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Le roi du caoutchouc

Socfin, palme d’or. Partie 1.

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Il règne sur 192 000 hectares de plantations et un groupe plus que centenaire, Socfin. Parti vivre en Suisse, loin de la « pression fiscale », l’homme d’affaires belge Hubert Fabri a été condamné en 2018 pour corruption (il a fait appel). Enquête sur un magnat de l’huile de palme et du caoutchouc. Du temps des colonies à l’ère de l’agrobusiness.

« Madame la juge, Socfin, c’est avant tout une formidable aventure humaine. Qui emploie plus de 40 000 personnes à travers le mon­de. » Acculé par des accusations de corruption, l’homme qui s’adresse à la juge Anne Carlier, ce 23 mai 2018, au tribunal correctionnel de Bruxelles, joue la carte de l’émotion. Hubert Fabri, homme d’affaires né à Uccle en 1952, n’aime pas la lumière et fuit les médias. Sur Google Images, on ne le voit qu’enfoui sous un casque, au volant d’une de ces voitures de course anciennes qu’il collectionne. Fabri est l’actionnaire majoritaire et président du conseil d’administration du groupe Socfin. Mais depuis toujours, c’est le deuxième actionnaire, le milliardaire français Vincent Bolloré, né la même année que Fabri et ami de Nicolas Sarkozy qui a toujours attiré la lumière.

Pour voir le visage de Fabri, entendre sa voix, il faut se rendre au Luxembourg, à l’assemblée générale annuelle du groupe qui détient 192 000 hectares de plantations de palmiers à huile et d’hévéas (l’arbre à caoutchouc), à travers 10 pays d’Afrique et d’Asie du Sud-Est. Ou alors, il faut être présent au tribunal, ce 23 mai où il défend son cas. La salle est peuplée d’avocats. Sur les arrière-bans, les journalistes se comptent sur les doigts de la main. L’enjeu est sensible. Neuf ans que la justice belge a lancé une procédure pour corruption contre le président du CA Fabri et le top management du groupe Socfin, entièrement belge ou d’origine belge. Parmi eux : Philippe de Traux de Wardin, administrateur et secrétaire général, et le CEO Luc Boedt. Ce que le ministère public leur reproche : avoir mis en place, entre 2002 et 2010, un « schéma de corruption » au bénéfice d’une haute fonctionnaire guinéenne, Mariame Camara, aujourd’hui ministre de l’Agriculture de Guinée-Conakry.

Bébé des colonies

À l’origine de l’« aventure humaine » se tient un ingénieur agronome, né en 1867 à Philippeville et formé à Gembloux. Adrien Hallet part en 1889 à Boma, alors capitale de l’État indépendant du Congo. Il s’y frotte à la plantation de palmiers et d’hévéas, ainsi qu’en Asie du Sud-Est.

La légende veut qu’il rencontre, dans un train entre la France et la Belgique, un dirigeant du puissant groupe français Rivaud. Celui-ci désire investir dans les colonies. Hallet semble un planteur de génie. Ils se lancent en Indochine avec succès et, en 1919, Rivaud reprend la Socfin SA. À la mort de Hallet, six ans plus tard, les plantations d’hévéas et de palmiers à huile dépassent les 100 000 hectares. Son fils, Robert, reprend le juteux « bébé » et gère l’empire à capitaux français au Congo, en Afrique équatoriale et en Asie du Sud-Est.

Le nom de Fabri apparaît dans Socfin via le père de Hubert, Philippe, qui, selon l’hebdomadaire Jeune Afrique, était le bras droit de l’exécuteur testamentaire de Robert Hallet. Il va jouer un rôle important dans Socfin en tant qu’administrateur délégué. Nous n’avons pas pu trouver dans quelle circonstance la famille Fabri est montée au capital de Socfin. Une chose est sûre, le groupe a su se diversifier après la guerre, notamment via la Caisse privée, une banque, filiale de Socfin, qui s’occupait d’une clientèle haut de gamme. Elle a été rachetée par ING en 1998.

En 1985, Hubert Fabri résume le destin du groupe à l’International Herald Tribune : « Nous fabriquons un produit alimentaire de qualité. Nous contribuons au progrès technologique et nous faisons de l’argent. »

Pendant ce temps-là, en France, Vincent Bolloré, jeune homme d’affaires ambitieux, venu du papier à rouler des cigarettes (les fameuses feuilles OCB), construit son empire. Il entre au capital du groupe Rivaud en 1988. Trois ans plus tard, il pénètre chez Socfin, alors une des plus importantes holdings du labyrinthe financier du groupe français, qui en compte 127 (!). Un « jouet » que Bolloré convoite discrètement. Fin stratège, il réussit un raid financier sur Rivaud qui lui donne les clés du groupe en 1997. Pour y parvenir, il a réussi à se mettre Hubert Fabri dans la poche et se retrouve avec près de 40 % de la Socfin.

Pression fiscale

Aujourd’hui, Socfin exploite ses plantations à travers une holding basée au Luxembourg qui en chapeaute deux autres : Socfinaf (58,85 %) pour les plantations africaines et Socfinasia (57,79) pour les asiatiques. Les trois sociétés sont cotées à la Bourse du Luxembourg. Le groupe est implanté dans dix pays, du Nigeria au Cambodge en passant par Sao Tomé-et-Principe. Selon son rapport annuel 2017, Socfin pèse 625 millions d’euros de chiffre d’affaires et produit 400 000 tonnes d’huile de palme et 60 000 tonnes de caoutchouc.

Pour comprendre la structure du groupe, il faut s’accrocher un peu. C’est parti. Officiellement, Socfin (et ses 49 000 emplois affichés, même si beaucoup sont de simples journaliers) est luxembourgeoise. Pourtant elle n’emploie, selon Le Quotidien, qu’une dizaine de personnes là-bas, pour la « partie financière ». Le groupe est en fait géré depuis Fribourg, en Suisse. Socfin et son top management, Hubert Fabri en tête, ont quitté la Belgique pour la Confédération helvétique. Philippe de Traux, la secrétaire général du groupe, n’en cache pas la raison : « La pression fiscale en Belgique a été à l’origine de notre départ progressif. »

Officiellement, Hubert Fabri détient 54,24 % de Socfin. Or, les parts en son nom propre ne sont que de 0,01 %. Le reste se partage entre trois structures qu’il détiendrait à 100 % : Afico, société anonyme luxembourgeoise (18,33 %), Twosun Finance Establishment, société domiciliée à Vaduz, au Liechtenstein, et Geselfina, société anonyme aussi basée à Vaduz et qui détient 24,25 %.

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Aucune de ces sociétés n’a d’activités opérationnelles. Toutes affichent de petites sommes rondelettes dans l’actif des bilans que nous avons consultés : 23 millions de francs suisses pour Geselfina en 2017, 36 millions d’euros pour Afico et 27 chez Two Sun. Les dividendes remontent des plantations vers le Liechtenstein, à la fiscalité très généreuse. « Geselfina existe avant tout pour des raisons fiscales », dit un actionnaire de Socfin. Des documents du Liechtenstein datés de septembre 2015 montrent qu’Hubert Fabri est actionnaire unique de Geselfina. En revanche, les documents publics du registre du Liechtenstein ne permettent pas de savoir qui est détenteur des actions nominatives de Twosun Finance.

Bolloré, l’actionnaire non gestionnaire

L’autre actionnaire principal de Socfin est donc Vincent Bolloré, via plusieurs sociétés de son groupe. Mais celui-ci met en avant le caractère « minoritaire et non gestionnaire » (il détient quand même 37,75 %) de sa participation. Un moyen de se distancier des conflits fonciers et polémiques qui agitent certaines plantations depuis plusieurs années. Pourtant, les liens entre Hubert Fabri, Socfin et Bolloré sont plus profonds qu’indiqué par le magnat breton (voir le schéma des liens entre sociétés).

Fabri siège au conseil d’administration de dix entités du Groupe Bolloré, dont la société Bolloré elle-même et la Financière de l’Odet, structure faîtière du Groupe. Une omniprésence dans l’organigramme qui intrigue pour quelqu’un qui n’apparaît jamais comme actionnaire. Bolloré, lui, est administrateur de Socfin et de ses deux filiales Socfinaf et Socfinasia, mais aussi dans la plantation Socfin-KCD au Cambodge (lire notre reportage sur cette plantation sur medor.coop) ou la Socapalm au Cameroun.

Il détient aussi 44,50 % des parts du discret mastodonte Plantations Nord-Sumatra (PNS), filiale de Socfinasia, dont les « fonds propres en devises », venus tout droit d’Indonésie et du Cambodge, pèsent 300 millions d’euros.

Minorisés par le duo Fabri-Bolloré, certains petits actionnaires se posent des questions. « D’un côté les dividendes baissent, de l’autre le cash circule », note l’un deux. Entre 2013 et 2017, les dividendes sont passés de 2,25 à 0,60 euro par action. Quant au cash, poursuit-il, « il y en a beaucoup. Mais combien ? Personne ne le sait, et Socfin manque de transparence. Il y a des comptes un peu partout. On voit que Socfin investit beaucoup sans faire appel aux actionnaires ». Patrick Millecam, du fonds d’investissement belge Value Square, aimerait bien, lui, que Socfin se dote d’un administrateur indépendant, comme le conseille les « X principes sur la gouvernance d’entreprise » du Luxembourg.

Conflits fonciers

Dans les années nonante, Fabri et son groupe se déploient dans des pays plutôt « périlleux », dont le Nigeria sous la dictature de Sani Abacha ou, dès 1998, le Liberia de Charles Taylor, rebelle sanguinaire devenu président.

À partir de 2007, alors que démarre un mouvement d’acquisition de millions d’hectares par des groupes internationaux en Afrique pour de gros projets d’agrobusiness, Socfin relance une plantation au Congo, en installe d’autres au Ghana, en Sierra Leone, à Sao Tomé-et-Principe, au Cambodge. Officiellement, presque toujours à la demande d’un État.

Les ONG, les journalistes et la justice vont commencer à s’intéresser à ce groupe au fonctionnement bien mystérieux. Après 2002, l’inspection fiscale belge reçoit, par la bande, un listing de 54 Belges ayant placé de l’argent au Liechtenstein auprès de la banque LGT. Le nom d’Hubert Fabri, président de Socfinal (qui deviendra après Socfin), y apparaît avec un patrimoine de près de 5 millions d’euros hébergé à Vaduz dans la Fondation Socfin Sabang. En 2009, une perquisition a lieu au siège de Socfin, à la Porte de Namur (Bruxelles), qui va aboutir à deux enquêtes : une pour fraude fiscale et l’autre pour corruption.

Les médias et les ONG, eux, se sont penchés sur les griefs des communautés riveraines des plantations qui s’estiment flouées par le groupe et les États dans les processus de cession ou d’extension des terres plantées. C’est le cas au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Liberia, en Sierra Leone ou au Cambodge. Socfin ou Bolloré ont souvent réagi à ces publications via des poursuites judiciaires. Contre France 2, Mediapart, Le Monde, Le Point et bien d’autres. Socfin a démontré la même assiduité judiciaire contre Greenpeace, Sherpa ou ReAct.

ING arrête les prêts

Les doutes quant aux bonnes pratiques de Socfin ont poussé la Société financière internationale, bras financier de la Banque mondiale, à mettre sur pause, en 2016, le processus d’octroi d’un prêt de 150 millions d’euros au groupe pour ses plantations en Afrique de l’Ouest. La SFI notait à l’époque des « écarts importants entre la performance opérationnelle de la société Socfin et les bonnes pratiques de l’industrie internationale en matière de gestion environnementale et sociale ». Derrière ce langage très formel de l’institution, qui notait que Socfin opérait dans des zones sensibles en termes de biodiversité et de relations avec les communautés locales, on peut comprendre que la SFI attendait de voir le groupe mettre le paquet pour concrétiser ses engagements en matière de gestion des risques pour l’environnement et les communautés. Elle avait même « fourni, à la demande de la société, des conseils » pour y parvenir.

En mai 2018, la Société financière internationale nous a confirmé que Socfin et elle ont décidé de ne pas poursuivre le « projet ». Socfin explique que, « malgré les évaluations positives de la SFI (en anglais, IFC), nous n’avons pas poursuivi notre démarche n’ayant plus besoin de son soutien financier pour l’instant ».

Fin 2018, c’est ING, gros partenaire financier de Socfin, qui se retrouve sous le feu des critiques de plusieurs ONG belges. La banque mène alors une campagne pour promouvoir ses investissements durables et affiche, dans les villes belges, des posters montrant des enfants et le slogan « C’est bien pour votre avenir et le mien ». Retour de bâton : les ONG rappellent à ING, important partenaire financier de Socfin, qu’elle a aidé le groupe dans l’émission d’un emprunt obligataire de 80 millions d’euros ainsi qu’avec un prêt de 15 millions d’euros, en 2016. ING n’a pas voulu commenter ses relations avec Socfin. Toutefois, la banque déclare exiger que tous ses clients dans le secteur huile de palme soient membres de la « Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO) », une certification pour l’huile de palme (qui ne fait pas encore l’unanimité). Aujourd’hui, selon le site de Socfin, seule la plantation indonésienne Socfindo est certifiée RSPO.

Selon nos informations, ING s’est engagée à ne plus accorder de prêts à Socfin avant que toutes ses plantations n’aient été certifiées RSPO.

Fait interpellant : en janvier 2019, la Socfin Agricultural Company (SAC), filiale du groupe en Sierra Leone (lire notre reportage ci-dessous), a porté plainte contre Joseph Rahall, directeur de l’ONG locale Green Scenery, pour diffamation, suite à la publication d’un article critique contre la SAC. La plainte, que nous avons pu consulter, réclame 50 000 dollars de dédommagement, car l’article aurait mené ING à refuser un prêt à Socfin. Selon une source, cette décision d’annulation de prêt n’aurait rien à voir avec l’article de M. Rahall, mais serait liée à l’accord Socfin/ING de ne pas octroyer de prêt renouvelable (crédit revolving) tant que les plantations ne sont pas toutes certifiées.

Interpellée par certains de ses clients quant aux critiques dont elle fait l’objet, Socfin est devenue membre de la Earthworm Foundation (ex-The Forest Trust), qui travaille pour rendre les sociétés plus transparentes et durables. Parmi leurs membres, Nestlé, Vandemoortele ou Danone. En gros, contre paiement de Socfin, les équipes de Earthworm aident la société à travailler sur sa transparence (notamment en publiant un tableau de bord avec des informations sur les plantations et les griefs des communautés) et sur sa gestion de la durabilité en interne. « Au début, ils n’étaient pas très chauds, ils pensaient ne pas mal faire les choses. Socfin n’avait pas de politique ambitieuse de gestion responsable, mais, après quelques mois, on a senti davantage d’ouverture », note Bastien Sachet, CEO d’Earthworm. La fondation a conclu un contrat d’environ 700 jours de travail avec Socfin pour « amener des solutions bénéfiques à tous ». Elle espère amener, aussi, une relation meilleure entre Socfin, les ONG et les médias et souffler une idée à la société : les différends ne devraient se régler qu’exceptionnellement en justice.

Condamnation et appel

Le 29 juin 2018, le tribunal correctionnel de Bruxelles a condamné Hubert Fabri à 12 mois d’emprisonnement avec sursis et 6 000 euros d’amende pour corruption. Fabri s’est pourvu en appel et bénéficie de la présomption d’innocence. À lire le premier jugement, le « système frauduleux » de Socfin permet de mieux cerner le rôle qu’a pu jouer une société offshore dans son organigramme complexe. Ici, la Sogescol, une société du groupe Socfin achetait à la Soguipah, société guinéenne d’huile de palme, son stock d’huile et se chargeait de sa commercialisation, via la société West African Trading – une autre société du groupe Socfin, basée à Guernesey. En retour, l’officielle guinéenne Mariame Camara touchait une commission de 6 %, retenue sur les ventes, par WAT, qui versait cet argent (au moins 2,5 millions d’euros) sur des comptes en France et en Suisse. La fonctionnaire devenue ministre était censée « défendre les intérêts du Groupe (Socfin) en Guinée ».

La corruption de dirigeants africains ou asiatiques est-elle inhérente au modèle d’affaires d’un grand planteur ? Certains anciens de la boîte ou actionnaires, que nous avons consultés, le pensent, évoquant là une forme de fatalité, un moyen de « débloquer un dossier » lorsque les choses, même faites dans les règles, n’avancent pas.

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