milliers de kilomètres, en montagne, souvent). Pour moi, c’est clairement un sport différent, tout est plus compliqué, plus long. La clef réside dans la capacité à prendre soin de soi, à gérer son rythme, à rester en bonne santé tout en restant suffisamment fort. C’est un équilibre fragile.

Fondamentalement, pourquoi courez-vous ?

Je recherche simplement l’aventure et la découverte. Les Alpes, par exemple, m’aimantent. Sur la Via Alpina, je connaissais deux ou trois sections. Pour tout le reste, c’était clairement de l’exploration. C’est souvent la curiosité qui me pousse à me lancer de pareils défis. Des choses simples, comme découvrir le paysage qui se révèle à un passage de col et évoluer en pleine nature pen­dant un mois. Courir me rend simplement heureux, car j’aime évoluer dans de grands espaces. Ça me calme et j’oublie toutes mes pensées négatives et mes inquiétudes.

Il faut plus que l’amour de la nature et des paysages pour faire ce que vous faites, non ?

Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ma tête et mon corps sont capables d’affronter ce que je leur impose. Je me connais de mieux en mieux et je prends chaque fois des leçons qui me servent dans la vie de tous les jours. C’est une succession d’apprentissages, en fait. Une exploration intérieure, un voyage dans mon corps et mon esprit. Sur du long comme ça, le mental, c’est 80 % de la réussite. On doit évidemment être préparé physiquement à affronter, mais le plus important, c’est la tête. Tout le monde souffre mais tout le monde n’a pas la volonté de continuer à avancer en dépit de ça. De ce point de vue, je suis assez fort.

C’est une sorte d’apprentissage accéléré de la vie ?

Oui, clairement ! Un mois passé en montagne avec des efforts quotidiens comme ceux que j’enchaîne, c’est au moins un an d’expérience de vie normale. Mais je ne fais pas ça pour accélérer mon existence. Dans la vie, plus vous apprenez tôt, plus le reste de votre existence se simplifie. J’ai 32 ans, mais je sais clairement ce que la vie signifie pour moi et ce que je veux en faire. Je ne veux pas commettre l’erreur de me retrouver à 40 ans en me disant que j’aurais dû faire telle ou telle chose ou agir de telle ou de telle façon.

On parle souvent d’addiction quand on évoque la pratique assidue d’une discipline sportive. On parle même parfois de bigorexie, une dépendance excessive à la pratique d’un sport. Vous vous considérez comme quelqu’un de dépendant ?

Pour moi, le terme addiction véhicule une connotation négative. Courir est quelque chose d’absolument nécessaire pour moi, mais je n’y suis pas « addict ». Dans notre mode de fonctionnement actuel, on doit essayer de combiner une vie de famille intense et une vie professionnelle très, voire trop remplie. Je ne fais pas 150 ou 200 kilomètres par semaine tout au long de l’année, mais c’est évident que j’ai besoin de courir pour être moi-même et pour m’épanouir. De ce point de vue là, c’est une addiction mais dans le sens positif du terme. Quand j’ai commencé à exercer comme dentiste, j’ai rapidement compris que je ne parviendrais pas à m’épanouir dans cet environnement, dans un petit cabinet sans lumière du jour, sans autre chose dans la balance. C’est ce qui m’a poussé à courir.

S’imposer des souffrances pareilles, c’est une forme de sadomasochisme ?

Ça, non. Le sadomasochisme, ça signifie qu’on aime la douleur. Moi, je n’aime pas avoir mal. Souffrir fait partie de l’ultra-trail mais comme tout le monde, quand ça commence à faire mal, je n’ai qu’une envie : que ça dure le moins longtemps possible.

Chez vous, la douleur arrive plus tard ou s’exprime moins fort que chez d’autres ?

C’est probablement quelque chose qui a évolué. Lorsque j’ai réalisé le FKT sur le Pacific Crest Trail en 2016, qui revient à faire deux marathons par jour, ma vitesse de progression a diminué à mesure que la douleur apparaissait et mon moral est devenu de plus en plus négatif. Mais, avec le temps, j’ai accepté cette douleur. J’ai accepté qu’il soit normal que ça fasse mal. Si on se fixe sur la douleur, on la ressent d’autant plus fort. J’anticipe en prenant par exemple minutieusement soin de mes pieds, de mon corps, de mon alimentation (je brûle de 9 000 à 10 000 calories par jour, ce qui m’oblige à manger tout le temps). Sur la Via Alpina, je n’ai pas ressenti beaucoup de douleur, à part évidemment les signes qui vous rappellent que vous avez couru deux marathons la veille. Mais rien de grave comme des ampoules handicapantes ou des fractures de stress ou de fatigue, par exemple.

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Alexis Berg. Tous droits réservés

Quel est votre rapport à la solitude pendant ces efforts de très longue durée ? Comme occupez-vous votre esprit ?

Sur mes projets, je suis toujours accompagné d’une équipe de cinq personnes composée de ma femme Emma, de mon beau-frère Joren, de mes amis Klaas et Henri et d’un proche en plus. Sur la Via Alpina, je démarrais toujours la journée seul. Les 30 premiers kilomètres quotidiens, j’ai besoin de les vivre seul pour mettre la machine en route et réfléchir à la journée qui m’attend, faire le point sur mon ressenti et profiter du lever du soleil. Le reste du temps, les 55 kilomètres suivants, j’étais toujours accompagné. C’est important pour moi de bien mixer les moments de solitude et les autres pendant lesquels je partage ma journée avec quelqu’un. C’est la combinaison idéale. Pendant le Pacific Crest Trail, j’étais seul quasiment tout le temps, ça m’a beaucoup appris et c’était une expérience enrichissante. Mais désormais, j’ai besoin de partager mes projets. En discutant avec quelqu’un, on oublie que ça fait mal.

Quelle est la philosophie de vie avec laquelle vous abordez pareilles aventures ?

J’aime bien le mantra qui dit « Do or do not ». C’est assez simpliste, mais ça signifie qu’il faut y aller, qu’il faut essayer sans réfléchir ni aux raisons qui t’ont amené là ni aux possibilités d’échec. Parce qu’envisager l’abandon ou réfléchir en permanence aux raisons qui pourraient te pousser à renoncer, c’est très énergivore. Il faut chasser les doutes et les incertitudes. L’abandon n’est pas une option. Avant un grand projet, je fixe mes propres règles. Je m’accorde par exemple le droit d’abandonner si je mets ma santé en péril ou si je sais que je vais causer des dommages graves à mon organisme. Le Pacific Crest Trail, c’était 52 jours de souffrance, de solitude et de privation de sommeil. Alors, une course de trois ou quatre jours non-stop, pour moi, c’est vite passé.

Quand on lit le livre Les finisseurs d’Aurélien Delfosse et Alexis Berg qui retrace le parcours de vie des 15 coureurs ayant réussi à finir les Barkley Marathons (en plus de 30 éditions), on constate que ce sont pour la plupart des universitaires à orientation scientifique ou des ingénieurs. Des gens qui ont une vision très stratégique. Vous vous retrouvez dans ces profils ?

Je crois que oui. Je ne suis pas ingénieur mais j’aime trouver des solutions aux problèmes que je rencontre. Dans le cas de la Barkley, où l’orientation est primordiale, j’ai passé des heures à me familiariser avec les cartes de la région pour pouvoir prendre le départ de la course sans carte. Pour parvenir à ça, il faut du dévouement. La Barkley n’est qu’en partie une épreuve physique. C’est avant tout un grand problème à résoudre en évitant et en anticipant les soucis. Il y a énormément de paramètres à gérer. Mon background scientifique m’apporte cette capacité à vouloir optimiser mes chances de réussite.

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Alexis Berg. Tous droits réservés

Dans vos exploits, la gestion d’un rythme lent mais constant est la clef de la réussite. Mais vous êtes par ailleurs capable de courir un marathon en moins de trois heures. Quel est votre rapport à la vitesse en course à pied ?

Ce n’est pas parce que lors de mes records, je ne cours qu’à 7 ou 8 km/heure que je néglige les entraînements de vitesse dans ma préparation. Mais j’ai du mal à me motiver à préparer un marathon en ville simplement parce qu’il y a généralement beaucoup de monde et qu’on court sur le bitume ! Moi je préfère la nature.

Vous êtes considéré comme l’un des meilleurs coureurs du monde sur ce genre de format. Une discipline assez confidentielle mais qui inspire respect et questionnement. Comment vivez-vous cette forme de notoriété ?

Nous sommes très peu à tenter ce genre de défi, c’est une véritable niche. Et dans ce très petit milieu, j’ai conscience que je suis désormais un des meilleurs au monde. Je constate aussi que certains grands coureurs, comme Kilian Jornet ou François D’Haene, les deux meilleurs ultra-trailers du monde, ont beaucoup de respect pour ce que je fais. J’en suis fier mais ce n’est évidemment pas ce qui me pousse. Ni l’argent d’ailleurs : on n’en gagne pas quand on réalise des Fastest Known Times. Mais désormais, j’ai la chance d’être sponsorisé, donc je ne dois plus payer moi-même pour mes aventures.

La suite, c’est quoi ?

J’aimerais aller établir un FKT sur le Te Araroa Trail de Nouvelle-Zélande, ce sentier de 3 000 kilomètres qui traverse de part en part les deux îles principales. Et puis, j’aimerais évidemment retourner à la Barkley qui est une course très particulière. Une fois que vous avez goûté à ça, vous souhaitez y retourner. J’y retournerai jusqu’à ce que je la finisse.

Illustration musicale proposée par Point Culture

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