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Albert à la conquête du Congo

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David Evrard. Tous droits réservés.

Petit guide pour s’offrir le Congo en une seule leçon. Sur les pas d’Albert Karaziwan, le roi du passeport. Le patron de la firme belge Semlex a mis les petits papiers dans les grands. Auprès du clan Mobutu, puis Kabila. Reconstitution montre en main.

Au début des années 2010, la firme Semlex (basée à Uccle) et son patron belge d’origine syrienne Albert Karaziwan peinent à s’imposer sur le marché congolais. Plus de 60 millions d’habitants à l’époque, une dizaine de plus entre-temps. Une clientèle appréciable pour la livraison de toutes sortes de papiers d’identité hautement sécurisés. Ça tombe bien, les documents, c’est le cœur d’affaires de Semlex.

En ce mois de juin 2010, Albert Karaziwan est briefé par un de ses agents locaux à propos d’un marché de confection des permis de conduire. Cet agent suggère de déplier le tapis rouge, à Bruxelles, sous les pieds d’un collaborateur d’Adolphe Muzito, qui est alors le Premier ministre de la République démocratique du Congo. Le messager est royalement attendu au siège central de Semlex. Il faut le chouchouter, « lui octroyer des civilités » en le logeant au château de Rivieren (Ganshoren), un joyau du XVIIIe siècle, propriété privée du clan Karaziwan. « Et je trouve ennuyeux, estime le conseiller, si ce n’est pas agrémenté d’une petite enveloppe digne de son rang de directeur de cabinet (…) Maintenant, si c’est pour le recevoir et ne rien lui donner, c’est mieux de repousser cette rencontre. »

De 2010 à aujourd’hui, en Afrique, les contrats juteux de Semlex ont atteint une valeur cumulée de plusieurs centaines de millions d’euros, et les civilités y ont assurément aidé. Mais le vent a tourné. Le multimillionnaire Albert Karaziwan est désormais au centre d’une enquête judiciaire internationale relative à des soupçons de blanchiment et de corruption, au Congo surtout, tels que l’agence britannique Reuters et Médor l’ont révélé en avril et en décembre 2017. Malgré ces petits tracas, Semlex cherche toujours à garder la main à Kinshasa. Cela après avoir fourni les passeports biométriques considérés comme les plus chers d’Afrique, alors que l’indicateur de développement humain calculé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) situe ce pays pauvre mais attrayant au 184e rang mondial sur 196.

Pour entrer dans les bonnes grâces des dirigeants congolais, Semlex a dû faire preuve de persévérance. Quand, le 31 janvier 2003, Albert Karaziwan s’est adressé au ministre belge des Affaires étrangères Louis Michel, l’homme fort du MR, à l’époque, il traçait déjà un cap. Karaziwan vante l’intérêt pour la Belgique « d’aider le Congo à se doter d’un système efficace permettant l’organisation de l’état civil et, de ce fait, l’administration du pays » et, surtout, il sollicite le budget de la Coopération belge pour le financement du « seul acompte que l’État congolais devrait fournir » afin de se munir d’un système biométrique high-tech.

Karaziwan y va au culot. Comme toujours. C’est son ADN. Le 1er juillet 2003, il retape sur le clou auprès de l’homme à tout faire de Louis Michel, Francis Burstin. Karaziwan lui saurait gré « de bien vouloir intervenir » pour donner à un proche conseiller de la présidence congolaise – Joseph Kabila a succédé deux ans plus tôt à son père Laurent-Désiré – un visa à multi-entrées sur notre territoire. Rien d’illégal. Simple courtoisie entre « géants » de ce monde.

De 2003 à 2009, Semlex se développe sur un seul continent, ou presque : l’Afri­que. D’un coup, après le Mozambique, le Tchad ou les Comores, « Stanley » Karaziwan pense avoir trouvé l’ouverture au Congo. Ça a été plus compliqué qu’ailleurs, mais la taille du marché vaut bien quelques insistances. Karaziwan pose un jalon en espérant que passeports, cartes d’identité et visas suivront. À la fin de l’été 2009, à Kinshasa, la « commission des adjudications » attribue à Semlex le marché public de production du permis de conduire. Un contrat portant sur la fourniture de 2 millions de permis vierges, a priori vendus à 26 dollars l’unité. L’accord est ratifié en août par le ministre congolais des Transports Matthieu Mpita.

130 000 dollars pour un « Éléphanteau »

À ce stade, beaucoup d’énergie a déjà été consommée. « Depuis notre séparation à Bruxelles, je me suis investi dans le dossier », confirme Bastin Kimbamba, un collaborateur du ministre des Transports, le 7 août 2009. « Pour des raisons de discrétion, écrit-il à Albert Karaziwan, mon patron souhaite vous rencontrer pour vous remettre en mains propres la copie du bon à tirer. » Un autre secrétaire du ministre des Transports se montre plus cash le 7 septembre 2009. « Voici mon numéro de compte » (au sein de la banque ProCredit), envoie Hugues Bilo Kanana à Karaziwan. Il s’agit du secrétaire particulier du « ministre Matthieu », précise un des agents locaux de Semlex à l’attention du boss bruxellois. Le 13 septembre, Albert Karaziwan réagit en demandant à sa directrice financière de « transférer 50 000 dollars contre une facture ». Celle-ci suit dès le 15 septembre. Sur la base des documents que nous avons pu lire, Hugues Bilo admet se réfugier derrière un mystérieux Éléphanteau d’Afrique, société de commerce général enregistrée à Lumumbashi. Selon la facture, le droit d’entrée a été salé pour Semlex : 130 000 dollars au titre de « frais d’études pour le projet permis de conduire biométrique en République démocratique du Congo » et d’« assistance dans la rédaction du contrat ». Un tarif comparable à celui pratiqué pour d’autres « négociations » du même type, à la même époque et dans d’autres pays africains, où des commissions occultes auraient été versées.

Mopop lance la grande opération

L’agent « officiel » de Semlex en RDC, Jean Robert Mampela Mopopolo (qui préfère utiliser le raccourci Mopop), se concentre déjà sur un beau contrat-cadre qui permettrait à son client belge de décrocher la confection de la carte d’identité nationale (à 6 dollars), du visa biométrique (à 27 dollars) et de la carte de séjour (à… 270 dollars, tout de même).

Une esquisse est rédigée, à une époque où « Mopop » propose aussi un plan foireux visant à exporter des bovins du Tchad en imaginant qu’il y a à Kinshasa – c’est écrit noir sur blanc – « un marché de 10 millions d’habitants mangeant chacun 200 grammes de viande par jour ». D’un coup, toutefois, la machine s’enraie. Pour les permis de conduire, un concurrent gênant réclame ses « droits ». Pas de chance, il s’agit de la firme Isis-Congo, contrôlée par… Zoé Kabila, le petit frère du président. Semlex s’adapte en écartant ses intermédiaires de la première heure. Recalé, le fidèle Mopop. Mar­re de son adjoint Jimmy Thambwe, auquel Albert Karaziwan reproche de l’avoir escroqué. « Jimmy » est arrêté par la police congolaise en octobre 2010. Lui qui fit croire à Karaziwan qu’il était en position de force auprès de plusieurs ministres et que le sénateur MR Alain Destexhe l’aiderait à convaincre la source identifiée du blocage dans le dossier des permis de conduire (le ministre congolais du Budget, selon lui).

Courant 2010, Karaziwan mise désormais sur des hommes de confiance, dépêchés sur place. Il fait aussi appel à des « locaux » renommés. Albert Karaziwan ravive ainsi ses contacts avec la famille Mobutu. Il soutient Zemanga Mobutu, petit-neveu du Maréchal, président-dictateur avant Kabila père. Le petit fiston cumule les ennuis judiciaires sur notre territoire, réclame des papiers, de l’aide, de la crédibilité et l’ami Karaziwan lui propose un contrat d’agent au service de Semlex. Simple hasard ? Au Congo, Nzanga Mobutu intervient également dans la saga. Fils du dictateur déchu, il est devenu ministre sous l’ère Kabila. En tant que responsable de l’Emploi, du Travail et de la Prévoyance sociale, le ministre Nzanga Mobutu a déjà écrit à son collègue du Budget, le 13 mai 2010. Il y est question d’un autre contrat bloqué, portant sur 5 millions de dollars et relatif au permis de travail biométrique pour étrangers.

Dans ce courrier, Mobutu junior semble minimiser les vices de procédure qui embarrassent la firme belge. Celle-ci cherche à sauver son contrat emblématique du moment et ceux qui y sont liés. Le 11 juin 2010, Pascal Fournier, vice-président de Semlex Europe et nouveau patron à Kinshasa, prend sa plus belle plume pour plaider le dossier pourri des permis de conduire. Il s’adresse au Premier ministre Muzito et transmet pour information au président Kabila. « Vous nous voyez consternés [par la décision d’ouvrir un nouvel appel d’offres] d’autant plus que notre président Monsieur Albert Karaziwan fait partie de la délégation accompagnant le roi Albert II pour la cérémonie du 50e anniversaire de l’indépendance de la République du Congo, où il souhaitait organiser une visite dans notre centre de délivrance des permis de conduire. » Ce centre est en stand-by. La missive lance un appel vibrant à militer « pour un bon climat des affaires » au Congo. La réponse du Premier ministre Adolphe Muzito est rapide et éclairante quant au pouvoir d’influence croissant de Semlex. Muzito demande à sa nouvelle ministre des Transports, Laure-Marie Kawanda Kayena, de « finaliser le dossier » avec la firme belge, de s’arranger pour corriger les « irrégularités » et de sanctionner les agents qui en seraient responsables. Bien sûr, cela en vue « d’améliorer le climat des affaires » au Congo.

Au total, malgré tout « ça », c’est l’échec sur les permis de conduire. Le contrat échappe à Semlex, mais celle-ci s’est découvert des alliés de poids. Dès ce moment, elle va viser plus haut encore afin de s’éviter de telles pertes de temps ou d’argent.

Le trésorier de Kabila

Cap sur la présidence, donc. Comme l’a révélé l’agence Reuters, les coûteux préliminaires évoqués ci-dessus ont débouché sur des contacts serrés, en 2014 et 2015, entre la direction de la firme belge et l’entourage direct du président Joseph Kabila. Ensemble, ils auraient monté la société LRPS pour absorber les bénéfices du contrat des passeports biométriques signé en juin 2015 entre la RDC et Semlex. Au cœur du dispositif : Emmanuel Adrupiako, le trésorier de l’ombre de Kabila junior, et la petite « sœur » présumée du président, Makie Makolo Wangoi, administratrice de cette société offshore. Avant le contrat de 2015, il en coûtait 100 dollars aux Congolais pour obtenir un passeport. Désormais, le document biométrique est passé à 185 dollars l’unité. La différence serait partagée en bonus pour Semlex et en commissions pour des officiels congolais, qui n’ont pas répon­du à nos questions. Semlex refuse également de commenter ce dossier et parle d’une « campagne de dénigrement ». Via son avocat bruxellois François Koning, la SA Semlex Europe et son administrateur délégué Albert Karaziwan nous ont signifié qu’ils « n’entendent réserver aucune suite à nos demandes harcelantes de commentaires » ni de réponses « à de prétendues questions uniquement formulées dans le but de conférer un semblant de respectabilité journalistique » à notre démarche.

Désormais, des transferts de fonds suspects sont signalés aussi entre Dubaï et Bruxelles, où le trésorier Adrupiako a créé en 2015 une énigmatique asbl, le « Centre d’études et de solidarité avec le Congo ». Ce centre intéresse le parquet fédéral chargé de la lutte contre la criminalité organisée, instruisant l’affaire des passeports congolais depuis la fin 2017. On l’aura compris : la notion de « solidarité » ne serait pas au centre de ses préoccupations. Du moins avec le peuple congolais.

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