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Toilettes pour dames

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Gabrielle Fabry. CC BY-NC-ND.

La file aux toilettes des filles ? Le phénomène paraît anodin, mais c’est une inégalité de genre au quotidien. Pour les femmes, l’accès aux lieux d’aisance n’est pas toujours aisé. Ça se passe en Belgique, en 2020.

Ce dimanche-là, le Théâtre de Liège proposait Casse-Noisette par le ballet de Saint-Pétersbourg. Un classique. À la sortie de la salle, certains spectateurs se sont pourtant sentis déboussolés. Quelque chose avait changé… dans la signalétique des toilettes ! À côté de la petite dame en jupette et du bonhomme en pantalon était apparu un drôle de personnage asexué. « Les gens ont eu un moment d’hésitation, raconte Sébastien Hanesse, qui est à l’initiative du projet. Ils n’osaient pas pousser franchement la porte. Ils l’entrebâillaient avant de s’assurer qu’ils pouvaient entrer… » Au Théâtre de Liège, hommes et femmes partagent désormais les mêmes sanitaires. Des toilettes mixtes ? Non, on parle ici de « toilettes dégenrées ». Parce que l’initiative est née d’une réflexion contre toute forme de discrimination. Idem à l’Université de Liège, qui a instauré des toilettes dites « neutres », à la demande d’étudiants transgenres. « C’est cool. Tant mieux pour eux. Mais on ne ferait pas aussi un truc pour les filles ?, lance une étudiante. Parce que des trans, j’en connais pas beaucoup. Alors que des nanas qui font la file aux toilettes, c’est tous les jours… » Julien Damon confirme. Ce sociologue, prof à Sciences Po, a fait des toilettes sa spécialité. Et il est catégorique : « C’est entre les hommes et les femmes que les inégalités d’accès aux toilettes sont les plus nettes. »

Une architecture en miroir

À la sortie du théâtre, sur une aire d’autoroute, au musée ou au supermarché, on l’a tous expérimenté : la file aux toilettes est toujours plus longue chez les dames que chez les messieurs.

Ce n’est pas qu’une simple impression. Les données ont été objectivées par des chercheurs de l’Université de Gand. « Nous avions précédemment travaillé sur le trafic routier, explique le professeur Wouter Rogiest. Tout le monde s’accorde à dire que les embouteillages sont un problème et qu’il faut essayer de le résoudre. Par contre, personne ne semble s’inquiéter que les femmes fassent la file aux toilettes. Or c’est une réalité, et des solutions existent. » Sur la base d’un modèle mathématique, Wouter Rogiest a mené plusieurs simulations informatiques. Premier constat : lorsqu’elles souhaitent accéder à des toilettes, les femmes patientent 6 min 9 s en moyenne alors que les hommes peuvent entrer se soulager au bout de… 11 secondes !

Pourquoi une telle différence ? D’abord parce que les femmes passent deux fois plus de temps que les hommes aux toilettes. Les mauvaises langues diront qu’elles papotent et se remaquillent, mais les vraies raisons ne sont pas là. Entrer dans un cabinet, fermer la porte, accrocher son sac, se déshabiller… Tout cela prend plus de temps que se poser devant un urinoir. À cela s’ajoute évidemment la gestion des menstruations. Sans oublier le lavage des mains auquel, selon plusieurs études, les femmes accordent plus d’attention que les messieurs. On se dit que la nature est ainsi faite. Mais les files aux toilettes sont aussi la conséquence de l’architecture des lieux. Car les sanitaires sont généralement construits en miroir : les dames d’un côté, les messieurs de l’autre. Le système semble parfaitement égalitaire puisque chaque espace dispose de la même surface au sol. Mais, dans les faits, égalité ne rime pas avec équité.

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Gabrielle Fabry. CC BY-NC-ND

Le jour où t’auras tes règles…

En Belgique, cette égalité est pourtant coulée dans la loi. Le Code du bien-être au travail exige que l’employeur prévoie 1 w.c. pour 15 travailleurs masculins et 1 w.c. pour 15 travailleurs féminins. « C’est dingue, s’exclame une jeune architecte. Je viens de bosser sur les plans d’une crèche. On sait très bien qu’elle emploiera davantage de femmes que d’hommes, mais les sanitaires ont été conçus à l’identique. » « Dans les secteurs féminins, on ne chicane pas. On emploie un homme ? On installe des toilettes pour hommes, constate Eva Sahin, conseillère diversité à la Centrale générale des syndicats libéraux de Belgique, par ailleurs présidente du Conseil bruxellois de l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est moins évident dans les secteurs traditionnellement masculins. Dans certaines casernes, par exemple. Ou dans les entreprises de transport. On engage une femme, mais on n’a pas envie d’investir dans des toilettes. Elle n’a qu’à se débrouiller… J’ai eu quelques réunions virulentes sur le sujet. Je me souviens d’une jeune dame lançant à son patron : “Le jour où t’auras tes règles, tu comprendras !” Elle était excédée. »

La mise à disposition de toilettes pour dames n’est pas une évidence. Pendant longtemps, les toilettes publiques n’étaient destinées qu’aux hommes. Il s’agissait de lutter contre l’insalubrité en évitant que les messieurs se soulagent contre un mur ou un arbre. Rien n’était prévu pour les femmes puisqu’elles n’avaient pas l’habitude d’attenter à la propreté de l’espace public. Elles devront attendre les années 1980 et les « sanisettes », ces cabines publiques lancées par l’industriel français Jean-Claude Decaux. On les a vues pousser comme des champignons, mais elles ont ensuite disparu du paysage. Trop chères et trop difficiles à entretenir.

Urbanisme et Kärcher

« La ville est faite par les hommes et pour les hommes », affirme Apolline Vranken, jeune architecte militante, fondatrice de la plateforme « L’architecture qui dégenre ». « Les féministes dénoncent le fait que l’espace public soit conçu de façon patriarcale, réagit Eric Corijn, professeur émérite à la VUB, spécialiste des questions de géographie sociale et culturelle. En matière de sanitaires, c’est sans doute vrai. Mais nous avons maintenant des femmes au pouvoir, et je ne vois rien qui change… » Dans notre pays, il n’existe aucune loi sur les toilettes hors du monde du travail. En 2016, trois députés wallons ont proposé un texte qui devait inciter les communes à installer des toilettes publiques. Parmi ces élus, Christie Morreale, aujourd’hui ministre wallonne de l’Égalité des chances et des Droits des femmes… Mais le texte n’a pas abouti et chaque commune agit (ou pas) à sa guise.

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Gabrielle Fabry. CC BY-NC-ND

Le problème est tout aussi aigu à Bruxelles, où les femmes doivent parfois parcourir plusieurs kilomètres avant de trouver l’une des treize toilettes publiques qui leur sont accessibles. « C’est un dossier auquel je me suis immédiatement attaquée, explique Zoubida Jellab, échevine de la Propreté publique à Bruxelles-Ville depuis fin 2018. Mais c’est bien plus compliqué que je l’imaginais… Tout le monde veut des toilettes, mais personne ne les veut devant chez lui. À certains endroits, il faut un permis d’urbanisme. À d’autres, l’avis de la Commission des Monuments et Sites. Il y a ensuite tout l’aspect technique : raccorder, évacuer. Au final, l’installation d’une cabine coûte entre 25 000 et 30 000 euros. Sans compter l’entretien, bien plus compliqué que celui des urinoirs que l’on nettoie tous les matins au Kärcher… »

Une levée de boucliers

L’an dernier, le Concours Lépine a primé les premiers urinoirs publics féminins. De temps à autre, les médias jettent aussi un coup de projecteur amusé sur quelques accessoires qui permettraient aux femmes de faire pipi debout. Il existe pourtant d’autres solutions, plus sérieuses, ailleurs. Aux États-Unis, on parle de « potty parity » (« parité de pot »). Il s’agit de créer une discrimination positive afin que les femmes puissent accéder aux toilettes aussi rapidement que les hommes. La Californie a été le premier État à légiférer, dès 1987. Selon la petite histoire, le gouverneur de l’époque n’en pouvait plus d’attendre sa femme devant les toilettes chaque fois qu’ils allaient au spectacle. Il a donc imposé un ratio de deux toilettes dames pour une toilette hommes. Une vingtaine d’États américains lui ont emboîté le pas. La législation ne s’applique toutefois qu’aux nouvelles constructions, parce qu’il est compliqué et coûteux de restructurer des sanitaires existants.

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Gabrielle Fabry. CC BY-NC-ND

Solu­tion de rechange nettement plus simple et moins onéreuse : changer la signalétique sur les portes pour rendre toutes les toilettes mixtes. « La meilleure façon de supprimer les files aux toilettes des dames, c’est encore de supprimer les toilettes dames », lance Wouter Rogiest. La chose est tout à fait commune en Scandinavie, et même en Allemagne. Alors, pourquoi pas chez nous ? « On y réfléchit », dit-on à la SNCB, qui va renouveler toutes les toilettes des gares d’ici à 2024. « Rien ne s’y oppose en théorie », avance-t-on à la Fédération Wallonie-Bruxelles, où l’on planifie la rénovation de bâtiments scolaires… Mais sur le terrain, les toilettes mixtes ne plaisent pas. Surtout aux femmes. « Chaque fois qu’il m’est arrivé d’en parler, j’ai fait face à une levée de boucliers, explique Eva Sahin. Il est question d’intimité, mais aussi de propreté et de sécurité. » « Si le monde du travail a inventé les toilettes hommes/femmes à la fin du XIXe siècle, c’était pour protéger les femmes », rappelle Véronique De Baets, de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Mais c’est le problème de l’œuf et de la poule que soulevait déjà le sociologue américain Erving Goffman dans les années 70 : la séparation genrée des toilettes est-elle la conséquence de la différence entre hommes et femmes ou un moyen d’instituer de la différence ?

Oser quitter la file

« Je suis étonnée que nous n’ayons jamais reçu aucune plainte, souffle Véronique De Baets. Des plaintes de personnes transgenres, oui. Mais des plaintes de femmes, jamais ! La loi prévoit des sanctions en cas de discrimination sur la base du sexe. Peut-on considérer qu’il s’agit là d’une discrimination ? Ou n’est-ce qu’une simple inégalité ? Il serait intéressant qu’une affaire soit portée en justice. Mais, pour cela, il faudrait que quelques femmes osent quitter la file et dire que ça suffit ! »

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