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Ine tote bièsse idêye

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David Evrard. Tous droits réservés.

La langue wallonne se meurt, ses locuteurs se faisant aussi rares que les jours de soleil en Hesbaye. Une poignée d’irréductibles lui redonnent vie sur Wikipedia. Sous une forme simplifiée, qui fait suer les dialectologues.

Il porte un nom basque, est né en 1971 au Chili, a passé son enfance en Uruguay et vit en Belgique depuis l’âge de 10 ans. Tout naturellement, Pablo Saratxaga parle wallon avec ses enfants. Il fait partie de la poignée de contributeurs de la « libe eciclopedeye e lingaedje walon » (wa.wikipedia.org), pages en wallon de Wikipédia, l’encyclopédie collaborative en ligne, rédigée, annotée et corrigée par des bénévoles. Ils sont, en moyenne, deux par mois à enfourcher leur copiutrece (ordinateur) pour enrichir le Wiki wallon.

Wikipédia existe dans 277 langues (statistiques de décembre 2017), parmi lesquelles des dialectales, des régionales, en voie de disparition ou inventées de toutes pièces. Le volapük, créé à la fin du XIXe siècle par un prêtre allemand à la demande de Dieu, compte 120 000 articles. Le limbourgeois 12 000. Le lingala 3 000. Et le wallon 15 000.

Reconnu depuis 1990 comme langue endogène de la Wallonie par la Fédération Wallonie-Bruxelles, le wallon n’est pratiquement plus parlé que par des personnes de plus de 60 ans (600 000 locuteurs, selon Wikipédia), dans la sphère privée – à l’exception notable des troupes de théâtre et des foyers de production littéraire encore bien actifs. Dès le XIXe siècle, le wallon a été rejeté par la bourgeoisie urbaine, celle-ci estimant que ce patois sentant la bouse de vache ferait mieux de sombrer… Deux siècles plus tard, on y arrive. Mais Pablo Saratxaga, le Liégeois chilien d’Uruguay, ne peut s’y résoudre.

« Je suis arrivé ici en 1981. J’ai pris racine. J’aime ce pays, ses gens, sa culture. Mais j’ai toujours été triste du peu d’intérêt institutionnel pour le wallon. » Son regard non tapissé de préjugés le pousse à apprendre le wallon. Informaticien baigné dans l’esprit des logiciels libres, il crée un dictionnaire partagé, qui deviendra, en 2003, la base du Wikipédia wallon, « un outil formidable pour diffuser des contenus qui ne seraient pas accessibles autrement ».

Parmi les contributeurs actifs se trou­­-
ve aussi l’auteur wallon Lucien Mahin, 64 ans. C’est en partant s’installer au Maroc que ce vétérinaire a réalisé qu’il était de la dernière génération à avoir entendu le wallon et qu’il était grand temps d’en assurer la transmission. Depuis la région de Casablanca, il écrit donc des articles pour Wikipédia sur le mot nicnak (« nic-nac »), la dysplasie de la hanche du chien ou le vêlage des vaches. « Chez les walloneux, il y a toujours l’idée qu’il faut écrire sur le folklore. Nous, c’est l’inverse : on pense qu’il faut écrire sur tout. » Lucien Mahin rêve que le wallon « devienne une langue normale, comme le luxembourgeois », très restreint géographiquement mais enseigné à l’école et utilisé par l’administration.

La mauvaise question

Et quel wallon parlez-vous, Lucien ?
C’est une mauvaise question ! C’est la vision de l’establishment.

Lucien Mahin aurait préféré qu’on lui demande : « Dans quel accent du wallon avez-vous grandi ? » Ce à quoi il aurait répondu : « Dans celui de Saint-Hubert. » Pour ce défenseur de l’unité de la langue, insister sur les variantes locales, c’est « casser le wallon » et empêcher son rayonnement.

Un projet d’encyclopédie en ligne passe nécessairement par une forme de standardisation. « Le fait qu’il n’y ait pas d’orthographe officielle est souvent un problème pour les Wikipédia en langues régionales », observe-t-on à la Fondation Wikimédia, qui promeut l’encyclopédie. En wallon, la graphie proposée par le linguiste Jules Feller vers 1900 s’est imposée dans les écrits. Elle retranscrit précisément les phonèmes et permet dès lors de refléter les variations d’accents de Liège, de Namur, du Luxembourg ou de Charleroi. Pour les contributeurs du Wiki wallon, il fallait utiliser la graphie Feller mais viser l’unification.

Sous impulsion de Lucien Mahin s’est ainsi développé le « refondu », un wallon à l’orthographe standardisée, mais qui peut être prononcé de différentes façons. Ainsi Vea, « veau », se prononcera « via » à l’ouest et « vé » à l’est de la Wallonie. Le refondu propose un lexique commun, intégrant de nombreux néologismes. Les refondeurs, qui ont également leur revue, Li rantoele (« la toile d’araignée, le réseau »), disent avoir été contactés par des universitaires du Japon, des États-Unis ou d’Espagne, qui souhaitent étudier leur travail. Mais ils déplorent le peu d’intérêt des universitaires belges pour cette approche pragmatique. Pour Pablo Saratxaga, « c’est un grand malheur de la langue wallonne : les personnes qui ont un titre académique le perçoivent comme un entomologiste observe un papillon mort à disséquer ».

Un wallon de laboratoire

Les Bretons s’étripent depuis des décennies sur la question de l’orthographe et les Wallons s’en sortiraient les doigts dans le nez ? Que nenni ! Les choix qui touchent à une langue sont politiques. Marie-Guy Boutier, dialectologue de l’Université de Liège, écrit dans ses articles (disponibles sur ORBi ULiège) tout le mal qu’elle pense du « refondu », une « langue écrite virtuelle », qui ne vient de nulle part en Wallonie et qui réduit les différentes formes du wallon à des variations d’accents.

Parmi ses critiques :

  • Les contributeurs ne sont pas des linguistes mais de « prétendus défenseurs de la langue wallonne ».
  • Leurs néologismes sont gonflés. Comme nature-amichtåle, « écologique », construit sur le modèle de l’anglais nature friendly, au lieu d’emprunter au français, comme le wallon l’a toujours fait.
  • L’hyper-wallonification de certains mots, dont la forme habituelle est pourtant plus proche du français : tchimpion au lieu de tchampion (champion).

Selon la professeure, l’accès au patrimoine wallon survivra plutôt grâce au corpus littéraire et au minutieux travail descriptif des universitaires « qui fait la renommée de la Wallonie à l’étranger ». Notamment l’Atlas linguistique de la Wallonie, élaboré par son département de dialectologie (ULiège) sur la base d’enquêtes de terrain effectuées depuis 1920.

Le Wiki wallon, encyclopédie incomplète et imparfaite, ne contribuera sans doute pas à la préservation du wallon dans toutes ses richesses locales. Mais il aura permis qu’on y consacre six pages dans un magazine d’information où, jusqu’à preuve du contraire, plus personne ni djåse co l’ walon.

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