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Ciné errant

Emilie Gleason. CC BY-NC-ND.

Plagktos, c’est le projet de deux passionnés de cinéma expérimental. Le duo partage ses trouvailles et créations filmiques sur terre comme sur mer, en ligne ou en live, avec ou sans accompagnement musical.

Tout a commencé dans un bus… immobile. Il y a six ans, une bande d’étudiants de l’école d’art Sint-Lukas de Bruxelles transforme un véhicule de la STIB. Avec l’aide de l’asbl Toestand, le bus devient une mini-salle de cinéma (12 places). S’initie le « Cinébus », un cycle de séances, toutes les deux semaines en moyenne, à l’allée du Kaai, à côté du site de Tour & Taxis. Un public de curieux vient voir quelques classiques, mais, surtout, des films d’auteur méconnus, avec un repas convivial pour en discuter après la projection. Avec le temps, le projet s’affranchit du bus et s’exporte dans plusieurs lieux culturels bruxellois. June Laka et Victor Focquet, deux des programmateurs, énumèrent : « Des ciné-bouffes au Labokube, avec cinq courts-métrages et un plat différent lié à chacun d’entre eux. Des ciné-concerts au Shadow Box avec des musiciens qui improvisent l’accompagnement des images. Ah, et des ciné-performances, où un artiste compose un court-métrage en direct, sans montage, avec des objets sur une table. »

Toutes ces expérimentations leur inspirent le projet Plagktos, qui naît en 2019 pendant un voyage en Grèce (d’où la sonorité). Le nom fait référence au plancton, cet organisme marin qui s’illumine dans le noir, comme un écran de cinéma. L’objectif du duo con­siste à rassembler un maximum de films méconnus pour les réhabiliter, quitte à les rendre plus accessibles via des performances
« live ».

« Dans nos ciné-concerts, l’accompagnement des musiciens crée une porte d’entrée vers des œuvres que les gens ne regardent pas d’habitude, comme des courts-métrages muets et expérimentaux », explique Victor Foquet. Plagktos travaille notamment avec le clarinettiste Ben Bertrand, dont l’instrument vient sublimer les projections. « On discute avec lui en amont pour que sa musique en direct respecte les œuvres, qu’il laisse parfois le silence s’exprimer, ou bien s’insère pendant un changement de bobine. »

Droit à l’oubli

D’où viennent ces pépites filmiques ? June Laka détaille la méthode Plagktos : « On passe énormément de temps à dénicher des raretés sur Internet chacun de notre côté, puis on met nos trouvailles en commun. On se concentre surtout sur des œuvres qui ne sont disponibles légalement nulle part : ni en vidéo à la demande ni en DVD et encore moins en salle. » S’acquitter des droits d’auteur se révèle parfois compliqué : « Il arrive que personne ne les détienne ! Au festival Periferia, on a diffusé Three Landscapes… dont le réalisateur, Peter Hutton, est décédé. Il a fallu contacter sa femme pour qu’elle grave un DVD et nous l’envoie par la poste ! » Parfois, Plagktos crée une proposition nouvelle à partir de films existants, comme pour l’événement Ear You Are. « Les organisateurs voulaient des images de sport pour illustrer des matchs d’impro musicale. On a collecté énormément de films des Jeux olympiques, des trésors qui remontent parfois jusqu’aux années 1920, que l’on colle à des productions indépendantes. » Dans ces créations, les séquences sont d’origines tellement diverses qu’il devient impossible d’identifier chaque ayant droit. « On gère au cas par cas, résume Victor Foquet, en se montrant très réactif si un auteur nous contacte pour protester. »

Pendant les confinements, Plagktos prend une dimension nouvelle : comment continuer de faire découvrir des films à distance ? Sur son site et sa page Facebook, le projet se met à diffuser des œuvres oubliées. Par exemple, Free, White and 21 (1979), un court-métrage de la peintre Howardena Pindell, ex-conservatrice du MoMA (le musée d’art moderne et contemporain de New York). Le cri de révolte anti-ségrégation de cette artiste américaine noire de peau fait écho aux discriminations d’aujourd’hui. Le duo de Plagktos a réalisé lui-même les sous-titres en français, complètement inédits. Les fichiers sont disponibles en téléchargement pendant 14 jours, pas plus, pour inviter à la découverte soudaine et éphémère. Par la suite, ces partages pourraient « s’associer à des plateformes légales qui valorisent le ci­néma expérimental et/ou belge. Mais, au-delà du numérique, Plagktos rêve aussi de prendre le large : après le Cinébus, le Ciné-péniche ! Ce n’est pas une blague : « Fin mai 2021, on veut lancer un cinéma itinérant sur un voilier. On va faire escale à Grimbergen, puis voguer jusqu’à Anvers en diffusant des films. » Avec Plagktos, le 7e art n’a pas fini de circuler. En grec ancien, « planktós » signifiait « errant, instable ».

Plongée cinématographique dans le noir d’une salle de cinéma avec Film par Les Hommes-Boîtes. Un morceau issu de la playlist de Pointculture.

Les hommes-boîtes
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